mardi 17 septembre 2013

Religieux = réac?

Avec les débats sur le mariage pour tous sont ressortis les vieux clivages français: gauche contre droite, progressistes contre réactionnaires, humanistes contre bigots, etc.

On a notamment encore réactivé l'image d’Épinal d'une église forcément conservatrice, complice de la réaction, au projet de société inhumain et inégalitaire, etc. Est-ce si vrai?

Poser la question est déjà y répondre, et l'idée de ce post est de souligner qu'en fait le rôle de l'église n'est pas toujours si uniformément noir.

Mieux, à plusieurs reprises des chrétiens (nous parlerons ici des catholiques), ont été à l'avant-garde sur les questions de mœurs ou de politique, voire un moteur pour lutter contre les inégalités ou les injustices.

La première époque fut le Moyen Age, quand l'église catholique reprit le legs de l'empire romain.

Cette perpétuation de l'héritage romain concerna l'écriture et l'étude, même si c'était bien entendu biaisé par la doctrine.

Puis ce fut à l'initiative de l'église qu'un certain nombre de garde-fous sociaux furent mis en place: droit d'asile dans les églises, canalisation de la violence dans les duels et tournois, assistance aux miséreux par la charité, recueil des orphelins et enfants abandonnés, etc.

Bien sûr, le clergé avait aussi une position de force, collectait ses propres impôts et réprimait les déviances doctrinales ou les tièdes. Bien sûr on y faisait carrière et les abus étaient légion.

Mais cela n'enlève rien au fait que c'est de cette institution que vinrent les réponses les plus organisées aux misères du temps, et que cette aide n'avait pas de but mercantile.

Deuxième point, on associe aussi souvent la colonisation avec l'évangélisation.

C'est vrai que la conquête des âmes constitue une motivation puissante du christianisme et que les ecclésiastiques profitèrent sans trop de scrupules des conquêtes militaires les plus sanglantes.

Elles laissèrent même instrumentaliser leurs martyres pour faire intervenir des puissances, comme au Vietnam où la France intervint sous le prétexte d'y protéger les missions catholiques.

Mais c'est également vrai que la convergence des intérêts était circonstanciel et que, si de nombreux prélats avaient pour but la puissance temporelle, il y en eut toujours pour penser que leur magistère consistait à protéger toutes les créatures de dieu, et à convertir par la persuasion plutôt que par la force.

Sur ce sujet, l'histoire des reducciones du Paraguay est édifiante. Les jésuites créèrent là-bas de véritables villes indigènes, dont la population était recrutée par la persuasion et l'exemple, et soustraite à la brutalité des colons et des chasseurs d'esclaves.

Leur évangélisation était bien sûr le but, mais elle se faisait par le biais d'une intégration à la vie moderne, apprentissage de métier, soins, alimentation, et également protection.

Ces espèces d'états théocratiques et utopiques finirent démantelés suite aux pressions des colons ibériques. On peut naturellement contester la finalité de la conversion, mais les bienfaits apportés furent réels, et la méthode pacifique.

Le personnage de Bartolomé de Las Casas est également un exemple des deux facettes de la religion. Ce prélat passa sa vie à lutter pour la défense des Indiens d'Amérique et contre les abus de la colonisation, basant cette lutte sur le message chrétien.

Plus tard dans le temps, l'abbé Grégoire fut un autre des ces religieux aux idées généreuses. A l'époque révolutionnaire, il prônait l'égalité totale des citoyens, l'émancipation des esclaves et métis des colonies, à une époque où le débat était loin d'être tranché et où ces positions étaient novatrices.

Indépendamment de la question coloniale, il fut aussi une figure importante dans la rédaction des droits de l'homme, la tolérance religieuse et l'édification de la république, affirmant lui aussi s'appuyer sur le message chrétien.

Plus près de nous, le théologien Albert Schweitzer, un protestant cette fois-ci, fut aussi célèbre pour ses missions humanitaires que pour sa condamnation du colonialisme.

Enfin, il faut citer la doctrine sociale de l'église, qui fut une prise de position élaborée par le Vatican dénonçant les excès du capitalisme dès le XIXième siècle.

