dimanche 5 avril 2015

Livres (11): Arlington Park (une illustration du "plafond" de toute vie)

Ma femme m'a récemment fait remarquer que depuis quelques années, lorsqu'on sort et qu'on voit des amis, la conversation tourne très souvent autour de la gastronomie, un sujet également très présent lors des discussions entre collègues.

De mon côté, c'est l'importance du boulot qui me frappe régulièrement lors des soirées entre quadras.

La dernière fois que je me suis retrouvé dans un de ces moments où des gens qui ne se connaissent pas encore se rencontrent, j'ai essayé de me rappeler l'évolution de la conversation type au fur et à mesure que j'ai avancé en âge.

De l'enfance j'ai peu de souvenirs sur la façon dont j'agissais dans ce cas.

Le jeu, beaucoup, j'imagine, la comparaison parfois, le désir de se montrer et de découvrir. En voyant mes enfants, je suis en tout cas impressionné par leur facilité à se lier, par leur futilité et leur joie simple et directe aussi.

A l'adolescence, sans doute la période la plus sociable, on parle de filles, de musique, d'états d'âme, d'incompréhension des autres, d'alcool et de fêtes, de l'école et de la famille subies.

Il y a aussi beaucoup de vannes et de déconne, d’esbroufe. Certains évoquent le sport et les bagnoles, les bastons, leurs vacances (vues sous l'angle des potes exclusivement).

Puis avec les études supérieures, l'avenir commence à être envisagé, certains partent vers des activités plus avancées, on parle souvent "fric", besoin récurrent pour la consommation culturelle.

Au sortir de cette période, entre vingt et trente ans, la recherche de boulot devient prioritaire, puis les premières expériences professionnelles.

On parle toujours fêtes et potes mais un peu moins, surtout à partir du moment où l'on se met en couple.

A la trentaine vient le temps de l'installation proprement dite: achats immobiliers, enfants, mariages, projets d'installation divers et variés.

Cette décennie est vraiment celle du basculement pour la plupart d'entre nous, de l'entrée dans l'âge adulte.

Puis à partir de quarante ans, pour peu qu'on ait "réussi" les étapes précédentes (études, conjoint, emploi, enfants, maison), on atteint une sorte de plafond, qui coïncide avec le milieu de la vie.

Désormais les passages obligés sont derrière, on est chargés de famille, s'occupant des enfants si on en a, et de plus en plus des parents qui déclinent (d'ailleurs on commence également à se préoccuper de sa propre santé).

Faire des projets semble devenir plus lourd, plus difficile, moins évident aussi car les étapes sociales prédéfinies sont atteintes et qu'on se rend souvent compte que sortis de ça on n'a que peu d'idées originales.

Avoir atteint ses objectifs est d'ailleurs paradoxal. Cela procure souvent un sentiment de vide, l'impression d'avoir perdu un moteur.

Combien de gens ayant famille, maison et emploi rémunérateur finissent par déprimer ou par fantasmer une autre vie, disant détester la leur? Combien ont l'impression de s'être fourvoyés, d'avoir lâchement suivi une voie conformiste et non leurs aspirations profondes?

Alain Souchon dans son titre le bagad de Lann Bihoue décrit cette frustration avec talent.

C'est également un peu le sujet de l'ouvrage dont je parle aujourd'hui: Arlington Park, de Rachel Cusk.

Dans ce livre, l'auteur décrit une banlieue anglaise huppée, un de ces endroits qui existent dans toutes les grandes villes modernes du monde.

C'est une petite enclave pavillonnaire ayant gardé ses vieilles maisons avec jardin, préservant au coeur de la ville l'image du village qui est aujourd'hui le fantasme et le luxe.

Dans ce décor, on suit la vie d'un certain nombre de femmes, toutes différentes, mais qui ont en commun l'aisance financière et la maternité.

Pour la plupart, Arlington Park est le résultat d'un long combat, d'une quête d'opportunité pour arriver là-bas. Et le poids de cette quête passée, tout comme le sentiment d'être privilégiées leur font hésiter à assumer leur frustration, leur ennui.

Parce qu'en effet, elles sont toutes, d'une manière ou d'une autre frustrées, inquiètes, angoissées.

Il y a une intellectuelle ex-londonienne échouée là "pour les enfants" d'un commun accord avec son mari et qui se sent régresser intellectuellement et socialement.

Il y a une fille issue d'un milieu populaire, affirmant avec ostentation le mérite qu'elle a eu d'arriver là et son plaisir d'assumer toutes les prérogatives de son nouveau milieu.

