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jeudi 1 mai 2025

Engagé

Un de ces dimanches j’ai passé un moment assez désagréable.

Durant le repas, je me suis retrouvé avec une personne d'extrême droite, du modèle "matrixée" comme disent mes enfants.

Elle est partie sur un discours structuré et argumenté à propos de la sinistre actualité mondiale pour en arriver à quelques discours intensément pro-Poutine, pour la tradition et exaltant la supériorité de la religion chrétienne, de préférence orthodoxe.

Passionnée, voire obsessionnelle, je sentais qu'elle croyait profondément à ce qu'elle disait, qu'il serait très dur de souligner les contradictions ou les prémisses fausses, voire que ça pourrait même être dangereux, dans le sens où ça risquait d'ébranler un équilibre personnel qu'on sentait largement construit sur ces idées (sans parler du conflit potentiel).

J'ai mollement répondu, laissant entendre que je n'étais pas franchement d'accord, et me suis échappé de ce sujet le plus rapidement que j'ai pu.

Cette personne est par ailleurs quelqu'un que j'estime beaucoup, courageuse et droite, impliquée dans sa famille et ses amis, et porteuse d'une grande intégrité morale.

En fait, c'était l'archétype de l'homme de conviction, dont j'ai croisé beaucoup d'avatars au cours de ma vie.

Celui-ci était d'extrême droite, mais le modèle peut se décliner à l'infini. Il aurait pu être écologiste, musulman, lutte ouvrière ou témoin de Jéhovah, cela importe peu, j'aurais retrouvé les mêmes caractéristiques.

Attention, je ne dis pas que toutes les idéologies et religions se valent, simplement qu'il y a un profil d'homme "engagé" que l'on peut retrouver partout.

Mon premier contact avec ce genre de personne a été religieux.

Les rituels de ma famille protestante étaient nombreux: culte dominical, prière ou chants avant le repas, magazines de lecture bibliques adaptés aux âges, disques de cantiques...

Il y avait des rites de passage aussi: camps de vacances, école du dimanche (autre nom du catéchisme), puis communion (une seule) ouvrant le droit à participer à la Sainte Cène.

Dans ma famille proche, ce protestantisme était paisible et non envahissant, une sorte de variante du catholicisme tranquille de mes amis du coin.

Mais une partie de ma famille était beaucoup plus impliquée et militante, avec une vie organisée autour de Dieu et des fidèles.

Ils n'étaient pas en conflit ouvert avec le reste du monde, mais détenant la vérité, ils leur étaient supérieurs, et avaient pour devoir de témoigner pour les amener à la vraie foi, et aussi de se préserver de la tentation en restant au maximum entre eux.

Avec le temps et les rencontres, j'ai pris mes distances avec cette vision des choses.

Je n'ai jamais heurté frontalement ni rejeté tous ces gens, d'abord parce que je crois à la liberté d'opinion tant que les autres sont respectés et que c'était le cas.

Et ensuite parce qu'une grande partie d'entre eux était réellement sympathique, et "faisait le bien" dans l'optique chrétienne certes, mais avec pour résultat tangible de donner aux pauvres, de garder des enfants handicapés, de monter des structures de charité, etc...de faire tous ces actes qui améliorent concrètement la vie des autres.

Parmi eux il y eut même des gens qui aidèrent des esclaves en fuite au début du 20ième siècle et d'autres qui cachèrent des Juifs pendant les rafles allemandes de la seconde guerre mondiale.

Quelle que soit l'idéologie ou la croyance qui les motivaient, ces actes courageux restent des actes courageux, qui méritent respect et admiration.

Pendant la période difficile où j'oscillais entre sortir du groupe et y rester, alors que je constatais que peu à peu la magie divine ne fonctionnait plus pour moi, j'ai ferraillé plus d'une fois avec de vrais croyants missionnaires convaincus qui désiraient me ramener au bercail.

C'était des moments pénibles et douloureux, et lors du "débat" qui m'a inspiré ce post, j'ai eu le sentiment de rejouer cette partition.

Ce n'était pas la première fois d'ailleurs, ça m'est même arrivé souvent, que ce soit avec une amie algérienne qui est aussi une pieuse musulmane au prosélytisme discret et aux convictions en béton, ou avec un collègue d'origine cambodgienne qui avait rencontré tardivement le Bouddha.

Curieusement, je ne crois pas avoir rencontré de catholiques prosélytes: plusieurs fois des croyants parfois très fermes, mais toujours avec une distance supplémentaire. L'effet majoritaire? La domination de la gauche culturelle dont l'anti catholicisme est un pilier?

L'état d'esprit que je décris se rencontre aussi côté politique.

Je l'ai souvent vu chez certaines personnes de gauche et d'extrême gauche ancienne version, dont j'ai côtoyé un grand nombre pendant la première moitié de ma vie et dont certains essayaient aussi de me convertir.

Enfin plus récemment je l'ai vu chez l'extrême droite et chez les "wokes", c'est-à-dire la gauche moderne. Mais cette dernière n'a pas cherché à me convertir vu qu'étant un homme hétérosexuel, blanc, chrétien et quinquagénaire j'appartiens à la catégorie irrécupérable de leur système.

Quels sont les points communs que je trouve entre tous ces gens, qui généralement se détestent entre eux et se considèrent comme diamétralement opposés?

Il y a tout d'abord une conviction très marquée, une idée centrale, qui constitue pour ainsi dire la racine et l'enjeu de leur vie.

Chacun à sa manière va essayer d'appliquer cette conviction dans sa vie. Ils ne se contentent pas seulement d'une adhésion intellectuelle, ils veulent pratiquer, montrer.

Les plus visibles de ces pratiquants sont aujourd'hui les musulmans et les écologistes, chez lesquels l'ostentation fait partie de la conviction.

Le deuxième point c'est que de leur croyance découle une mission, qui est de corriger le monde, de convaincre et/ou de combattre ceux qui sont dans l'erreur, de les "sauver" au sens biblique du terme, surtout lorsqu'il s'agit de personnes qu'ils aiment ou estiment.

Cette combinaison fait qu'il peut être douloureux de débattre avec ces personnes, parce que certaines d'entre elles débordent de bonne volonté et de sincérité, et veulent notre bien avec une telle force qu'on peut être gêné ou effrayé de refuser.

L'opposition frontale peut d'ailleurs ne pas être sans conséquences. On sait le sort réservé aux apostats par les musulmans, mais sans aller jusque-là les personnes convaincues ont souvent une vision binaire nous/eux très marquée.

Refuser de rejoindre le droit chemin sera payé par l'enfer, et ne pas prendre leur vérité avec suffisamment de sérieux peut constituer un affront et transformer l'amour en haine brutale.

J'ai personnellement un scrupule plus personnel à aller à l'affront, c'est la peur de convaincre.

La perte de la foi est un événement très dur, profondément déstabilisant. Un monde personnel s'écroule, et certains ne peuvent pas le supporter.

Un dernier point que j'ai pu noter chez les "engagés" c'est une dose plus ou moins grande sinon de paranoïa, du moins du sentiment d'être la victime des autres, d'une injustice, que leur groupe n'a pas la place qu'il mérite et qu'on lui fait du tort.

Je me rends compte que mon portrait est plutôt à charge, mais comme je le disais en parlant de l'homme qui m'a inspiré ce post, les gens de ce modèle sont souvent courageux, persévérants, entreprenants et moins sensibles au désespoir.

Je pourrais donner comme exemple les gens qui travaillent aux soins palliatifs et ceux qui accompagnent les condamnés à mort, que ces derniers le soient par la maladie ou la justice.

On sait que les croyants sont sur représentés parmi ces postes.

Il faut en effet une force peu commune pour se croire capable d'apporter quelque chose à des gens qui vont mourir, cette force s'appuyant en l'occurrence sur la conviction qu'il y aura autre chose après, que rien n'est joué, etc.

