mardi 19 mai 2015

Livres (13) / Etat de la France (4): Fractures françaises

Dans la vie, il arrive que l'on ressente un malaise diffus, une sensation que quelque chose ne tourne pas rond, n'est pas à sa place, sans qu'on arrive à mettre le doigt sur le problème ou sa cause, ni à dire ce qui ne va pas.

Et puis un jour quelqu'un parle ou écrit et en l'écoutant ou le lisant, soudain ça y est, l'idée qui vous tracassait et qui n'arrivait pas à sortir devient limpide, elle est exprimée en termes clairs et vous semble tout à coup évidente.

Le livre Fractures Françaises de Christophe Guilluy que je vais évoquer aujourd'hui m'a fait cet effet-là lorsque je l'ai lu.

Petite introduction

Dans un précédent post j'exposai mon parcours de "petit blanc rural" devenu un banlieusard francilien et les interrogations que ce changement avait suscitées en moi.

Cette expérience a été marquante, mais j'avais le sentiment diffus que dans la psyché collective, les gens comme moi n'existaient pas, étaient invisibles bien que pas si rares que ça.

En effet, depuis de longues années, quand j'allume la télé ou que dans des journaux je tombe sur des reportages parlant des problèmes sociaux de notre pays, ils portent dans 90% des cas sur les fameuses "cités", sur les populations immigrées qui y vivent, et sur les jeunes de ces populations.

Je ne vais évidemment pas nier la détresse et la misère, bien réelles, de beaucoup de ces endroits et personnes. Simplement, contrairement à ce qu'on croit, elles ne leur sont pas exclusives.

J'ai notamment vu à la campagne bien des cas de pauvreté, pour ne pas dire misère, et de conditions de vie indignes.

Le deuxième point qui me gênait, sans doute encore plus, était le sous-entendu, parfois d'ailleurs pas du tout sous-entendu mais carrément explicite, que la situation difficile des immigrés pauvres était principalement la conséquence d'un racisme et d'un déficit d'accueil de la part des Français dits de souche.

Au final, c'est cette grille d'analyse, omniprésente, qui pour moi sonnait faux, ou du moins très incomplète.

La lecture de Fractures Françaises a éclairci tout ce ressenti de manière très claire, cette courte étude mettant en mots et en chiffres ce que je ressentais confusément.

Investissement public

Guilluy commence par donner quelques chiffres et statistiques très intéressantes, qui immédiatement viennent taquiner le dogme "pauvreté en France = des Noirs et des Arabes dans les cités".

Première statistique: seulement 20% des immigrés français vivent dans les "cités" susnommées.

Donc 80% vit ailleurs. Et dans ces 80% il y a forcément une part significative des deux minorités stigmatisées en premier: Maghrébins et Noirs.

Deuxième statistique: 40% des immigrés français sont propriétaires d'un bien dans leur pays d'origine.

Cela implique que ces gens, pas loin de la moitié, ont pu dégager suffisamment d'argent pour investir dans leur pays natal ou celui de leur parents.

Ce qui signifie qu'a priori ils ont pu accumuler un peu de superflu (que ce soit au détriment d'autre chose ou non) et donc ce qui dénote une forme de réussite.

Le livre continue par l'intéressante comparaison entre un quartier sensible de Villiers-sur-Marne et un quartier déshérité de la ville de Verdun. Pour les deux, il donne les chiffres de l'investissement public par habitant: transports, distractions, infrastructures, etc.

Le constat était sans appel: Villiers sur Marne reçoit...1000 fois plus d'investissements publics que le quartier de Verdun!! Et quand on compare les revenus et les taux de chômage, Verdun est du mauvais côté.

Bref, le territoire le plus désavantagé n'est pas celui qu'on croit.

Les cités au cœur de la ville

Après cette comparaison volontairement frappante, le livre décrit les avantages objectifs dont bénéficient les habitants de beaucoup de ces cités pourtant décrites comme des mouroirs coupés du monde.

Il constate ainsi que dans nombre de villes, notamment dans les grandes métropoles attractives comme Paris ou Lyon, l'extension urbaine a en quelque sorte déplacé les cités qui se retrouvent désormais souvent au centre des agglomérations.

En effet, les pavillons et autres résidences se sont étendues autour d'elles, étendant la zone urbaine de plus en plus loin et les rapprochant mécaniquement du centre.