En même temps, on sent qu'elle garde certains traits de caractère et attitudes de sa jeunesse, et que même si elle méprise cet héritage, elle étouffe parfois dans les manières bourgeoises de ses voisines.

Il y a l'effacée, entièrement dévouée à sa progéniture et qui décide de louer la chambre d'amie de sa maison. Elle affirme le faire pour l'argent, mais en fait s'accroche à l'étudiante italienne qui s'y installe comme à une bouée de sauvetage.

Il y a l'enseignante engagée que la satisfaction repue de ces concitoyennes révolte.

Ce livre montre aussi le poids que peut représenter cette "vie domestique" (comme est titré le film français qu'il a inspiré), l'effacement derrière des enfants dans lesquels on se surinvestit au risque de se perdre, et la culpabilité d'en souffrir.

J'ai trouvé ce livre très bien vu et il m'a rappelé beaucoup de situations que j'ai pu constater autour de moi, voire vivre moi-même. Il colle parfaitement à ce sentiment de plafond angoissant, cette impression de resserrement des possibilités et de perte qu'on peut ressentir dans ce contexte.

Ça m'a rappelé un ami qui, parti de très bas, a obtenu à la trentaine un poste en or sur tous les plans.

Mais cet événement lui a en quelque sorte coupé les ailes, et il ronge désormais son frein, sans oser vraiment l'admettre et encore moins partir, ayant conscience des conditions uniques de sa situation.

Il s'est heurté au plafond, en quelque sorte.

Quoi qu'il en soit, Arlington Park est un beau livre, pour réfléchir.


Adolescence

Mon fils aîné approche de l'adolescence.

Bientôt il arrivera dans cet entre-deux si particulier, où l'on doit se trouver, se détacher de sa famille pour construire sa propre place dans le monde.

Cela me questionne beaucoup.

Il parait que l'adolescence n'existait pas en tant que période identifiée jusqu'à la fin du 20ième siècle.

Cela était dû au fait que la très grande majorité des gens commençait à travailler dès que c'était physiquement possible, que ce soit pour aider la mère à tenir la maison dans le cas des filles, ou pour participer aux travaux agricoles, de l'atelier, de la mine, etc., pour les garçons.

Le temps de l'adolescence s'est construit avec d'une part la généralisation puis l'allongement des études, d'autre part les lois restreignant le travail des enfants, ces deux tendances finissant par dégager un temps de disponibilité nouveau, à mi-chemin entre l'enfance et l'âge adulte.

Ce nouveau temps, puis la standardisation des modes de vie et la société de consommation ont fait peu à peu naitre "l'ado", avec sa musique, ses préoccupations, ses bandes d'amis, etc.

Et avec la fin de l'exigence préalable de faire tourner son propre foyer pour exister individuellement et avoir voix au chapitre, l'adolescence est devenue un statut à part entière.

C'est ainsi que l'ado d'aujourd'hui a des droits, n'est plus soumis inconditionnellement à ses parents et qu'il existe longtemps sans forcément avoir de revenu.

Et cette nouvelle période de la vie a obtenu pleinement droit de cité, même s'il y a encore dans le monde, et même dans notre pays, des gens que la vie d'adulte happe dès la sortie de l'enfance, voire même avant.

En tous les cas, chaque personne, quelle que soit sa condition, passe au moins biologiquement par l’adolescence.

A cette phase du développement physique, la puberté, correspondent en effet des bouleversements importants.

On doit apprivoiser un corps qui vous échappe et vous affole lorsque les dimorphismes sexuels apparaissent (d'autant plus qu'instincts et attirances accompagnent cette apparition) et dont les périodes de croissance irrégulières vous perturbent.

On est souvent complexé, on a du mal à s'accepter, à se reconnaître, d’autant plus que la nature est parfois cruelle, comme avec l’acné, et que le psychisme est aussi touché.

A l'adolescence on est en effet dans un état d’esprit particulier, instable, fragile et indéterminé.

On est plus écorché, on s'exalte vite, on est capable de l'enthousiasme le plus délirant comme de l'état le plus dépressif, les deux se succédant parfois très rapidement.

L’adolescent a l'impression d'être seul au monde, ou plutôt d'être le premier au monde, parce que cette époque est plus qu’une autre celle des premières fois, des expériences nouvelles, que l’on craint autant qu’on les désire.

Et pour affronter ces épreuves, la famille ne suffit plus.

Elle devient étrangère, on a l’impression qu’elle ne comprend pas, qu'elle est un obstacle, qu’elle relève de l'autre monde, terne, corrompu et révoltant, si loin de la pureté et de l’idéal que l’on recherche à cet âge.