Dans le cadre des guerres, on peut aussi penser aux kamikazes, dont le sacrifie pour une cause s'appuie sur une croyance inébranlable en cette cause.

Je me souviens avoir lu un témoignage des révoltés syriens de 2011, admiratifs du mépris de la mort affiché par les mouvements jihadistes qui attaquaient sans ciller les troupes d'Assad.

Plus près de nous le gendarme Beltrame était un catholique convaincu, et ses proches disent que ça a joué dans son sacrifice héroïque lors de la prise d'otages.

Je terminerai par trois points.

Le premier c'est qu'il est souvent difficile de vivre avec des gens réellement engagés.

D'une part, ils ne pourront jamais plier le monde dans le sens qu'ils souhaitent mais n'y renonceront jamais: ils seront donc toujours insatisfaits.

D'autre part, ils vivent difficilement l'altérité, tellement au coeur de nos sociétés actuelles, et notamment l'altérité qui leur ressemble, les autres engagés.

Le second point c'est que j'ai souvent eu l'impression que certains sont pré disposés à l'engagement, que cette prédisposition soit innée ou liée à l'éducation (quelque part, je suis un peu concerné).

J'ai souvent été épaté par les parcours de maoïstes convertis à l'islam radical, ou de gens d'extrême gauche passés à l'extrême droite, etc, comme s'ils avaient besoin d'un absolu en béton pour être eux-mêmes, la nature dudit absolu ne comptant finalement pas tant que ça.

Enfin, le dernier point c'est que les vrais croyants ne sont pas si nombreux.

Beaucoup de militants ne font que suivre le mouvement, par conformisme, par intérêt, parce que ça leur apporte une gratification quelconque, parce que c'est à la mode, etc.

Et finalement je me dis que c'est sans doute mieux comme ça.

jeudi 14 septembre 2023

Livres (32): Clemenceau

Lorsque j’étais enfant, je connaissais le nom de Clemenceau, qui revenait parfois lorsque mes grands-parents évoquaient la Grande Guerre, celle de leurs parents, et aussi dans le générique de la célèbre série "Les brigades du tigre".

Pour le petit Français que j'étais, il faisait partie de ces grands ancêtres un peu légendaires dont on était fiers, comme De Gaulle ou Napoléon, sans que je connaisse les détails. 

Avec le temps, la génération de mes grands-parents a disparu, le monde a continué à changer, et Clemenceau a glissé comme tant d’autres dans l’Histoire, de plus en plus oublié par le grand public et les nouvelles générations et relégué au rayon des spécialistes. Moi-même, malgré un goût prononcé pour l'Histoire, je n'y pensais plus guère. 

Et puis un jour, lors d’un voyage à Singapour, je suis tombé sur un boulevard Clemenceau. Ébahi de trouver le nom de ce bonhomme si loin de l’Hexagone, qui plus est dans une ex-colonie de l’ennemi anglais, mon intérêt pour lui s’est ravivé.

Ce qui fait que quelques temps plus tard j’ai lu le livre du toujours excellent et pédagogue Michel Winock, sobrement intitulé Clemenceau, et qui commençait en citant justement l'oubli dont je viens de parler.

Je me suis plongé avec passion sans le parcours de cet étonnant personnage aux mille vies, et découvert la place importante qu’il occupa dans notre histoire.

Né en Vendée, Clemenceau vécut aux États-Unis avant de revenir en France, devenu parfaitement bilingue à cette époque où c’était encore rare, surtout pour un Français (notre langue était encore reine), et flanqué d'une épouse américaine, Mary Plummer.

Au passage, la façon dont ce coureur de jupons notoire la traita quand elle le trompa à son tour n’honore guère le personnage et en dit long sur l’époque : après l’avoir prise sur le fait, il la fit emprisonner, déchoir de sa nationalité française et la renvoya en Amérique loin de leurs enfants et sans un sou, la gommant intégralement de sa vie et de la leur. 

Intéressé très tôt par la politique, il eut une longue carrière, riche en députations et ministères, et se situa dès le début résolument à gauche, à l’époque où ce terme était synonyme de républicain (ce qui lui valut entre autres de goûter aux prisons de Napoléon III.

Mais il était plus réformiste que socialiste, et il représente bien cette gauche pré marxiste qu'on trouvait essentiellement dans le parti radical, très puissant à l'époque.

A ce titre il se méfait aussi des idéologies, comparant le socialisme au catholicisme dans leur volonté de contrôler les gens et de combattre la différence, et il s'opposa violemment au colonialisme, idée de gauche en ce temps-là (portée notamment par Jules Ferry).

Son passage au ministère de l'intérieur fut également remarqué: il réforma la police en créant les fameuses brigades du Tigre (le Tigre étant l'un de ses surnoms) et assuma la répression parfois féroce des grèves et manifestations.

Ces actes et idées lui aliénèrent rapidement une bonne partie de son bord politique.

Néanmoins il fut de tous les combats de la gauche, de la laïcité au droit d’expression en passant par la défense de Dreyfus (c'est dans le journal de Clemenceau, l'Aurore, que parut la tribune "J'accuse" d’Émile Zola à partir de laquelle l'affaire commença) et des communards (pour lesquels il réclama en vain l'amnistie) ou le rejet de la peine de mort.

C’est toutefois la première guerre mondiale qui constitua l’apogée de sa carrière.

Le vieil homme qu’il était alors incarna la résistance à l’Allemagne, galvanisant les soldats en les visitant sans relâche sur le front au mépris du danger, transmettant sa volonté inflexible et jurant de ne lâcher qu’après la réintégration de l’Alsace et de la Moselle dans le territoire français.

Il fut aussi l’un des artisans du traité de Versailles, qui ne fut finalement qu'une copie de l’humiliant traité imposé à la France par la Prusse après la chute de Napoléon III.

Symboliquement, Clemenceau voulut d'ailleurs qu’il soit signé au même endroit, dans la galerie des glaces du château de Versailles, et nombre de ses clauses, notamment l'exorbitante dette de guerre tant critiquée par la suite, n'étaient que le pendant de celles imaginées par le chancelier Bismarck 47 ans plus tôt.

Après la victoire, malgré une grande popularité, il se retira de la scène politique, où il s’était fait trop d’ennemis de tous les côtés pour continuer.

En effet pour une partie de la gauche, notamment les socialistes, il était vu comme un traitre et restait à jamais le "premier flic de France". Et pour une majorité à droite, son anticléricalisme et son soutien à Dreyfus n'étaient pas non plus oubliés.

A l’étranger il était aussi très populaire pour son rôle dans la victoire de 1918 et c’est lors d’un voyage triomphal à travers le monde que les Britanniques baptisèrent en son honneur le boulevard de Singapour qui m’avait interloqué.  

Lorsqu'il mourut en 1929, il laissait le souvenir d’un patriote inflexible et d'un formidable tribun, à la parole acérée, craint autant pour ses critiques au vitriol que pour les duels qu’il provoquait à la moindre occasion.

D’une certaine manière, il représente la France d’une époque, l’un des personnages de son histoire clivants et centraux, comme put l’être après lui le général De Gaulle, et quelqu'un de finalement au-delà des notions de droite et de gauche malgré son ancrage assumé dans la seconde.

Je terminerai par une liste de citations de mots qui le rendirent célèbre, tirés de cet excellent livre, et dont certains résonnent toujours presque cent ans après son décès.

Réponse à un socialiste qui l'apostrophait:
"Quant à me prononcer pour l'appropriation collective du sol, du sous-sol, etc., je réponds catégoriquement: non! Je suis pour la liberté intégrale et je ne consentirai jamais à entrer dans les couvents et les casernes que vous entendez nous préparer. Le citoyen qui me questionne a dit qu'il n'y avait pas que des jésuites noirs. Il a raison: il y a aussi des jésuites rouges."