Du coup, cette densification a pu finalement les transformer en quartiers bien placés, bien desservis (ou a minima mieux que beaucoup de banlieues plus lointaines).

Cet avantage relatif est accentué par un avantage de prix qui est encore plus marqué dans le contexte du boom immobilier des dernières années.

Si je prends l'exemple du Kremlin-Bicêtre, banlieue parisienne de la petite couronne que je connais bien, un appartement en HLM peut coûter à la location (en comptant l'APL) au minimum trois fois moins qu'un logement équivalent dans le parc privé.

Et la ville étant petite, l'accès au métro, aux bus, à la médiathèque ou à la piscine est le même pour les habitants des deux types de résidences.

Donc, pour une personne aux moyens limités, l'avantage d'obtenir une place en HLM, même "pourri", peut donc représenter un facteur déterminant dans les revenus et les opportunités.

Ce genre de mise en perspective permet de relativiser l'image de ghetto un peu trop systématiquement appliquée à ce genre d'habitat.

Les éternellement "jeunes" et le futur du pays

Un autre point sur lequel Guilluy attire l'attention c'est le fait que les banlieues vieillissent aussi. Là-bas aussi on trouve de plus en plus de retraités, et les "jeunes" sur lesquels on se focalise depuis les premières émeutes en banlieue lyonnaise dans les années 70 ne le sont évidemment plus aujourd'hui.

Étudier le parcours du reste des habitants et de ceux qui vieillissent ne semble pourtant intéresser personne. Tout comme étudier celui de l'autre jeunesse, celle qui grandit hors des quartiers.

Pire, on note la persistance d'un certain discours, porté par des gens de couleurs politiques diverses, qui continue à affirmer que le futur du pays se trouve précisément dans ces territoires, dont l'auteur nous dit qu'ils ne représentent finalement que 8% de l'ensemble.

Le regard sur les populations est donc finalement aussi distordu et réduit que la question de l'habitat.

La banlieue, sas entre le monde extérieur et la France

Les banlieues, dans le sens où on en parle habituellement, c'est-à-dire celui de quartiers sensibles, sont ensuite définies comme des "sas" de la nouvelle donne migratoire.

Je m'explique.

Lorsqu'un migrant arrive dans un pays d'accueil, il doit suivre un parcours d'intégration complet pour s'y débrouiller, en apprendre les usages, les lois, connaitre ses voisins, trouver un travail, parfois apprendre la langue, etc.

Concernant la France, l'OCDE nous dit que le migrant type est une personne peu diplômée, issue d'un pays pauvre, principalement africain, qui vient dans l'Hexagone pour y épouser une personne de sa communauté.

Le chemin d'intégration de ce profil de migrant est fatalement plus long que celui d'un diplômé polyglotte, et l'investissement initial de l'État (scolarisation, éducation, logement, aide sociale...) forcément plus important.

Or l'étude des flux migratoires nous montre l'arrivée constante de personnes présentant ces caractéristiques dans les mêmes banlieues.

En conséquence, le besoin d'aide et de financement dans ces endroits est permanent, les migrants intégrés étant continuellement rejoints par de nouveaux arrivants à intégrer.

On peut noter qu'en parallèle, tous les gens qui le peuvent quittent ces zones dès que possible, pour échapper aux problèmes qu'entrainent fatalement la concentration de gens pauvres et différents: misère, incivisme, faible niveau scolaire, difficultés sociales et insécurité.

Cet écrémage, qui ne touche d'ailleurs pas que les blancs, accentue encore la concentration.

Dans ces quartiers qui accueillent en permanence ces nouveaux arrivants tout est donc toujours à recommencer, les "intégrés" étant sans cesse remplacés par des "à intégrer".

La conséquence de ces mouvements, c'est que le décrochage de ces banlieues avec le reste de la société est finalement devenu structurel.

Et du coup, tout l'argent qui y est déversé à des fins d'intégration peut sembler versé dans un puits sans fond.

Cela donne une impression d'échec, qui n'est pas forcément justifiée puisque ce sont toujours de nouvelles personnes qu'on doit intégrer.

C'est en ce sens que Guilluy les décrit comme des sas entre le sud et le nord, entre les communautés issues du Tiers Monde et le reste de la population française.