On se tourne donc vers le groupe, la communauté. On quitte la famille pour la bande, les amis, ceux dont la proximité permet de se sentir exister et rassure, ceux dont on a l’impression qu’ils comprennent et seront toujours là.

Cette quête de semblables entraine une ouverture au monde que l'on perd souvent par la suite et qui est encore proche de celle des petits enfants.

Les rencontres d’ados sont plus simples, plus faciles, plus évidentes, un peu moins fermées sur le milieu social, professionnel ou géographique qu’après.

Pourtant, la compétition et les hiérarchies existent, dès le début. Elles sont très dures, les rejets cruels et impitoyables.

C’est l’ère des souffre-douleurs, des victimes expiatoires, du tout ou rien et la pitié n'est pas de mise. Hors du groupe on n’est rien, il ne faut pas trop se singulariser, en être, et le prix d'une exclusion est très élevé.

Dans cette même idée, l'adolescence est le moment de la rébellion, sans doute aussi parce que celle-ci a encore peu de conséquences.

On s'habille en opposition avec "l'establishment" du moment, on écoute une musique et des artistes différents, on a son langage.

Le groupe et la génération doivent se singulariser, avoir leurs codes, contraires à ceux des adultes, invariablement ringards et dépassés.

On a la conviction essentielle d’être original, d’avoir inventé quelque chose de fondamentalement nouveau et de bien meilleur.

On ne veut pas devenir comme ceux qui nous ont précédés, tout en ne sachant pas très bien par quoi remplacer et en sentant parfois confusément qu'il n'y a pas le choix et que son heure finira par arriver.

L’adolescence se termine lorsque peu à peu on rejoint le troupeau, l’expérience ayant été plus ou moins loin, l'échelle allant de quelques simples engueulades à de vrais comportements à risque: alcool, drogue, excès en tout genre, parfois mal-être dégénérant en dépression, anorexie, tentatives de suicide...

Mais quel qu'ait été le chemin, vient le jour où l’on trouve ceux qui arrivent après nous puérils, immatures, incompréhensibles, énervants.

Même les "potes" finissent par être parfois encombrants, on éprouve moins le besoin de les voir. On redécouvre aussi les valeurs parentales, on se prend à apprécier ce qui nous semblait le summum du ringard , on se stabilise.

De l'adolescence, période forte de la vie, restent des amis, des souvenirs plus ou moins enfouis, de la nostalgie, des regrets ou de la honte.

Personnellement, je me souviens de mon adolescence de manière ambivalente. Je n'étais pas très heureux mais il y a des choses que j'en regrette.

Je crois que je n'avais pas très envie de grandir, mais mon milieu, financier et familial m'y poussait, pour pouvoir être enfin libre (croyais-je).

La première chose qui me frappe quand je pense à cette époque, c'est le rapport au temps.

Ado, j'avais en effet gardé de l'enfance l'idée d'un temps élastique, abondant, illimité pour ainsi dire. Il était certes borné par les rythmes scolaires, les promotions qui se succédaient, les devoirs, le permis, etc, mais j'avais toujours de longs moments à moi, d'autant plus que j'étais assez seul.

Quand je repense aux après-midis entières passées à lire, dessiner, écouter de la musique ou glander, j'ai le vertige. Je me demande même ce que je ferais en retrouvant ce rythme, si j'arriverais à remplir.

Ce temps disponible était lié à l'irresponsabilité.

Dans ma famille les tâches domestiques ont toujours relevé de ma mère (au foyer), et je n'ai pris la mesure de leur poids qu'avec le temps, au fur et à mesure de mon installation, de ma propre vie de famille.

En revanche je travaillais pas mal avec mon père, mais il y avait quand même un grand détachement des choses matérielles.

L'adolescence fut aussi le temps de l'exploration sans limite, de la musique, que j'écoutais à très haute dose et d'une manière que je suis incapable de reproduire aujourd'hui: en ne faisant que ça, pendant des heures, au casque ou non. Exploration sans fin des livres et bédés aussi, des films.

Je me souviens d’avoir été très seul hors temps scolaire, et pendant celui-ci dans le clan des perdants, de ceux qu’on ne remarquait pas, qu’on moquait parfois, de ceux qui ne comptaient pas surtout.

La musique et le cinéma ont parfois réussi à peindre ce qu'est ce moment. Je pense aux films Breakfast club et Le péril jeune, très sensibles et justes.

Je pense aussi à l’œuvre corrosive de Riad Sattouf, que ce soit ses bédés ou son film Les beaux gosses, très à rebours des teen movies édulcorés. Il y a enfin tous ces chanteurs, rockeurs, punks puis rappeurs qui racontent à leur manière l’éternelle même histoire.