Discours célèbre contre le colonialisme (nous sommes au 19ième siècle). Il répond à Jules Ferry:
"Races supérieures, races inférieures, c'est bientôt dit! Pour ma part j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et une civilisation, et de prononcer: homme ou civilisation inférieure. Race inférieure, les Hindous! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l'Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d'art dont nous voyons encore aujourd'hui les magnifiques vestiges! Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui parait avoir été poussée tout d'abord jusqu'à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius!"  

Sur l'idée selon laquelle la conquête et la colonisation amèneraient la civilisation:
"et vous verrez combien de crimes atroces, effroyables, ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui: de l'alcool, de l'opium qu'il répand partout, qu'il impose s'il lui plait [...] Non il n'y a pas de droit de nations dites supérieures contre les nations inférieures ; il y a la lutte pour la vie, qui est une nécessité fatale, qu'à mesure que nous nous élevons dans la civilisation, nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit ; mais n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation ; ne parlons pas de droit, de devoir ! La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur simple que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n'est pas le droit: c'en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c'est joindre à la violence l'hypocrisie." 

Réponse à une critique du parlementarisme à l'époque de Boulanger:
"Comment! Les plus grands esprits, tous ceux chez qui tous les peuples honorent l'humanité, ont médité sur ces choses. Ils sont divisés parce que la recherche est longue, parce que la vérité se dérobe, et voici que, par un phénomène qui nous surprend, ces cinq cent hommes qui sont ici, en vertu d'un mandat égal au vôtre, ne s'accordent pas sans discussion. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces discussions qui vous étonnent, c'est notre honneur à tous. Elles prouvent surtout notre ardeur à défendre les idées que nous croyons justes et fécondes. Ces discussions ont leurs inconvénients, le silence en a davantage.
Oui! Gloire au pays où l'on parle, honte à celui où l'on se tait. Si c'est le régime de discussion que vous croyez flétrir sous le nom de parlementarisme, sachez-le, c'est le régime représentatif lui-même, c'est la République sur qui vous osez porter la main."

Sur la laïcité:
"En toute circonstances, nous entendons, nous désirons, nous souhaitons que tous les Français, à quelque croyance qu'ils appartiennent, puissent librement exercer leur culte. Mais il ne s'agit pas de religion, il s'agit de politique; il s'agit de gouvernement; il s'agit de domination. Ce n'est pas nous qui avons fait de l’État laïque une religion; c'est vous qui avez fait du catholicisme une politique. Et quelle politique? Une politique de lutte sans merci contre toutes les revendications de la démocratie. En réalité, l’Église c'est la droite!
L’Église c'est la droite! Peu importe le roi, peu importe l'empire, peu importe le prétendant. Il suffira au besoin du premier soldat d'aventure.
On se groupera d'instinct autour de lui pour marcher à l'assaut de la République.
Et quel pouvoir! 40.000 chaires, c'est-à-dire 40.000 tribunes politiques obéissant, sans discussion, comme une armée bien disciplinée, bien commandée.
Que faire vis-à-vis d'un formidable pouvoir? Eh bien, nous croyons qu'il y a quelqu'un de plus fort que Louis XIV et Napoléon Ier: c'est la France! C'est la France, qui a des habitudes cultuelles, nous n'en disconvenons pas -et c'est une raison pour que nous nous préoccupions toujours d'assurer la véritable liberté religieuse dans ce pays - la France qui a des habitudes cultuelles, mais qui a en horreur le gouvernement des curés!"

Mort de Félix Faure, président qui a tout fait pour retarder la réouverture du dossier Dreyfus:
"Félix Faure vient de mourir. Cela ne fait pas un homme de moins en France."

Sur la crise du Maroc, prélude à l'invasion du pays:
"Nous ne connaissons de droits que ceux qui se peuvent appuyer d'artillerie. Nous revendiquons les droits des peuples à s'appartenir en Alsace-Lorraine. Voyez ce que nous en faisons, comme les autres nations, en Afrique et en Asie. Les Marocains qui ont tous les droits manquent de canons à tir rapide. De là nos droits sur eux..."

Suite aux diatribes anti-patrie d'un député pacifiste de gauche:
"S'ils avaient réfléchi que le surgissement et le développement des patries est le fait humain par excellence, en dehors duquel l'homme n'est guère que le pithécanthrope isolé, s'ils considéraient que le progrès humain s'est accompli par l'organisation de plus en plus perfectionnée des patries, ils comprendraient peut-être que la nature humaine est à la racine de tous les faits sociaux, bons ou mauvais, et que la suppression de la patrie ne détruirait point le fondement universel de l'égoïsme humain, ne changeant que la forme des manifestations de violence inhérentes à l'homme, seul ou associé. Que la patrie disparaisse, si une telle révolution est possible, et l'homme n'en sera pas moins en lutte avec l'homme, et de nouveaux groupements -de quelque nom qu'on les décore- en hostilité d'appétit, d'intérêts, avec d'autres groupements."

Échange avec Jaurès, à l'époque où, ministre de l'intérieur, il doit juguler les grèves violentes:
Jaurès: "Une société où les moyens de travail, la terre, les usines, les mines, les chantiers, seraient possédés, non pas par une minorité de capitalistes dirigeants, mais par la totalité des producteurs eux-mêmes, groupés et fédérés, est-ce que cette société ne serait pas meilleure, plus juste, plus humaine?"
Clemenceau: "M. Jaurès parle de très haut, absorbé dans son fastueux mirage; mais moi, dans la plaine, je laboure un sol ingrat qui me refuse la moisson; d'où la différence de points de vue que sa bienveillance a tant de peine à me pardonner."
Suite à une dénonciation de la répression par Jaurès (il fait référence aux maisons de non-grévistes brûlées par les grévistes):
"C'est une grande erreur sur laquelle vous devriez bien éclairer les ouvriers, monsieur Jaurès, de confondre le droit de grève et le droit à la matraque.
Vous êtes à ma place, que ferez-vous si votre préfet vous télégraphie: on pille la maison d'un mineur! Dites si, oui ou non, vous feriez protéger l'ordre? Ayez le courage de répondre, puisque vous interrompez, et dites si oui ou non vous ferez protéger l'ordre!... J'attends votre réponse...Vous ne répondez pas? ...En ne répondant pas, vous avez répondu."

Nouvel échange avec Jaurès, suite à une grève dure des électriciens:
"Ceci est trop facile à prouver. Et je dis alors à M. Jaurès: Derrière ce régime capitaliste que vous attaquez avec tant de verve et que, plus modestement et dans une moindre mesure, j'ai attaqué et j'attaquerai probablement encore quand vous m'aurez fait des loisirs, derrière ce régime capitaliste qui a pourtant l'avantage d'être, qui est, tandis que votre régime est inférieur même à la jument de Roland, en ce qu'il n'est pas encore né, derrière ce régime capitaliste, qui a des vices, des défauts, des misères abominables dont vous gémissez et dont je gémis avec vous, il y a cependant quelque chose de permanent, ce que nous appelons "la société", qui veut vivre, comme je le disais tout à l'heure, qui vivra, et que notre devoir à tous est de faire vivre.
Cette société est pleine d'atroces misères et d'injustices. Elle a pourtant produit de grandes choses et dans le passé et dans le présent, et ce n'est certainement pas M. Jaurès qui le nierait.
De ces choses, qui sont maintenant dans les traditions des peuples, nous avons reçu le dépôt. Nous voulons que cette société vive pour consolider ce qu'il y a de bon en elle et pour préparer ce qu'il y a de meilleur.
Voilà pourquoi nous luttons contre vous: c'est parce que nous voulons d'abord assurer ce qui doit être permanent, et qu'en sauvegardant cette société contre vos efforts, nous rendons service même aux idées que vous défendez."