Cette doctrine a été une source d'inspiration pour une branche, évidemment plus discrète en France que l'obédience marxiste, du Parti Socialiste, comme d'ailleurs pour une partie de la droite, notamment gaulliste.

Et pour terminer, qui peut condamner le combat de l'Abbé Pierre, qui se base lui aussi sur sa foi catholique?

Tout ceci pour montrer que réduire l'église au fameux goupillon, à une puissance de l'ombre et un pouvoir cruel opposé à une gauche bienfaitrice est très réducteur.

Je finirai ce post par une remarque.

L'émergence médiatique (car je ne doute pas qu'il en existe) d'un équivalent musulman à l'Abbé Pierre ou au Dalaï-lama ferait beaucoup plus pour l'image de l'islam que toutes les manifestations du monde...puisse-t-il en apparaître un dans les années qui viennent, pour contrebalancer les Merah et autres Ben Laden qu'on nous montre à longueur de JT.

lundi 16 septembre 2013

Réflexions sur la bise

J'ai un problème avec la coutume française de faire la bise aux filles au travail. C'est quelque chose qui m'a toujours agacé et mis dans l'embarras.

Ce qui me gêne n'est pas tant l'acte en soi, encore que poser ses lèvres sur certaines peaux ne m'attire pas forcément. Non, ce qui m'embête c'est que ce n'est absolument pas carré, pas égalitaire, pas systématique.

Je m'explique: déjà, à chaque fois qu'on salue une fille, il faut se poser la question de savoir si on doit ou non lui faire la bise. Et si on décide que oui, il faut déterminer combien de bises on fera (généralement entre 2 à 4).

Ensuite, là où ça se complique et où pour moi la gêne est grande, c'est que faire la bise induit une hiérarchie.

En effet, quand on entre dans le système de la bise, il y a les filles à qui on la fait, et celles à qui on ne la fait pas. Cela peut devenir compliqué lorsque les deux sont mélangées: il faut alors gérer l'exception.

Par exemple, si on arrive dans un groupe de filles où l'on fait la bise à une seule personne, cela sous-entend une familiarité avec la personne.

Les autres peuvent se dire "ils se connaissent, ils sont potes", alors que si ça se trouve, cette bise n'est que la simple continuation du fait qu'on a fait la bise une fois et qu'on continue mécaniquement (une reculade pourrait être mal prise).

Autre cas: si on arrive dans un groupe de filles où l'on fait la bise à une majorité et qu'il en reste une à qui l'on ne la fait pas, il risque d'y avoir un moment de gêne quand après avoir fait le tour des joues on devra lui tendre la main, ce qui revient quelque part à l'exclure.

Nouvelle figure problématique: on arrive dans un groupe de filles qu'on embrasse d'habitude mais où se sont greffées d'autres filles. Que doit-on faire avec elles? Les embrasser, créant un précédent? Ne pas les embrasser, créant une cassure?

A ce problème s'ajoute celui des biseurs fous, c'est-à-dire ces mecs un peu lourds qui frétillent à l'idée de faire la bise aux filles, qui n'ont aucune gêne et qui, lorsqu'on se retrouve à saluer un groupe de filles avec l'un d'eux, mettent par terre toutes les stratégies péniblement mises en place.

Bref, quand on a une tendance à la prise de tête comme moi, on peut très vite se trouver à calculer, à hiérarchiser, quasiment à tenir un fichier de bises ou à éviter les gens pour n'avoir pas à gérer cette situation.

Dans mon job actuel, mes collègues sont essentiellement féminines, ce qui multiplie les soucis de ce genre. D'autant qu'une des personnes avec qui je travaille m'a fait la bise dès le premier jour, alors que les deux autres non.

De plus mon unique collègue masculin embrassant tout le monde, je me sens en porte à faux et ne sais pas comment "gérer" mes deux autres collègues femme...

Je sais aussi que j'ai déjà froissé plusieurs personnes par cette incapacité à gérer. Une secrétaire m'a fait une fois la bise, et je lui ai serré la main la fois d'après, ce qui l'a très visiblement vexée. Du coup je me suis mis à l'éviter, d'autant qu'elle gravite avec une quantité d'autres filles, donc un fort potentiel de cas complexes à gérer...