Pour en revenir à mes fils, j'espère pouvoir les guider de loin, me rappeler suffisamment de ce que j'ai alors été et ressenti pour parvenir à être là s'ils ont besoin, réussir à leur transmettre des choses pour après.

Mais je sais que ce sera leur moment à eux, car comme pour les autres, il faudra que leur jeunesse se passe, et l’adolescence est ce moment indispensable où l’on doit apprendre seul, détaché des parents qui glissent du côté des vieux, cons ou non mais vieux.

vendredi 3 avril 2015

Avant le porno

Il y a quelques années j'ai écrit un post sur l'histoire du porno (c'est d'ailleurs le best-seller de mon blog, toute catégories confondues et de très loin).

Aujourd'hui je voudrais évoquer l'ère d'avant la déferlante de ce genre, quand celui-ci était illégal dans la plupart des pays du globe alors que la demande était bien évidemment là (l'appel de la chair étant l'un de ces points qui rapprochent les hommes de tous les pays et de toutes les époques).

Pendant cette période sont apparus des espèces de substituts légaux, des biais qui permettaient de montrer sans montrer, avec des alibis plus ou moins fumeux.

Je vais donner quelques exemples qui ont existé au vingtième siècle.

En Occident, l'exotisme colonial, les films de nudistes et les nudies

L'aventure coloniale des pays occidentaux draina dès le début tout un imaginaire exotique (dont on n'est pas encore tout à fait sorti, d'ailleurs).

Très rapidement, on associa des images d’Épinal aux contrées conquises et à leurs habitants. A leurs habitantes aussi, qui bien souvent suscitèrent des fantasmes: la vahiné polynésienne, la congaï indochinoise, les lascives orientales peuplant les harems...

Sous couvert de folklore, voire d'anthropologie, un commerce de cartes postales se mit en place au grand jour, où les belles indigènes apparaissaient dans des poses lascives et très peu vêtues, ces "costumes" étant vendus au grand public comme authentiques, innocentant en quelque sorte l'acheteur lubrique.

En vérité, ces langoureuses indigènes correspondaient bien évidemment autant à la réalité que les cannibales et autres amazones. Il s'agissait en effet la plupart du temps de modèles ou de prostituées.

Il est d'ailleurs amusant d'imaginer la déception de celui qui, se rendant aux colonies, y découvrait une population féminine très loin de ses rêves, parfois même au-delà de ce qu'il imaginait, comme en Orient où elle n'apparaissait guère dans l'espace public. Mais était-on vraiment dupe?

Plus proche de nous, il y a eu les films de nudistes.

Beaucoup de cinéastes ayant ensuite viré vers le porno racontent avoir connu leurs premiers émois devant des documentaires didactiques où de belles Allemandes ou Suédoises jouaient au volley-ball dans le plus simple appareil, toujours présentées de dos ou cadrées très haut.

Là encore, l'alibi était d'étudier les mœurs curieuses d'une autre population. Alors que l'idée était évidemment de se rincer l’œil devant des femmes nues.

Enfin, on en arrive à ce qu'on appelait les nudies. Ce terme désigne des films qui jouaient au plus près avec la censure, montrant le maximum de ce qu'il était alors autorisé avec parfois des artifices qui font rire aujourd'hui. Et bien sûr, tout dans le scénario (quand il y en avait un!) était prétexte à déshabiller les actrices.

Parmi les réalisateurs de ce style, qu'on appelle aussi sexploitation, l'américain Russ Meyer est resté célèbre.

Ce cinéaste un peu à part, fan de grosses poitrines et de musique allemande, fut l'auteur d'un grand nombre de films techniquement très aboutis et aux scénarios et personnages très provocateurs pour l'époque.

Sa façon de montrer le sexe sans aller au bout est assez drôle: les caméras sont orientées dans des angles improbables, montrant le plus possible sans s'arrêter sur les zones interdites, les plans de visages extatiques alternent rapidement et -le plus hilarant- les quelques plans de sexes masculins sont remplacés par de gigantesques prothèses de plastique.

Parmi ses oeuvres marquantes, citons la série des Vixen (ici Supervixens) et Faster pussycat, kill, kill!, dont l'esthétique est suffisamment connue pour avoir inspiré une publicité pour la 205 de Peugeot en France.

Au Japon, les pinku eiga et les roman poruno

Le Japon est aujourd'hui un très gros producteur et consommateur de porno, avec une palette très large, très étrange, très ouverte et beaucoup de spécialisations.

Ce secteur bien vivant est aussi plein de contradictions. Par exemple, la pédopornographie filmée n'y a été interdite qu'en 2014 (elle est toujours autorisée quand elle est dessinée), alors que les poils pubiens continuent à devoir être floutés à l'écran.