Témoignage d'un journaliste sur le renversement de Clemenceau, dû essentiellement aux socialistes:
"Lorsqu'il arriva au pouvoir, Clemenceau était désireux de s'entendre avec les socialistes pour réaliser les réformes, même très osées, qui lui seraient démontrées immédiatement réalisables, mais les socialistes manquèrent de courage. Ils n'osèrent pas entrer en lutte avec les syndicats d'action directe, d'expression nettement anarchiste et partant impossibiliste. Ils sacrifièrent tout à leur intérêt électoral. Jaurès, doué d'un génie verbal merveilleux, sublime, visionnaire à certains moments, manquait de caractère."

A propos du métissage en Amérique latine (à l'époque les latinos étaient des "rastaquouères"):
"S'il me fallait rechercher quels éléments l'indigène peut apporter dans la formation des activités sociales à venir, je ne serais pas surpris que la simplicité, la dignité, la noblesse et la fermeté de son caractère lui permissent d'exercer sur la turbulence européenne d'heureuses modifications."

Article aux soldats refusant la hausse de la durée du service militaire qui se sont mutinés à Nancy:
"Qu'est-ce donc que ces fils de vaincus qui, trouvant leur pays démembré, vont, à deux pas de la frontière, sous les insultes de la presse pangermaniste, ajouter l'outrage de leur révolte aux blessures de la patrie mutilée, pour mieux frayer le chemin à l'exécution des menaces ennemies? Tandis que tu désarmes, entends-tu le fracas du canon de l'autre côté des Vosges? Prends garde. Tu pleurerais tout le sang de ton cœur sans pouvoir expier ton crime. Athènes, Rome -les plus grandes choses du passé- furent balayées de la terre le jour où la sentinelle faillit, comme tu as commencé de faire. Et toi, ta France, ton Paris, ton village, ton champ, ton chemin, ton ruisseau, tout ce tumulte d'histoire dont tu sors puisque c'est l'œuvre de tes anciens, tout cela n'est-il donc rien pour toi et vas-tu sans émoi livrer l'âme dont est pétrie ton âme à la fureur de l'étranger? Oui! Dis donc que c'est cela que tu veux, ose le dire afin d'être maudit de ceux qui t'ont fait homme et d'être déshonoré pour jamais."

Assassinat de Jaurès:
"Hier, un misérable fou assassinait Jaurès, au moment où il rendait, d'une magnifique énergie, un double service à son pays, en cherchant obstinément à assurer le maintien de la paix, et en appelant tout le prolétariat français à la défense de la patrie. Quelque opinion que l'on puisse avoir sur ses doctrines, personne ne voudra contester, à cette heure où toute dissension doit demeurer silencieuse, qu'il a honoré son pays par son talent, mis au service d'un haut idéal, et par la noble élévation de ses vues."

Pendant la guerre:
Sa plus connue: "J'étais il y a quelques jours au front. Je vous apporte, de nos grands soldats, la parole qui court sur toutes les lèvres, qui fait bondir tous les cœurs: "Ils ne passeront pas"."
 
"A mesure que la guerre avance, vous voyez se développer la crise morale qui est à la terminaison de toutes les guerres. L'épreuve matérielle des forces armées, les brutalités, les violences, les rapines, les meurtres, les massacres en tas, c'est la crise morale à laquelle aboutit l'une ou l'autre partie. Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur. Et le grand peuple d'orient qui a subi historiquement, pendant des siècles, l'épreuve de la guerre, a formulé cette pensée en un mot: "Le vainqueur, c'est celui qui peut un quart d'heure de plus que l'adversaire croire qu'il n'est pas vaincu." Voilà ma maxime de guerre. Je n'en ai pas d'autre."
 
Parlant de Pétain (ça corrobore ce que certains disaient de lui en 40):
"C'est un esprit sombre, critique et inquiet, qui dans des heures graves comme celles-ci, n'inspire pas la confiance à ses interlocuteurs parce qu'il laisse croire qu'il n'a pas confiance en lui-même."
 
Se justifiant de l'arrêt de la guerre sans avoir conquis et écrasé le territoire allemand (préconisé par certains, dont Foch):
"Je me serais cru déshonoré si j'avais fait durer cette guerre un jour de plus qu'il n'était besoin. J'ai fait la guerre à fond pour la faire durer le moins possible. Aux premières demandes d'armistice j'ai failli devenir fou...fou de joie ! ...C'était fini! J'avais trop vu le front, moi [NB: en effet il passait un tiers de son temps sur les fronts, français, anglais, belges ...allant même dans des zones dangereuses] J'avais trop vu de ces espèces de trous pleins d'eau où des hommes vivaient depuis quatre ans. Le premier qui est venu me dire : "Les Boches n'en peuvent plus ; ils demandent la paix...", je lui aurais sauté au cou, en pleurant."
 
Citation du Kronprinz allemand dans ses mémoires:
"La cause principale de la défaite allemande? Clemenceau. Oui, Clemenceau fut le principal artisan de notre défaite. Non, ce ne fut pas l'entrée en guerre de l'Amérique, avec ses immenses renforts en hommes et en approvisionnements. Aucun de ces éléments ne compta auprès de l'indomptable petit vieillard qui était à la tête du gouvernement français. Si nous avions eu un Clemenceau, nous n'aurions pas perdu la guerre."
 
Citation de Lloyd-Georges, stupéfait comme tous les alliés que Clemenceau ne soit pas devenu président de la République après la guerre:
"Cette fois, ce sont les Français qui ont brûlé Jeanne d'Arc!".
 
A propos des Soviets:
"La seule politique logique et morale à l'endroit des Soviets est celle du fil de fer barbelé."
 
A propos de l'Allemagne post-première guerre mondiale:
"Aujourd'hui l'Allemagne tente de refaire, dans les procédures de paix, un empire germanique qu'elle n'a pu réaliser par la guerre. Cela, elle ne saurait l'accomplir sans des rencontres qui pourront changer la destinée d'une France offerte à toute entreprise ennemie. Il y a des peuples qui commencent. Il y a des peuples qui finissent. La conscience de nos actes veut des attributions des responsabilités. La France sera ce que les Français auront mérité."
 
Citation de De Gaulle, en 1941:
"Du fond de votre tombe vendéenne, aujourd'hui 11 novembre, Clemenceau, vous ne dormez pas. Président Clemenceau, la France a aujourd'hui regardé plus loin que sa douleur. La France vivra, et au nom des Français, je vous jure qu'elle sera victorieuse. Alors, avec tous les morts dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix."
 
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samedi 23 avril 2022

FN/RN

Pour la troisième fois, nous voici dans une élection présidentielle avec un Le Pen au second tour.

La première fois, en 2002, s'opposaient Jean-Marie, le fondateur du Front National, et Jacques Chirac.

Cette arrivée au second tour avait constitué un séisme sans précédent, avec une mobilisation jamais vue pour une élection et un score soviétique pour le président sortant.

La deuxième fois eut lieu 15 ans après et cette fois c'est Marine qui réédita l'exploit de son père en amenant son parti au second tour.

Elle s'opposait à un outsider, Emmanuel Macron, et si la mobilisation avait repris, le vrai séisme de ce second tour était l'absence des deux partis traditionnels de droite et de gauche qui se partageaient le pouvoir depuis la fondation de la cinquième république en 1958.

Nous vivons actuellement la troisième édition.

C'est toujours Marine Le Pen, qui a rebaptisé le parti familial en Rassemblement National, et en face d'elle c'est toujours Emmanuel Macron.

Ce "match retour", devant lequel la mobilisation est relativement faible, confirme la fin des deux grands partis de gouvernement, puisqu'ils se sont fait également doubler pour la troisième et la quatrième place et semblent désormais devoir jouer les figurants.

Dans un précédent post, je m'étais intéressé à l'omniprésence de la référence au fascisme dans notre société comme repoussoir absolu.