Et je parle pas du cas du nouvel an, où les compteurs sont brutalement remis à zéro!

Pour toutes ces raisons, j'envie grandement les pays, entre autres les anglo-saxons, où les contacts de ce genre sont prohibés et où un "hi !" asexué est de rigueur.

A la limite, je peux même préférer les endroits où la bise est systématique (comme dans ma première boîte), et où donc l'on n'a pas à s'embêter avec toutes ces subtilités.

La prochaine fois que j'aurais envie de parler complexes, j'évoquerai le tutoiement, qui me pose le même genre de problème (!)

dimanche 15 septembre 2013

Vélo vs Vélib

Le post d'aujourd'hui sera parisien.

J'ai mis du temps à faire du vélo, mais dès que j'ai pu me lancer, j'ai adoré ça. J'ai passé de très longues heures à rouler dans ma campagne vallonnée, à sillonner ses petites routes, parfois plus proches du chemin, où je croisais plus souvent des chiens (je me suis d'ailleurs fait quelques frayeurs) ou des tracteurs que des voitures.

J'aimais la vitesse, la solitude, l'effort long, les paysages immobiles, le vent sur moi, les kilomètres qui défilent.

Puis je me suis installé en ville. Et je me suis mis à haïr le vélo.

D'abord parce que les longues balades telles que je les aime y sont difficiles.

Mais surtout parce qu'on m'a volé le vélo que j'avais ramené de ma campagne et auquel j'étais très attaché (miraculeusement, la police l'a retrouvé mais dans un état tel qu'il n'était plus utilisable).

Il y a aussi ma femme, qui ne compte plus le nombre de ceux qu'on lui a piqués.

Personnellement, cette insécurité, cette impossibilité de pouvoir poser un vélo à un endroit A ou B, cette probabilité de se le faire piquer me rend malade et m'a longtemps poussé à renoncer à ce mode de transport que j'apprécie pourtant.

Puis vint le Vélib (entretemps je suis arrivé à Paris). J'ai tout d'abord accueilli cet espèce d'énorme tank à trois vitesses avec scepticisme...avant de me raviser.

En effet, pour quelqu'un qui comme moi déteste les transports en commun, le Vélib est une alternative plutôt agréable (la limite c'est quand on veut s'éloigner de Paris: il n'y en a plus passées les premières banlieues).

Cela permet de se déplacer sans crainte du vol, et sans être obligé d'utiliser le même mode de transport à l'aller et au retour, ce qui est précieux si par exemple il pleut ou qu'on est pressé.

Débarrassé de la crainte du vol, j'ai appris à apprécier le vélo urbain. Il n'y a pas la notion d'effort long et constant comme lorsque je roulais à la campagne, mais c'est un tout autre exercice.

En ville, il faut tenir compte de la signalisation, des autres usagers de deux roues au comportement souvent anarchique, des voitures que l'on croise, jongler entre la route, les pistes cyclables et bien souvent les trottoirs, avoir l’œil pour ne pas dépasser le temps autorisé (seule la première demie-heure est gratuite) et puis aussi détecter le bon vélo (énormément sont vandalisés et/ou en mauvais état) et enfin -parfois dur si l'endroit où l'on va est très couru- repérer l'endroit où le reposer.

Bref, c'est complètement autre chose, on est plus dans la tension, dans l'évitement, le changement de rythme permanent, mais finalement une fois intégré c'est tout aussi agréable.

samedi 14 septembre 2013

Extrême-droite: de la suprématie au repli

L'autre jour je suis tombé sur cet article. Le sujet était suffisamment intrigant pour que je lise, et le contenu m'a semblé proprement délirant: cette adhésion d'un ponte du Ku Klux Klan à la NAACP semblait une blague.

Une fois passée la stupeur, cette nouvelle n'est pas si surprenante. Elle confirme en effet le changement profond qui a lieu dans l'extrême droit occidentale: si celle-ci est en plein renouveau, la lecture du monde qu'elle propose est désormais basée sur le repli.

Le discours dominant est le souhait de garder ses valeurs, sa couleur, ses origines, ses traditions. On refuse le mélange corrupteur, on dit respecter l'autre dans sa différence, justement en voulant rester différent de lui, et que lui-même reste dans son espace historique ou celui qu'on lui a assigné.