Insécurité culturelle

Et ces sas sont symptomatiques de ce qu'il appelle "l'insécurité culturelle".

Ce concept est né du constat d'un changement profond dans la façon d'envisager l'immigration dans les pays occidentaux.

En effet, l'idée de l'assimilation, où le Français était le référent culturel, c'est-à-dire le modèle vers lequel devaient tendre les nouveaux arrivants, a été remplacée par celle de multi culturalisme, où les identités sont égales et doivent cohabiter en se respectant.

En d'autres termes, l'autre va rester autre et l'aspect sas précédemment décrit facilite bien évidemment la pérennisation des cultures importées.

Intervient alors la question du nombre. Dans un contexte multi culturel, la communauté la plus importante aura naturellement le plus de poids.

C'est ainsi que ces zones sont évitées au maximum par la population de souche, en un véritable "white flight" bien peu évoqué au niveau politique, ou alors de manière biaisée, pour illustre un racisme supposé.

Sauf qu'au fond, si l'on trouve naturel qu'un immigré cherche à recréer son univers là où il s'installe, il est finalement logique que l'indigène veuille faire pareil.

Quand ils ont les moyens, ceux-ci vont donc aller dans des enclaves filtrées par l'argent, et dans le cas contraire partir vers le péri urbain, la banlieue lointaine.

Mondialisation: les in et les out

Après ce passage sur les mouvement migratoires au sein de la classe populaire, l'auteur parle ensuite des impacts de la mondialisation sur le pays.

Il développe l'idée, assez commune aujourd'hui, que deux catégories de la population bénéficient de la mondialisation.

La première regroupe les hauts diplômés, multilingues, bien armés pour faire face au nouveau marché du travail, souvent issus de la bourgeoisie française et démarrant la vie avec un certain patrimoine. Ce sont les gens des "centres villes", de l'intramuros parisien.

Ce groupe est généralement pro-immigration, à la fois par idéologie (l'aide au tiers monde, le multiculturalisme), parce que ça lui permet l'accès à une offre culturelle plus grande (notamment via les restaurants exotiques) et à des employés de maison (la femme de ménage philippine remplace la bonniche bretonne), et parce qu'il est en connexion professionnelle ou touristique avec le monde.

La deuxième catégorie, ce sont les immigrés nouveaux arrivants. Ils peuvent quitter leurs pays en espérant des lendemains meilleurs, trouvent en France des emplois, ingrats, pas forcément déclarés, "dont les Français ne veulent plus" comme dit le lieu commun, et qu'eux-mêmes décrochent par solidarité familiale/communautaire.

En vérité, ils les décrochent aussi et surtout parce qu'ils acceptent de vivre dans des conditions qu'un salarié français -de toute origine- n'accepterait pas, comme ces hommes maliens qui passent 40 ans à deux dans une chambre de leur foyer au bord du périphérique parce que ça fait vivre la famille au pays.

Et s'il y a des gagnants à cette mondialisation, il y a aussi des perdants.

Guilluy les désigne: ce sont les classes populaires indigènes, c'est-à-dire françaises de souche ou d'immigration plus ancienne.

Celles-ci ne gagnent rien au processus en cours.

Leurs enfants ont bien plus de mal à monter socialement, et risquent au contraire de plus en plus de décrocher, la classe moyenne ayant de plus en plus tendance à se polariser entre les deux extrêmes précédemment décrits.

La mondialisation a vu les emplois du secondaire partir à l'étranger, et ceux du tertiaire se regrouper dans les mégalopoles, en un mouvement de concentration de plus en plus marqué sur des bassins géographiques limités. Conséquence: s'y loger est beaucoup plus difficile que pour la génération précédente.

En gros, il y a deux options: soit avoir accès au parc privatif, et donc avoir suffisamment d'argent (par patrimoine familial ou par un emploi élevé), soit avoir accès au parc social, dans lequel les places sont rares et où la concurrence immigrée, on l'a vu, est très importante.

Une fracture centre / périphérie

Si l'on résume, la configuration décrite par le géographe est la suivante:

En France, les emplois se sont massivement tertiairisés et concentrés dans quelques mégapoles.

Dans ces mégapoles vivent les gagnants, riches, diplômés, adaptés à la mondialisation.