Aujourd'hui je vais m'attaquer au FN devenu RN, qui personnalisa longtemps ce fascisme tout en devenant un mouvement incontournable en France.

Depuis que je suis en âge de comprendre, j'entends parler de ce parti pas comme les autres, de ce rejeton des "heures les plus sombres de notre histoire", contre lequel on doit faire front (républicain), qui est un danger -LE danger- pour la démocratie, dont les idées sont intolérables, etc. etc.

A chacune des élections présidentielles auxquelles je me souviens avoir assisté, 1988, 1995, 2002, 2007, 2012, 2017 (je suis trop jeune pour me rappeler de 1981) on ressort ces mêmes discours le concernant.

Et à chacune d'elles ce parti est toujours présent, plus enraciné et plus central à chaque fois. On dirait même qu'au fur et à mesure du temps, il devient même indispensable à des partis en mal d'idées, lui faire barrage finissant par constituer leur seul programme.

A mon échelle, je peux dire que les sympathisants FN/RN que je connais veulent:

- une police qui arrête et une justice qui condamne. Rien de plus désastreux que cette impression d'une racaille jamais punie.

- une aide sociale au mérite. Ils haïssent les RSAistes de profession, et les étrangers qui bénéficient sans jamais avoir cotisé ou exprimé le moindre souci apparent de s'intégrer. La mère à foulard de la CAF ou les villages d'insertion rom financés par l’impôt leur font voir rouge.

- la primauté affirmée des Français. Que ce soit la langue, la culture, les habitudes ou la religion, ils veulent que les "indigènes" soient prioritaires et qu'on exige des autres qu’ils s'assimilent, dans le sens jouent le jeu. Ou alors qu'on les vire et/ou qu'on n'en importe plus.

- la priorité au made in France et dans ce sens des emplois en France.

- un service public présent sur tout le territoire et des élites moins endogames.

Quoi que l'on pense de ces idées, on est finalement assez loin cette caricature du fasciste militant dont Mein Kampf serait le livre de chevet.

Ce décalage entre le sympathisant et l'image qu'on en trace est encore plus frappant si l'on regarde le parti lui-même, aux racines bien plus complexes et radicales que le portrait-robot que je viens de tracer grossièrement.

Au départ le FN est en effet un parti qui a réussi à fédérer autour de Jean-Marie Le Pen les différents courants de l'extrême-droite française.

Vieux maurrassiens, collabos, pro-Algérie françaises, cathos intégristes, philonazis, chouans, poujadistes...on retrouvait dans le FN un peu tout ce que la droite de la droite a pu créer en France depuis l’avènement de la république.

Ses fondateurs sentaient le souffre, que ce soit Le Pen lui-même, dont la vie aventureuse comporte des zones d'ombre (ainsi l'héritage qui l'a rendu riche ou cet oeil perdu dans une bagarre) ou encore François Duprat, brillant idéologue mort dans des conditions douteuses.

En tout état de cause, ce regroupement, improbable vu les divisions et oppositions de tous ces courants, réunit à peine quelques pourcents de la population. Comme l'extrême gauche, l’extrême droite est en effet un petit noyau très divisé, qui sera toujours là mais qui représente finalement peu de monde à l'échelle du pays.

Idéologiquement, je dirais que les seuls dénominateurs communs et constants dans ce parti sont le nationalisme et la haine de l’élite dirigeante.

En ce qui concerne l'économique et le social, ils ont à peu près tout dit, passant d'ultra libéraux dans les années 70 à ultra protectionnistes aujourd'hui, de pro-catholiques à leurs débuts (notamment la dérégulation totale de l'éducation) à défenseurs de la laïcité et des droits de la femme aujourd'hui, d'antisémites à pro-Israël, etc.

En fait pour eux l'essentiel n'est pas là. L'essentiel c'est le peuple français, dans le sens maurrassien justement, à l'ancienne, les valeurs, nos morts, etc.

Jusqu'à 1981, cela ne suffit pas pour se démarquer.

En effet la droite, héritière du général De Gaulle, brandit encore le drapeau, la geste de la France, etc. Même les communistes sont viscéralement patriotes voire chauvins (il n'y a qu'à voir ce que disait Marchais sur la concurrence des travailleurs immigrés), et la majorité morale veille.

Mais la victoire de la gauche change tout. Les soixante-huitards accèdent enfin au pouvoir après avoir attendu 15 ans, la France respire et les lois rattrapent les mœurs.

A ce moment-là "l'ancien régime" est ringardisé : l’heure n’est plus au chauvinisme et aux valeurs.

Surfant sur cette tendance, François Mitterrand et ses "sabras" ont l'idée de génie de jouer la carte Le Pen pour rendre suspect tout le corpus idéologique gaulliste, déjà bien abîmé par Giscard (je précise que c'est un constat et que je ne fais pas ici la promotion du gaullisme: De Gaulle est mort depuis 1969 et la France a évidemment changé).

Cette tactique marche, et marche très bien même. Le FN s'incruste dans le paysage, le charismatique Le Pen fait un carton, il devient le Diable, celui auquel il ne faut surtout pas ressembler. Et côté gouvernement, agiter ce croquemitaine permet de créer une nouvelle lutte pour contrebalancer la reddition du communisme.

Le souci en revanche, c'est que cette tactique finit par faire du FN le parti qui récupère le patriotisme, la Marseillaise, le drapeau, tous ces symboles nationaux forts et rassembleurs.

J'ai toujours été frappé à l'étranger (Suède, Angleterre, Italie) de voir comment les gens portent leur drapeau jusque dans les campings alors que chez nous faire cela est suspect, voire "nauséabond" pour reprendre le terme consacré.

De ce fait, le FN commence à agréger un certain nombre de gens qui ne sont pas forcément ceux du noyau facho d'origine, mais plutôt des patriotes un peu orphelins.

Parallèlement tous les politiques finissent par admettre que la crise économique initiée en 74 s'est installée pour durer et qu'ils sont impuissants face à elle: le fameux "On a tout essayé" de Mitterrand en est l'exemple le plus connu.

Le consensus se fait aussi chez eux sur la nécessité d'aller vers toujours plus d'Europe pour compenser.

En revanche, à la base, les gens les plus fragiles retiennent de l'ouverture européenne que le made in France est concurrencé par le made in Spain puis le made in Romania, en attendant le made in China.

Les jobs quittent le pays, les produits étrangers les remplacent.

Et en même temps que ces jobs s’en vont, l'immigration continue, une immigration de plus en plus familiale, de moins en moins prête à s'assimiler et de plus en plus musulmane.

En effet, sous l'impulsion d'un réveil religieux global de l’Oumma commencé en Iran en 1979, l'immigration déjà la plus détestée depuis longtemps se transforme d'arabe en musulmane.

Les rodéos des Minguettes sont désormais remplacés par les revendications autour du voile, qui commencent à Creil et déchirent la gauche.

Sans compter qu'avec la radicalisation des dernières années, beaucoup de gens ont aujourd’hui l'impression que les prophéties de Jean-Marie sont en train de se réaliser, entre les massacres de Charlie Hebdo et du Bataclan, les égorgements d'enseignants, de prêtres ou de policiers et les sanglantes épopées de Kelkal, Merah, Nemmouche, Kouachi, Coulibaly et autres Fofana.

Cette combinaison de phénomènes amène beaucoup de gens vers le RN, qui au final, dans sa version mariniste, est vraiment une réaction à la mondialisation et à cette ouverture à tout crin devenue la norme depuis les années 90.

Paradoxalement, c'est devenu le parti le plus pro-unité du pays, le plus assimilateur, le plus jacobin, protectionniste, pro-frontières, celui qui recycle tous les référents nationaux jetés à la poubelle par les partis traditionnels tous acquis à l'UE et au multiculturalisme, deux concepts sexy pour un urbain CSP++ diplômé et connecté, mais beaucoup moins pour l'ouvrier d'une petite ville dont la boite part en Roumanie et qui voit tous les services publics fermer en même temps que s'installent dans son quartier des Roms et des Africains aux mœurs différentes et encore plus fauchés que lui.