Le projet de l'homme du Ku Klux Klan qui postule à la NAACP est exactement de cet ordre: il souhaite des états purement blancs où les noirs n'auraient pas le droit de s'établir, et il est prêt pour cela à leur céder une portion raisonnable du pays, y compris des endroits où vivent actuellement des blancs, et à participer financièrement aux activités du groupe.

Ce discours est assez nouveau. Il faut bien se souvenir que le Ku Klux Klan avait pour but et raison d'être la suprématie blanche, la domination de cette race sur les autres, noires bien sûr, mais aussi indienne et latino.

Il y avait une volonté de domination, un sentiment de supériorité intrinsèque.

On a pu retrouver cet aspect dans le fascisme, évidemment dans le nazisme, et dans tous les mouvements de l'extrême droite historique européenne, dont l'apogée puis l'effondrement eurent lieu pendant les années 40.

Aujourd'hui l'extrême droite est en pleine résurgence dans différents pays occidentaux, mais tous les mouvements semblent adopter la même ligne, celle de la préservation plutôt que l'expansion, celle d'un apartheid mutuel plutôt que l'anéantissement des ennemis.

Qu'est-ce que cela peut signifier?

Est-ce le constat que l'on vit dans un monde de moins en moins blanc et de plus en plus multipolaire, et que ces gens l'ont intégré?

Est-ce une prise de conscience que les rapports de force ont changé et qu'on ne peut plus raisonnablement (si on peut dire) penser dominer la planète?

Ou n'est-ce qu'une censure prudente vis-à-vis d'idées que la Seconde Guerre Mondiale ont mis définitivement sur le banc d'infamie?

Quelle(s) que soi(en)t la/les réponse(s), c'est bien un changement marquant de ces dernières années et un virage essentiel pour ces mouvements.

vendredi 13 septembre 2013

Réflexions sur la démographie (7): Evolution de la famille (2) - Le désir d'enfant

Il y a quelques temps je me suis retrouvé au milieu d'une discussion au sujet du désir d'enfant.

Mon interlocutrice me parlait de collègues à elle qui avaient planifié leur quatrième enfant parce que l'année qui s'annonçait était un trou dans la carrière de la femme.

Qu'un enfant soit fait pour un motif aussi futile et égoïste l'avait choquée.

Ça m'a amené à réfléchir aux raisons de mettre un enfant au monde. Finalement, ne sont-elles pas toutes égoïstes? Ne pense-t-on pas d'abord à soi en voulant un enfant? Et au final est-on moins égoïste en souhaitant des enfants ou en n'en souhaitant pas, comme de plus en plus de gens?

A l'heure de la civilisation des loisirs et de l'individu roi, la logique voudrait en fait qu'on ne veuille pas d'enfant.

En effet, un enfant est une somme de contraintes énorme et étalées dans le temps.

Avoir un ou plusieurs rejetons est une lourde responsabilité, c'est un coût non négligeable, un frein à la mobilité.

On ne part plus en vacances de la même façon, on ne peut plus travailler en décalé, sortir sur un coup de tête, etc.

Malgré cela, on fait toujours des enfants, et quand on n'en fait pas, bien souvent c'est par défaut et on le regrette. La question reste donc entière: pourquoi fait-on quand même des enfants?

Du coup, je me suis mis à faire le tour de mes connaissances devenues parents pour voir les raisons évoquées lors de leur passage à l'acte.

J'ai rencontré des gens qui devenaient parents pour ne pas être seuls.

J'en ai rencontré d'autres qui disaient qu'ils aimaient les bébés. Au passage, ça signifiait qu'a priori ils savaient ce que c'est, ce qui est de moins en moins évident vue la taille restreinte des familles et la tendance à enchainer les deux enfants dans un délai très court.

J'ai rencontré des femmes à qui être enceinte puis mère donnait un sentiment de supériorité, qui se sentaient héroïques et estimaient qu'on leur devait tout en retour.

J'ai rencontré des gens qui faisaient des enfants parce que Dieu leur en avait donné l'ordre, d'autres par patriotisme/nationalisme (il y en a, oui!).

