mardi 28 avril 2015

Livres (12): Mon holocauste (et la concurrence victimaire)

La race, la religion, l'origine, la couleur, l'orientation sexuelle, le genre, l'âge, l'espèce...

Plus que jamais on nous parle de ça, on se définit par ça, on le revendique -ou on le dénie- avec force. On invente un tas de mots pour parler des injustices subies par sa communauté: islamophobie, négrophobie, christianophobie, transphobie, âgisme, spécisme suivent les déjà bien rodés antisémitisme, sexisme et homophobie.

Et dans la lignée d'un communautarisme qui a le vent en poupe apparait la concurrence victimaire. Chaque groupe semble se définir par le préjudice subi, le compare à celui des autres, hiérarchise.

Dans cette nouvelle équation, la légitimité et l'audience sont inversement proportionnels à la souffrance mesurée.

Cette espèce de course semble avoir été lancée par la Shoah. Cet événement atroce et traumatisant a été tout d'abord minimisé voire caché avant de prendre le pas sur tous les autres événements de la Seconde Guerre Mondiale, voire de devenir le seul digne d'être retenu.

Tant et si bien que derrière la légitime indignation, la volonté de punir et de se donner les moyens qu'une telle horreur ne puisse se répéter on commence à soupçonner d'autres pensées, d'autres calculs.

Et l'on en vient à se demander si certains n'ont pas su se servir de la Shoah à des fins personnelles, instrumentalisant le vécu de leur communauté pour se rendre intouchable ou plus prosaïquement, pour faire carrière.

C'est cet état de choses que décrit Tova Reich dans le livre dont je vais parler aujourd'hui: Mon holocauste, qui fit un véritable scandale à sa sortie.

Dans ce brûlot, cette auteure américaine imagine une famille juive aussi pourrie et cynique qu'il est possible de l'être et qui a monté un business florissant basé sur la mémoire de la Shoah.

Leur vie consiste à récupérer des fonds de la part de généreux donateurs et du gouvernement américain pour créer des musées, des animations ou toute autre chose tournant autour de l'holocauste juif, la cause par excellence, celle pour laquelle donner vaut un brevet de moralité.

Bien entendu ils n'oublient pas au passage de se sucrer, de tourner dans les beaux hôtels ou les meilleurs restaurants, etc.

Bien entendu également, tous les moyens sont bons pour réussir: coucher avec les donatrices, monnayer une place en évidence sur un mausolée ou s'inventer un passé de résistant de toute pièce, sachant que dénoncer ce mensonge faisant le jeu des négationnistes, personne n'osera contredire.

Reich nous décrit jusqu'à la nausée le quasi culte du génocide qui s'est mis en place, l'obsession que peut représenter la Shoah pour certaines personnes, la véritable névrose développée par son évocation perpétuelle, le côté profondément malsain qu'il peut y avoir dans la surenchère de commémorations.

Elle montre enfin l'étrange valorisation qui est donnée au statut de victime, avoir subi l'innommable valant désormais titre de gloire, dans une espèce de renversement masochiste.

La dérive de tout cela est très claire et arrive à la moitié du livre: c'est que les autres groupes victimes d'oppression, discrimination, génocide ou préjudice entendent le faire savoir, être reconnus et se lancent dans la concurrence.

Le titre "Mon holocauste" dit bien ce qu'il veut dire: chacun désire son propre holocauste, tout est banalisé et mis sur le même plan (on croise des activistes de l'holocauste des poulets !) et au final dans cette longue plainte générale la Shoah ne veut plus rien dire.

Personnellement j'ai trouvé ce livre un peu "too much". L'enchainement des actions est proprement hallucinant, l'outrance des situations et le côté débridé entrainant l'incrédulité autant que la jubilation (de ce côté-là, çà me rappelle un peu l'ovni Even the cow-girls got the blues), et les personnages sont tous plus délirants les uns que les autres: gourous de tout poil, fanatiques, caricatures de sionistes, Amérindiens, Afro-Américains...

Au final, une forme d’écœurement devant toute cette surenchère m'est venue. Et je pense que c'est peut-être justement là que voulait en venir Reich, montrer l'obscénité où ce culte de la commémoration a mené, et à quel point cet événement atroce a pu être récupéré pour n'importe quoi, en pervertissant la portée et banalisant son caractère bouleversant et horrible.

Le propos est d'autant plus fort que Tova Reich est elle-même juive.


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