Certains s'étonnent que ledit ouvrier ait du mal à dire OK à ça, et qu'au contraire il devienne gilet jaune ou vote Le Pen, mais en fait c'est plutôt logique: il choisit le seul parti qui semble s'occuper de ses désirs et craintes. 

C'est d'autant plus logique que malgré des signaux forts, comme le référendum refusé par la France et les Pays-bas, le processus d'approfondissement/élargissement continue sans interruption, soutenu par une droite et une gauche qui ont marginalisé leurs souverainistes (Chevénement ou Séguin notamment).

Au final, le RN est devenu le parti des indigènes niqués ou qui s'estiment niqués par la version actuelle de la mondialisation, faute d'une autre alternative crédible à cette mondialisation.

Preuve de ce recentrage, sur sa droite sont apparus d'autres mouvements franchement extrémistes et tribaux, comme les identitaires. 

Ces nouveaux courants reprennent le noyau dur des fondateurs et s'inspirent également de l'extrême droite issue de l'immigration, cet enfant dégénéré de l'idéologie multiculturaliste qui excuse tout et de sociétés traditionnelles plus ou moins fantasmées et reconstituées (PIR, Tribu Ka, UDMF, salafistes de tout poil, etc).

Pour le moment ces nouvelles tendances collent mal avec le modèle français assimilateur et basé sur le mérite, modèle que recherche toujours la majeure partie des sympathisants RN, mais peut-être qu'elles représentent l’étape d’après, celle qui pourrait prendre l'ascendant chez des jeunes qui grandissent dans un milieu tribalisé.

Donc si l'on se base sur le profil de ses sympathisants, le RN n'est plus vraiment un parti d'extrême droite, même si son héritage, son fonctionnement, la présence de vrais extrémistes dans ses dirigeants et l'absence d'aggiornamento vis-à-vis de son histoire lui gardent un côté ambigu. 

Personnellement, je crois que l'extrême droite répugne et répugnera toujours à la grande majorité des Français.

Ceux qui ont connu les nazis ou ceux dont la famille les a connus, ceux qui ont grandi avant la grande crise et avant le réveil religieux, ceux qui se souviennent des skins et des éructations antisémites de Le Pen père, ceux pour qui la République va de soi ont encore des réflexes moraux et psychologiques qui constituent une barrière infranchissable.

Le jour où ces générations auront passé la main, le jour où les jeunes seront massivement déconnectés de cette mémoire collective et/ou issus en nombre d'autres traditions opposées, ce sera peut-être différent, mais on n'y est pas encore.

En attendant, on en est réduits à espérer le retour d'un parti démocratique qui prenne en compte les préoccupations exprimées par la partie de la population qui vote RN, parce qu'elles sont légitimes et que la démocratie doit s'occuper de tous, à commencer par les plus faibles.

Je terminerai en disant que ce n'est pas une histoire française parce que le RN a des cousins dans tous les pays: Blocher en Suisse, le FPO en Autriche, le BNP au Royaume-Uni, l'AfD en Allemagne, Jobik en Hongrie, Aube dorée en Grèce et tant d'autres un peu partout, chacun avec leurs spécificités, leur degré de radicalisation et leur histoire, mais tous avec la même problématique.

vendredi 11 mars 2016

Livres (15): Le marché aux illusions: La méprise du multiculturalisme

Après les attentats meurtriers du 13 novembre dernier, comme beaucoup de personnes en France, mes collègues se sont mis à discuter l'événement, tentant de comprendre et d'apprivoiser la sinistre réalité.

L'une d'entre elles, la plus française (ce n'est pas anecdotique de dire ça) d'un point de vue génétique et éducatif, est repartie dans l'idée que c'était la faute de notre société, raciste et fermée, si ces jeunes Maghrébins étaient partis vers les rives de l'islamisme.

Et comme à chaque fois est ensuite venue la petite musique de la supériorité anglo-saxonne dans la gestion des minorités et l'ouverture de la société.

Et comme d'habitude en tête de liste était cité le Canada.

A propos de ce pays, j'ai lu plusieurs articles et entendu le témoignage de plusieurs personnes qui y vivent, et je n'ai pas l'impression que dans ce domaine miné de la gestion des minorités ce soit plus le paradis qu'ailleurs.

Tout cela m'a décidé à lire un livre emblématique sur le sujet dont j'avais pas mal entendu parler: Le marché aux illusions - la méprise du multiculturalisme de Neil Bissoondath.

Cet ouvrage, paru en 1998 a en effet constitué un véritable pavé dans la mare, suscitant une levées de boucliers et de longues polémiques au pays de la feuille d'érable.

Et pour cause: pour la première fois était remis en question le mythe lénifiant de l'harmonieuse société multiculturelle canadienne et la pertinence de sa politique officielle.

Et la réaction de la société canadienne à ce livre était d'autant plus forte que la critique du modèle émanait de la "diversité", puisque son auteur est un immigré, issu de la communauté indienne de l'île de Trinidad y Tobago et venu s'installer au Canada.

J'y ai trouvé beaucoup de choses intéressantes à mettre en perspective avec ce qui se passe de ce côté-ci de l'Atlantique.

Le multiculturalisme

Tout d'abord un petit point sur la naissance de cette politique.

Le Canada est une ancienne colonie française puis britannique qui s'est progressivement émancipée de sa métropole.

Comme tous les autres pays du continent américain, il fut d'abord fondé par les armes et son développement se basa sur la spoliation des Amérindiens et sur des politiques volontaristes de peuplement.

Les colons français furent peu nombreux, et si beaucoup d'entre eux se mêlèrent aux Indiens, ils leur firent aussi des guerres violentes, accaparèrent leurs territoires et leur imposèrent langue et religion.

Lorsque leurs successeurs britanniques s'emparèrent de l'ensemble de la colonie, ils appliquèrent une version anglaise de ces méthodes.

C'est-à-dire qu'ils mirent eux aussi en place des politiques de peuplement organisé, avec des lois ouvertement racistes, comme celles qui interdisaient l'établissement de tout colon asiatique sur le sol canadien (les USA ou l'Australie eurent les mêmes) et une volonté d'angliciser les nouveaux territoires.

Pour cela il devaient effacer les traces de la culture de leurs prédécesseurs français, et, comme ils le firent en Afrique du sud avec les Boers, ils s'y employèrent de façon plus ou moins frontale et plus ou moins efficace.

Pendant les conflits avec la France il y eut ainsi la célèbre et tragique déportation des Acadiens.

Puis après la conquête, ils favorisèrent l'installation de colons anglophones et de protestants, en accueillant notamment les loyalistes américains lorsque les USA gagnèrent leur indépendance.

Ensuite le recrutement de ces colons se fit beaucoup en Europe centrale et plusieurs tentatives furent faites pour imposer la langue anglaise.

Toutefois, les Québécois résistèrent.

La puissante église catholique leur offrait un sanctuaire et préservait leur identité, tandis qu'une fécondité impressionnante leur permettait de continuer à représenter une part incontournable de la population du pays.

Le pouvoir anglais les confinant dans un statut de seconde zone, des revendications de plus en plus fortes se firent jour.

Finalement, dans les années 60, certains mouvements, comme le FLQ, allèrent jusqu'à la lutte armée, tandis que l'idée d'indépendance devenait de plus en plus populaire parmi la population francophone.

Cela ne pouvait évidemment pas laisser indifférente la majorité anglophone, à qui la partition apparaissait comme un véritable désastre, d'autant qu'à l'époque (ça a changé depuis) le Québec était une région stratégique.