J'en ai aussi croisé -hélas- un certain nombre qui ne faisaient des enfants que pour les allocations familiales et aides diverses. Parmi ces chasseurs de prime, certains allaient jusqu'à divorcer pour avoir en plus l'allocation de parent isolé....

J'en ai enfin rencontré beaucoup, sans doute les plus nombreux, qui l'ont fait "parce que". C'est-à-dire que le désir d'enfant n'avait pour eux pas de raison particulière, il n'était pas réfléchi, calculé.

Ils voulaient/veulent un enfant parce que ça fait partie du package, avec la voiture, le mariage et la maison, parce que quelque part la société attend ça de nous, parce qu'à partir d'un certain âge, surtout si l'on est en couple, ne pas avoir d'enfant est suspect, douteux, anormal, voir "égoïste" (on y revient).

En ce qui me concerne, je ne voulais surtout pas d'enfant pendant ma jeunesse, et puis l'envie m'est tombée brutalement dessus quand j'avais 24 ans, un jour où chez un ami j'ai été séduit par sa petite de deux ans.

Cette envie a été violente, de l'ordre de la pulsion, elle est entrée dans ma tête sans que j'y ai réfléchi, pensé ou que je l'ai conceptualisée. Elle ne m'a pas quitté jusqu'à ce que naisse mon fils, plusieurs années après.

J'y ai alors réfléchi, et je me suis demandé ce que j'attendais, ce qu'on attendait en général de la paternité/maternité et d'où venait ce besoin.

A la base, il y a encore dans le désir d'enfant quelque chose d'animal, un peu comme un prolongement de la pulsion sexuelle, même si cet instinct reproducteur est beaucoup moins prégnant de nos jours.

Il y a la volonté -un peu égoïste là encore, et plus ou moins consciente- de se créer un double, de faire un "soi-même mais en mieux", quitte à étouffer l'enfant comme on le voit parfois.

Pour moi qui ne me suis jamais remis d'avoir quitté le monde de mon enfance, il y avait l'envie de transmettre tout ce vécu, de prolonger la chaîne d'où je me sens venir. Quelque part, avoir un enfant c'est l'illusion de ne pas disparaitre avec la tombe (du moins tant que vivront des gens qui nous ont connus).

Il y a aussi parfois le calcul cynique (et hasardeux !) d'avoir quelqu'un pour s'occuper de soi pendant ses vieux jours.

Parmi tout ça, rien d'altruiste, rien de rationnel, et quand même de l'égoïsme. Rien de net et de définitif non plus.

En tout cas, si l'arrivée du contrôle des naissances est une date majeure dans l'histoire de l'humanité, parce qu'aujourd'hui on peut décider d'avoir ou non des enfants et quand les avoir, cette liberté complique finalement les choses.

Et il y a quelques générations, à l'époque où les enfants c'était simplement quelque chose qui arrivait, comme le mauvais temps ou les maladies si on veut, cette question aurait semblé bien singulière et ridicule.
 

samedi 7 septembre 2013

La première guerre mondiale, matrice du vingtième siècle

Lazare Ponticelli est mort (1).

Avec lui s'en va le dernier "poilu", ainsi qu'on surnommait tous ceux qui ont combattu pendant la Première Guerre Mondiale.

Ce décès m'a donné envie d'écrire sur cette guerre pas comme les autres, dont on célèbrera le centenaire du commencement l'année prochaine.

Ce conflit est en effet un moment sans équivalent, malgré la très longue histoire guerrière de notre continent, dont les peuples passèrent de longs siècles à s'entre-déchirer.

1. Remise en cause du règne de l'homme blanc européen

Tout d'abord, on peut considérer comme certains que 14-18 est le "suicide de l'Europe".

En effet, c'est à partir de ce conflit que le centre de gravité de la planète quitte l'ancien monde, où il était situé depuis au moins le XVIème siècle.

Il part alors vers l'Amérique et l'URSS (ce basculement sera confirmé après la Seconde Guerre Mondiale) en attendant que d'autres pays se réveillent et qu'on parvienne au monde multipolaire d'aujourd'hui.