Autour d'eux, bénéficiant des retombées du dynamisme économique des métropoles, de stratégies communautaires, d'exigences plus basses liées à leur situation de départ et/ou d'un parc social où ils sont largement représentés, vivent les immigrés récents.

Plus loin vient le cercle de ceux qui ont perdu sur les deux tableaux: l'emploi et l'identité, qui connaissent également l'insécurité économique, souvent l'insécurité physique, et l'insécurité culturelle.

Contrairement au schéma classique d'une France blanche de petite bourgeoisie opposé à un prolétariat immigré, la fracture se situe entre le centre et la périphérie, et la question de classes est toujours là.

L'offre politique

Cette situation étant actée, quelle en est la réponse dans l'offre politique actuelle?

Et bien, tout se passe comme si pour les grands partis, la classe populaire avait disparu des radars. La droite comme la gauche ont validé la mondialisation telle qu'elle se produit, et il est difficile de faire la différence entre ce que proposent les deux grands partis à la classe populaire.

L'ouverture de l'économie, les délocalisations, l'espace Schengen et les flux migratoires semblent en effet considérés comme des postulats par les deux côtés.

La droite a délaissé le patriotisme/nationalisme pour le business, et la gauche, empêtrée dans le marxisme de ses origines, a délaissé le "peuple" jadis encensé pour le remplacer par les minorités, le combat contre l'oppression qui leur est faite devenant la nouvelle croisade, prolongeant en quelque sorte sur le territoire national le Tiers-Mondisme qui avait remplacé le marxisme après son échec.

On sait ainsi que Terra Nova, le Think tank qui a permis la victoire de François Hollande, a délibérément axé la campagne de ce dernier sur les immigrés, les jeunes, les homosexuels, les femmes, troquant la question sociale contre la question raciale, en un aboutissement du processus qui a transformé l'ex-ouvrier de souche en un beauf soupçonné de racisme congénital et opposé à des immigrés victimes par essence et selon la formule consacrée, avenir de la France.

De nombreuses voix ont néanmoins dénoncé ce "lâchage", comme Hervé Algalarondo dans "La préférence immigrée". Guilluy souligne d'ailleurs que la classe populaire reste majoritaire dans ce pays (60%), et que l'ignorer est à la fois condamnable et contre-productif.

Il note aussi que personne n'est dupe, ceux qui prônent l'ouverture étant généralement des privilégiés aux postes protégés et aux enfants dans le privé.

Ce troc de la question sociale contre la question raciale est éminemment dangereux et porteur de divisions.

En effet, beaucoup de Français de souche se sont découverts blancs, et ont commencé à considérer objectivement que leurs intérêts ne sont pas ceux des immigrés.

Cette nouveauté était flagrante dans l'élection présidentielle de 2007, avec un électorat blanc votant massivement pour Nicolas Sarkozy, et un électorat immigré pour Ségolène Royal. Il semble que ç'ait été la première fois en France.

Depuis, l'UMP a déçu et ceux qui votent encore le font pour le Front National, parce qu'objectivement ce parti leur parle de protection sociale, de préservation d'emplois et de contrôle des frontières.

Le constat de Guilluy a fait se cabrer, mais il a fait des petits.

Cette naissance du petit blanc en France, version hexagonale de celui qu'on croyait réservé aux colonies ou aux USA, semble une donnée à laquelle on commence à s'intéresser (par exemple, le livre d'Aymeric Paricot, "Les petits blancs"). Guilluy est même cité dans le New Yorker ou les journaux de la BBC.

Conclusion

Dans Fractures françaises, qui comme tout livre, n'est pas parfait, doit être complété ou nuancé et a fait l'objet de nombreuses critiques, Christophe Guilluy démonte l'idée simpliste que la France serait un pays de blancs de la classe moyenne opposés à des banlieues de jeunes immigrés paupérisés.

La métropolisation du pays, processus qui n'est pas limité à la France, fait que la principale fracture est désormais entre le cœur des métropoles et la périphérie.

Et la deuxième fracture est enfant du multiculturalisme, adopté en catimini. Elle divise la classe populaire en deux groupes raciaux dont les intérêts semblent diverger.

Le défi consiste aujourd'hui à redonner à cette classe, légitime et encore nombreuse, à la fois de la confiance et un avenir, à la réintégrer dans le jeu politique et économique. Ce qui est tout sauf évident, mais pas loin d'être urgent.

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