Une solution très anglaise finit par être trouvée: le Canada allait devenir un état officiellement multiculturel. C'est-à-dire que toutes les communautés y seraient reconnues de manière égale et obtiendraient des droits.

Cela permettait d'éviter la partition, de réparer un peu le tort fait aux Indiens, rebaptisés Premières Nations et trop minoritaires pour vraiment compter, et cela donnait au Québec une large autonomie et des lois linguistiques.

Les nationalistes québécois semblent dire aujourd'hui que c'était un piège, car leur spécificité historique se trouva dès lors noyée dans quelque chose de plus grand, et délégitimée.

Mais toujours est-il qu'à compter de ce moment-là les communautés et les cultures obtinrent droit de cité, reconnaissance et protection de l'état canadien.

Concrètement, cela allait se traduire par des politiques de neutralité absolue de l'état vis-à-vis de chacune des communautés, dont les droits devaient être les mêmes, par une volonté de lutte contre les discriminations et par des administrations dédiées.

Parmi les outils mis en place il y eut les accommodements raisonnables, c'est-à-dire la possibilité de déroger à la règle commune dans le cas où celle-ci entrait en conflit avec une conviction ou qu'elle entraînait la discrimination, réelle ou supposée (là est la difficulté) d'un membre d'une minorité.

Les critiques de Neil Bissoodath

C'est dans un Canada fièrement multiculturel que Neil Bissoondath débarqua un beau jour pour y faire ses études.

Fasciné par les possibilités infinies que lui offrait ce pays comparativement à son île natale qu'il trouvait trop étriquée, il ressentit rapidement un malaise dans la façon dont les gens le traitaient.

Il raconte avoir fini par l'identifier comme le sentiment d'être assigné à ses origines trinidadiennes de gré ou de force, d'y être en quelque sorte réduit.

L'impression qu'il donne du multiculturalisme c'est celle d'une idéologie qui fige les gens une fois pour toutes dans des groupes folklorisés pour l'éternité, dans des cultures gravées dans le marbre et pour lesquelles le temps s'est arrêté.

Le piège qu'il voit là-dedans est la fermeture des gens, la réduction des échanges véritables, et aussi un potentiel de dislocation pour la société dans son ensemble, qui devient un simple assemblage de "réserves indiennes" dont chacune défend son pré carré sans s'occuper des autres.

Pire, le souci majeur est devenu de ne pas froisser une minorité, surtout de la part des majorités historiques dont on attend qu'elles se rattrapent d'avoir eu un passé plus tumultueux et oppressif.

Cette obsession va jusqu'à une forme de négation du passé et de l'héritage canadien, devenu susceptible de constituer une oppression et de choquer les derniers arrivés.

L'exemple qu'il donne de ce point est éloquent.

Un éditeur scolaire est intéressé par un roman dont l'auteur raconte son enfance dans une petite ville du Québec des années 40, et veut l'inclure dans un manuel.

Il contacte donc l'écrivain mais lui demande de corriger son œuvre: pour ne pas offenser les élèves non chrétiens, il doit enlever toute référence au christianisme.

Quand on sait que l'église catholique était à l'époque décrite l'ossature même de la société québécoise, on se rend compte à quel point c'est débile.

Mais ce cas reste risible par rapport aux autres dérives que Bissoondath cite et qui cette fois ont trait à la justice.

Les deux exemples suivants sont particulièrement sordides.

Le premier concerne une fille violée par deux Haïtiens et dont les agresseurs bénéficièrent de circonstances atténuantes parce que dans leur culture c'était un acte moins grave.

Le second était le jugement d'un Algérien qui avait violée la jeune fille de sa compagne québécoise et qui lui aussi bénéficia de circonstances atténuantes.

Elles étaient dues au fait qu'il avait sodomisé la malheureuse dans le souci de préserver sa virginité vaginale, ce qui est censé être important dans sa culture et dénotait une forme d'attention à l'égard de la fillette.

Fort heureusement, ces jugements effarants ont scandalisé bon nombre de Canadiens de toutes origines.

Mais cela a aussi poussé les partisans de la fermeture communautaire à toujours plus de revendications.

Pêle-mêle les sikhs exigèrent de pouvoir porter leur kirpan à l'école, alors qu'il s'agit d'une arme blanche, certains Noirs réclamèrent des lieux d'enseignement spécifiques, et en Ontario on est allé jusqu'à demander l'établissement de tribunaux d'arbitrage islamiques, ce qui fut refusé in extremis grâce à l'action d'autres musulmans canadiens.

Mais dans bien des cas, les particularismes primèrent: on peut par exemple choisir le sexe de son examinateur de permis de conduire en fonction de sa religion.

En fait, la vigilance antiraciste et la protection des minorités finissent par aboutir à d'étranges mesures qui valident des comportements qu'on juge -à raison- inacceptables dans les cultures traditionnelles canadiennes.

Et c'est ainsi qu'apparaissent un sexisme et un racisme protégés par la loi (Bissoondath cite des colloques tout simplement interdits aux Blancs).

C'est ainsi aussi que la fermeture devient si complète que parler de quelqu'un qui n'est pas de sa communauté est illégitime et offensant.

Pour valider cette politique, des chiens de garde veillent, et la critique est systématique et virulente pour tous ceux qui s'y aventurent.

L'auteur donne pour exemple les avalanches de critiques qu'il reçut lorsqu'il créa des personnages fictifs féminins ou noirs, citant notamment les combats de la journaliste Marlene Philip qui considérait cela comme du racisme.

Conséquences et risques

A travers sa démonstration, Bissoondath se demande au final ce que peut devenir l'identité canadienne dans un tel contexte d'apartheid culturelle et de séparation des communautés.

Ne finira-t-elle pas par disparaître? Et quel intérêt peut-on avoir à s'intégrer?

Il se demande par ailleurs jusqu'où l'on va descendre dans la catégorisation, citant le cas de la fille qu'il a eue avec une Québécoise ayant des ascendances amérindiennes. Celle-ci doit-elle créer une nouvelle catégorie pour exister, celle des Amérindo-Franco-Indio-Trinidadienne?

Il oppose à ce culte de la diversité le métissage et une société qui lutterait contre le racisme, mais considérerait avant tout l'individu et ses droits, le laissant seul juge de ses propres assignations et libre de définir lui-même son identité.

Une crainte qu'on pouvait également avoir était celle d'un retour de bâton des communautés historiques.

Celui-ci commença quelques années plus tard au Québec, dont le peuple à la fois minorité canadienne et majorité régionale est peut-être plus enclin au questionnement.

Le point de départ fut l'affaire d'Hérouxville. En 2007, cette petite ville établit une charte de comportement pour ses habitants présents et surtout futurs, qui interdisait notamment la discrimination sexuelle, la lapidation et les mutilations rituelles, façon polie de désigner un certain type de migrants.

L'événement fit grand bruit, fut médiatisé et suscita tellement de débats que le Canada mit en place une commission, dite Bouchard-Taylor du nom de ses dirigeants, qui fut chargée d'enquêter sur la situation au Québec pour d'éventuelles actions.

Il semble qu'il n'en soit pas sorti grand-chose, mais sa simple existence témoigna de la prise de conscience d'un malaise sur la question et du risque que les Blancs se constituent de nouveau en tribu, en groupe d'intérêt décidé à jouer sa propre partition avec tous les risques que ça comporte.

Ce livre très intéressant a bien évidemment des échos avec la France et l'Europe, et il permet de relativiser le fantasme canadien.

On dirait en effet que le multiculturalisme officiel a créé autant de problèmes qu'il en a résolus et qu'au final la société canadienne n'est pas moins fragmentée que celles qui sont confrontées aux mêmes défis et ont choisi une autre voie.

Le multiculturalisme est donc bien le marché aux illusions dont l'auteur parle.