Pour arriver à cela, les puissances majeures - la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne - s'étripent quatre années durant avec frénésie, usant leurs forces vives, leurs ressources, leurs populations dans des combats sans fin.

Les USA interviennent à la fin, sortant de leur continent pour un apport décisif au camp des alliés.

De même, à l'instar de la supériorité européenne, la suprématie blanche est remise en cause.

Mobilisés pour défendre les métropoles, les indigènes sont enrôlés, amenés dans les tranchées. Ils combattent aux côtés des blancs, tuent d'autres blancs, voient la détresse et la faiblesse de leurs conquérants.

La supériorité de ces derniers apparait alors plus relative, moins automatique, moins inéluctable.

Ce que le monde avait découvert lors de la guerre russo-japonaise, première victoire d'un peuple non blanc sur un peuple blanc, ce que certains leaders ou intellectuels colonisés avaient pressenti (comme les Mokrani prenant les armes contre la France pour profiter de la défaite de Sedan) a pris forme, s'est vérifié. Le colon n'est pas tout puissant, il peut être vaincu.

Enfin, sur une autre échelle, une supériorité est également remise en cause: celle de l'homme sur la femme.

Conséquence de l'accaparement des hommes par le front, les épouses et les mères se retrouvent seules pendant quatre longues années, où elles doivent se débrouiller, faire tourner fermes et boutiques, travailler pour faire manger les enfants.

Certaines y prennent goût, elles voient ce qu'il leur est finalement possible de faire, et même après le retour des hommes elles s'en souviennent.

2. Victoire définitive de l’État-nation

La Première Guerre Mondiale sonne aussi la victoire définitive de l'état nation, avec l'écroulement des empires dynastiques d'ancien régime.

L'Autriche-Hongrie des Habsbourg et l'empire ottoman disparaissent, déclarés obsolètes et remplacés par des états qui se veulent homogènes, nationalistes et souhaitent appliquer l'adage "un peuple, un pays".

Ce qui n'est pas sans poser d'énormes problèmes vue l'imbrication des populations, et cela jouera plus tard sur le sort tragique des minorités sans terre (Tziganes et Juifs).

L'empire russe aussi disparait, mais il est déjà plus loin dans le processus puisque là-bas ce sont les bolcheviks qui s'accaparent la Révolution pour aller vers quelque chose de radicalement nouveau en tentant d'appliquer le socialisme.

3. Déshumanisation

Pendant la Première Guerre Mondiale, les progrès techniques dans l'art de combattre sont sans commune mesure avec ce qui a été vu auparavant, même si les guerres récentes, comme la franco-allemande de 1870 ou la guerre civile américaine, ont déjà démontré le poids croissant de la technicité de l'armement dans la victoire.

On invente les gaz de combats, on utilise l'aviation, les mitrailleuses, les premiers tanks. On généralise l'usage du camouflage, on développe les sous-marins.

14-18, c'est le moment du basculement de la guerre d'homme à homme vers celle de masse aveugle à masse aveugle, celle où l'on tue des gens qu'on ne voit pas, où les taux de pertes sont démentiels.

C'est aussi la naissance de la guerre de position, variante absurde de la guerre de siège puisqu'on ne sait plus qui est l'assiégeant et l'assiégé.

Cette déshumanisation n'est pas sans conséquences.

Une culture d'Ancien Combattant prend forme, marqueur de toute une génération. Cette culture est solidarité, violence, défiance envers les gouvernements, la démocratie, culte de l'action, esprit de corps.

Le retour à la vie civile est difficile, sinon impossible pour nombre de soldats (il faut savoir qu'entre le service militaire, la guerre et la démobilisation, certains ont passé sept ans sous les drapeaux). La guerre pour eux continue, et cet état d'esprit constitue un terreau fertile pour les totalitarismes qui vont naitre.

Ainsi s'explique pour partie le succès massif du communisme. C'est la guerre qui lui a permis de prendre le pouvoir en Russie, et l'expérience de la guerre porte à regarder ce mouvement à travers le prisme de l'efficacité toute militaire de son organisation.

Ainsi s'expliquent aussi une grande part des racines du fascisme et du nazisme, la violence des chemises noires, des corps francs et des SA prenant sa source dans l'expérience de la guerre.