Il n'est certes pas le seul (il suffit de regarder les résultats concrets du prétendu modèle français) mais en tout cas, cette méthode made in Canada n'est certainement pas le remède magique qui ressoudera notre communauté nationale et évitera les attentats.

Lire:
- Article sur les multiculturalismes canadiens et britanniques

vendredi 4 décembre 2015

Etat de la France (5): Immigration, intégration, discriminations et modèles nationaux

Après les attentats parisiens du 13 novembre reviennent les tristes constats et les questions habituelles.

Pourquoi la France?

Pourquoi une telle fracture entre une grande masse de nos immigrés et le reste de la population?

Pourquoi une telle coïncidence entre origine et position dans la hiérarchie socio-économique?

Pourquoi n'est-ce apparemment pas le cas au Royaume-Uni ou au Canada, dont on vante la diversité à tous les échelons de la société?

Qu'est-ce qui ne va pas chez nous?

Si l'on enlève la part de fantasme qu'il peut y avoir à hiérarchiser (ce n'est évidemment pas si rose chez les Anglo-Saxons), ces questions sont sensées et donnent quand même à réfléchir.

Je pense, quant à moi, qu'il ne faut pas chercher seulement là où l'on va d'habitude, c'est-à-dire sur le terrain de l'accueil, des mentalités ou du racisme.

A mon avis, une des causes de cette non intégration tient au fonctionnement même du pays, de son économie et de sa société.

En France on taxe lourdement les hauts salaires, les entrepreneurs, les successions, les propriétaires, etc.

Cette taxation finance une politique redistributive forte, qui, même si elle est imparfaite et inégale, bénéficie aux classes les plus pauvres de notre pays: notre coefficient de Gini reste parmi les meilleurs des pays occidentaux.

En revanche, cette politique s'accompagne de lourdeurs administratives, d'une forte instabilité législative, d'un droit du travail pro-salarié très complexe et protégeant surtout les CDI, et d'une rigidité légale pour tout ce qui touche les mouvements de personne, qu'il s'agisse de logement ou d'emploi.

Cause ou conséquence, dans notre pays les mentalités sont souvent un peu bloquées et peu portées au risque.

A contrario, les pays cités comme exemple, Canada et Royaume-Uni, sont bien plus orientés marché, les minima sociaux y sont plus bas, la culture du risque plus forte, la mobilité, souhaitée ou non, et l'innovation y sont une réalité. Il y est bien plus facile de perdre et de retrouver un job ou un logement.

Bien sûr, je force un peu le trait, le monde anglo-saxon n'est pas exempt d'aristocraties et la mobilité n'y est ni magique ni instantanée. Mais elle est bien réelle et supérieure à la nôtre.

Un ami ayant vécu à New York me racontait sa stupéfaction quand suite à sa visite d'un appartement on lui en donna tout de suite les clés, sans dossier ni caution.

A côté de ça, je viens de me porter garant pour le logement d'un proche qui travaille depuis vingt ans, a des économies mais est en période d'essai: sans cela, il n'aurait pas eu l'appartement. On est clairement sur une autre planète...

Bien sur, le New Yorkais serait facilement expulsé en cas de non paiement, tandis que le Français aura des recours et que son propriétaire devra lancer une longue et lourde procédure pour arriver à ses fins.

Et c'est la même chose pour le travail.

Les protections légales, les minima sociaux et les contrats à durée indéterminée font qu'un salarié en poste sera plus difficile à licencier que dans le monde anglo-saxon, et donc qu'on y regardera à deux fois avant d'embaucher, préférant du coup faire jouer son réseau ou recruter seulement des profils bétonnés.

Tout cela fait qu'en France on est plus protégé si l'on est en poste, mais qu'il est beaucoup plus dur d'entrer sur le marché du travail et du logement sans appui (quand ce n'est pas sans magouille).

Et cela s'applique bien sur aux immigrés, qui dans leur grande majorité n'ont pas de réseau, de patrimoine ou d'entregent.

Et donc un migrant diplômé, déjà riche et/ou brillant pourra plus facilement faire carrière dans le monde anglo-saxon qu'en France. Il ne rencontrera pas les mêmes freins au démarrage, ni les mêmes taxes à l'arrivée.

La contrepartie étant que s'il n'a rien à "vendre", il sera moins protégé et aidé.

En schématisant, on peut dire que notre système est plus protecteur pour le bas de la pyramide, et donc plus avantageux pour des gens sans perspective professionnelle, peu diplômés ou vendeurs, et qu'il est aussi plus difficile d'y entrer.

Alors qu'à l'opposé le Canada et le Royaume-Uni sont plus intéressants pour les entrepreneurs, les businessmen, les gens mobiles, les premiers de la classe, car il est plus facile de s'y insérer, d'y progresser et de s'y enrichir.

Les immigrés à haut potentiel vont donc logiquement plutôt choisir ces pays-là.

Cette hypothèse est d'ailleurs validée par les organismes internationaux quand ils comparent les types d'immigration et les niveaux de qualification des immigrés des pays de l'OCDE.

En France, la majorité des entrants sont des gens venus pour se marier, et leur niveau de diplôme est inférieur à la moyenne nationale, tandis qu'au RU ils viennent avant tout travailler et sont plus diplômés que la moyenne du pays.

Le cas de l'Allemagne est intéressant parce qu'ils ont longtemps eu le même système et la même immigration que nous, mais que les réformes Schröder font qu'ils se rapprochent de plus en plus du modèle anglo-saxon. Et que les inégalités y sont en hausse.

En conclusion, si l'on regarde de loin on peut avoir l'impression que notre pays est plus raciste, les immigrés trustant le bas de la pyramide sociale bien plus que chez nos concurrents.

Mais ce constat est en fait une distorsion: notre marché du travail moins mobile bloque plus facilement ceux qui n'ont ni réseau ni diplôme. Or il se trouve que nos immigrés sont majoritairement dans ce cas, à la fois parce que sans relation et moins qualifiés. Ils sont donc plus exclus, mais pas forcément sur l'origine.

Ce phénomène va d'ailleurs en s'accentuant puisqu'une grande partie de nos entrepreneurs, de toutes origines, s'expatrie pour raison fiscale ou professionnelle.

Nicolas Sarkozy, en parlant (et seulement en parlant) d'augmenter l'immigration choisie montrait qu'il avait lui aussi fait cette analyse.

Est-ce à dire qu'on doive se précipiter sur les modèles germanico-anglo-saxon?

Sacrifier notre modèle social (ou ce qu'il en reste) pour suivre les traces de Thatcher, Schröder ou Chrétien aiderait sans doute à la mobilité et à la résorption du chômage, mais elle augmenterait drastiquement les inégalités socio-économiques et tout ce qui va avec, à commencer par la vraie précarité.

On l'a vu lors de la crise de 2008, lorsque nombre de journaux d'outre Atlantique d'habitude si prompts à le démolir, soulignaient que le modèle français avait bien mieux préservé la partie la plus fragile de notre population que chez eux.

Donc d'un point de vue cohésion sociale, sans même parler de morale, adopter le modèle anglo-américain n'est pas forcément mieux.

Sur le long terme, j'ai cependant le sentiment qu'on n'y échappera pas.

En effet, malgré les réticences actuelles des opinions publiques, il y a de grandes chances qu'à moyen terme l'immigration finisse par être cruciale pour les pays développés.

D'ici la fin du siècle, à peu près tous devraient connaitre un crash démographique, ce qui engendrera un fort besoin de main d'oeuvre et de cotisants si l'on veut éviter l'écroulement de nos systèmes sociaux.

A ce moment-là, il se peut que le jeu de l'offre et de la demande se fasse en faveur des migrants, et si nous ne récupérons que "le fond du panier", il y aura bien un problème pour la France.

La question de l'afflux massif des Syriens, dont on voit qu'ils choisissent l'Allemagne et la Suède et nous boudent préfigure peut-être ce phénomène.

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