Ces mouvements sont une forme de réponse à la défaite humiliante et à l'amputation du territoire pour l'Allemagne, à la victoire insuffisamment récompensée pour l'Italie.

4. Le cas de la France

Concernant la France, l'impact de la Première Guerre Mondiale est énorme.

Considéré comme le grand vainqueur du conflit, puisqu'il a récupéré l'Alsace-Moselle et dicté le Traité de Versailles qui met ses ennemis en pièces, le pays est pourtant sorti exsangue de ces quatre ans de guerre.

Deuxième nation la plus touchée en pourcentage de morts (après la Serbie), la France compte par ailleurs un nombre énorme de mutilés, les gueules cassées, et a vu son territoire, principal champ de bataille à l'ouest, dévasté par les bombes et munitions.

Du fait de ce grand massacre et des classes creuses qu'il entraine, elle va par ailleurs connaitre un inquiétant recul de sa population.

Il n'est pas absurde de parler d'un traumatisme profond pour une large part du pays.

Ce traumatisme donne naissance notamment à un pacifisme intégral, qui pourra choquer par la suite et dont le mot d'ordre est la paix à n'importe quel prix.

Pour certains, cette doctrine va même dériver vers un refus d'affronter le danger nazi et la compromission avec l'occupant vingt ans plus tard.

Parallèlement, la culture Ancien Combattant pose les racines de nombre de ligues françaises, notamment les croix de feu du colonel De La Rocque, qui constitue ensuite le Parti Social Français, parti le plus important de la droite à l'orée de la Seconde Guerre Mondiale.

5. Un peu de littérature

Tous ces points soulignent à quel point la Première Guerre Mondiale est une charnière du Vingtième siècle, dans l'histoire du monde et de l'Europe, et le fait que par la suite plus rien n'est comme avant.

Je terminerai l'évocation de ce moment particulier par quelques livres que j'ai lus sur le sujet, écrits par des gens qui ont tenté de raconter l'irracontable, de parler de cette expérience atroce.

- Voyage au bout de la nuit, de Céline, ne parle pas que de la guerre, mais les pages qu'y consacre son auteur sont terribles et en disent crûment l'horreur et l'absurde.

- La comédie de Charleroi, de Drieu la Rochelle, nous décrit la découverte de la vraie guerre par un idéaliste qui rêvait de combats héroïques sabre au clair et qui rencontre la boue et la mort anonyme.

- Orages d'acier, d'Ernst Junger est un livre un peu dérangeant, dont l'auteur nous présente la guerre sans fard mais comme quelque chose de naturel et une grande aventure.

- A l'ouest rien de nouveau, d'Erich Maria Remarque est un peu son contraire puisque cet Allemand, qui fut censuré par les nazis, fait avec ce livre une dénonciation implacable de l'absurdité de ce conflit et de son atrocité.

- Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre de Camil Petrescu, où deux moments clé dans la vie d'un jeune Roumain, qui nous parle de la guerre d'une manière très éloignée de l'héroïsme officiel.

- La forêt des pendus de Liviu Rebreanu, insiste plus sur les cas de conscience des minorités séparées entre deux belligérants, en l'occurrence les Roumains qui se trouvaient opposés selon qu'ils viennent de la jeune Roumanie rangée du côté des alliés ou de la Transylvanie alors austro-hongroise.

- Capitaine Conan de Roger Vercel enfin, est un livre extrêmement marquant sur le devenir des bêtes de guerre, formées à la mort pendant le conflit et devenues gênantes une fois la paix revenue.


(1) ce post a été commencé en 2009...

jeudi 5 septembre 2013

Livres (3): Le cul de Judas

J'ai découvert Antonio Lobo Antunes par hasard, le titre intrigant d'un de ses livres, La splendeur du Portugal, m'ayant accroché le regard.

Le cul de Judas (Os Cus de Judas en VO) est le deuxième livre de lui que j'ai lu, après l'avoir acheté pour un euro dans une boutique d'une petite ville de la Vienne.

Il s'agit du long monologue halluciné d'un homme en train de draguer une fille dont on ne sait pas précisément de qui il s'agit. La scène se passe la nuit à Lisbonne, dans un bar.

Cyniquement, le narrateur dévoile d'emblée ses intentions et décrypte le jeu de la séduction qu'il est en train d'exécuter, mais surtout il raconte sa vie.

Plus précisément il raconte une partie de sa vie, c'est-à-dire les longs mois qu'il a passés en Angola, dans un "cul de Judas", expression portugaise que l'on pourrait traduire approximativement par "trou du cul du monde", en tant que médecin pour les troupes coloniales venues combattre les indépendantistes.

Au fur et à mesure qu'il conte cette expérience, on comprend que sa vie n'est plus désormais qu'une fuite en avant devant les souvenirs de cette époque, devant le milieu bourgeois conservateur d'où il est issu et qui avait accueilli la nouvelle de son départ à la guerre avec joie ("tu vas enfin devenir un homme"), devant sa femme et sa fille devenues des étrangères et ne le supportant plus.

Et il va décrire par le menu l'expérience angolaise qui est le point de départ de cette fuite.

Défilent page après page des anecdotes, des personnages, des portraits de ce Portugal d'Outre-mer, qu'il dépeint comme un théâtre absurde.

On y voit des colons avides, singeant la métropole, haïssant et méprisant les soldats venus les protéger tout en ne rêvant que de fuite.

On y voit les métis, les concubines, tous ces gens interlopes qui apparaissent dans les périodes d'occupation ou de domination sans assimilation, charnière indispensable entre les deux mondes.

On y voit les soldats portugais, assommés par le climat, l'ennui et l'absurdité d'une guerre qu'ils ne comprennent pas, dans un pays qu'ils ne comprennent pas, tuant l'ennui par la masturbation, l'alcool, les jeux stupides.

On assiste aux retours d'escarmouches, aux blessures atroces, aux mutilations, devant lesquelles le malheureux médecin ne dispose que d'un peu de calmants et de paroles bienveillantes.

On y voit la police politique, toute-puissante comme à Lisbonne (nous sommes à l'époque de Salazar), torturant, tuant, déplaçant arbitrairement, contrôlant, se moquant, ivre de son pouvoir.

On y voit le pays lui-même, son climat étouffant, ses nuits noires et silencieuses comme au début du monde, ses pistes rouges.

On y voit les indigènes, silencieux, hâves, tellement miséreux que des hordes d'enfants faméliques rôdent en permanence autour des camps, une boite de conserve rouillée à la main et implorant des yeux les soldats de leur donner n'importe quel reste d'une de leurs rations, pourtant chiches et mauvaises (le Portugal était alors très pauvre selon les critères européens).

On y voit les chefs mis en place par le pouvoir colonial, méprisés de tous, illégitimes, sans autorité réelle et coincés entre les Portugais et leur peuple.

On y voit les mercenaires indigènes sanguinaires venus du Katanga et dont la sauvagerie effraie même l'armée portugaise.

On y voir les alliés sud-africains, brutes à bière pleines de mépris pour les Portugais vus comme des "demi-nègres".

On comprend l'impossible retour quand lors des permissions les douaniers le prennent de haut et lui font sentir qu'il n'est pas le bienvenu.

On y sent enfin et surtout la lente et insidieuse montée d'un profond dégoût de soi, d'un sentiment de lâche et tacite complicité, d'une gangrène intérieure qui continue bien après la quille tant attendue. Ne pas avoir agi, avoir suivi, subi, remord éternel...

Le cul de Judas décrit parfaitement l'impasse coloniale de la deuxième moitié du vingtième siècle, la déconnexion entre les métropolitains et les colons, les mensonges d'un régime où la hiérarchie sociale est basée sur l'origine ethnique et l'atroce absurdité de ces guerres qui ne finissent pas car elles ne peuvent pas finir.

Ce message résonne particulièrement pour un Français, car cette guerre angolaise rappelle celle que l'Hexagone mena en Algérie, avec d'autres moyens, dans un autre contexte, mais avec le même arrière-plan.

Par ailleurs, l'écriture de Lobo Antunes est hypnotique, répétitive, incantatoire, ce qui donne au récit une espèce d'urgence et d'inquiétude palpable.

Bref, excellent livre.