Mais ce gigantesque marché n'a pas toujours été aussi ouvert, et avant sa libéralisation est né dans ce pays un style cinématographique particulier: les pinku eiga (de l'anglais "pink", rose) et, un peu plus tard, les roman poruno (roman porno).

Dans ces films, la sexualité était plus suggérée que montrée et elle passait souvent par une forme de violence sadique faite aux protagonistes féminins, ou par la mise en scène de désirs masochistes.

Le genre a semble-t-il profondément marqué le cinéma érotique japonais, certaines de ces œuvres sont aujourd'hui des classiques et font l'objet de fans clubs et de festivals.

En Israël, la littérature stalag

Le genre pré porno par lequel je terminerai est un genre écrit, et c'est aussi celui dont la découverte m'a le plus surpris.

Il s'agit d'un sous-genre paru en Israël, à l'époque où le pays affichait un certain puritanisme socialiste, et on le désigne par le terme de littérature stalag.

Les héros de ces livres sont des parachutistes ou des membres de commandos anglo-saxons capturés par les armées du Reich pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis emprisonnés dans des camps de concentration.

Ils y sont systématiquement gardés par de sadiques SS féminines qui leur font subir les pires sévices.

Bien sûr à la fin, les héros parviennent à s'enfuir, mais non sans s'être vengés et avoir violé et tué leurs tortionnaires.

Présentés comme des témoignages réels traduits de l'anglais, ces livres étaient en réalité bien souvent écrits par des Israéliens et de simples prétextes à la description de scènes pornographiques.

Leur succès fut très important jusqu'au procès de Eichmann, à partir duquel ils disparurent des étals.

Il m'avait semblé très curieux que ce soit dans le pays des descendants de l'Holocauste que ce genre de fiction, qui ressemble furieusement au nazi porn, soit né et ait connu un tel succès. Le cinéaste Ari Libsker y a consacré un reportage.

J'en ai terminé avec ce petit tour d'horizon, bien entendu non exhaustif, qui prouve s'il en était besoin à quel point l'ingéniosité est sans limite lorsqu'il s'agit de contourner les censeurs...

mardi 17 mars 2015

Livres (10): L'héritage de Vichy: Ces 100 mesures toujours en vigueur

Peu de périodes ont autant marqué la psyché de la France que le régime de Vichy.

L’État français, dont la mise en place n'a été rendue possible que par la défaite, n'a existé que sous le contrôle de l'occupant et tant qu'il le voulut bien.

Les hommes d'Hitler avaient en effet su voir l'intérêt de ce pouvoir vassal. Déléguer aux hommes de Pétain les tâches administratives, la collecte de l'impôt, la police, etc, permettait de profiter des ressources françaises à moindre coût, un peu comme dans un protectorat.

Cette sous-traitance facilitait la réduction de la France au rôle qui lui était assigné: devenir la vache à lait de l'effort de guerre allemand et un lieu de détente pour les soldats du Reich.

Et de fait, les prérogatives et marges de manœuvre de Pétain furent bien minces dès le début, que ce soit d'un point de vue géographique, puisque la France était coupée en deux, ou politique, puisque plus d'une fois Berlin imposa ses vues ou interdit telle ou telle initiative. L'exemple le plus connu fut la réhabilitation d'un Laval précédemment disgracié par le maréchal.

A la Libération, le régime de Vichy fut déclaré nul et non avenu, et fit pendant vingt ans l'objet d'un véritable déni officiel.

Le mythe d'une France unie résistant héroïquement était alors le bréviaire officiel, soutenu par les deux principaux courants politiques de l'époque, les gaullistes et les communistes (ces derniers ayant beaucoup à faire oublier).

Puis à partir des années 70 le refoulé a refait surface, porté par une jeune génération en rupture et par quelques francs-tireurs médiatiques.

En 1969, le documentaire Le chagrin et la pitié du franco-américain Marcel Ophüls, qui montrait une image bien plus complexe et nuancée de ces années que le discours officiel, fut le premier pavé dans la mare.

En 1972, l'Américain Robert Paxton sortit le livre La France de Vichy, document qui allait faire date et susciter une immense polémique.

En fait, à partir de ce moment-là, la légende noire a remplacé la légende dorée, et ces "heures les plus sombres de notre histoire" prennent désormais une place tout aussi démesurée que jadis le prétendu héroïsme unanime. En forçant à peine le trait, la France n'a plus été unanimement résistante, mais unanimement collabo voire nazie.

La réalité est bien sûr entre les deux, et bien malin qui peut dire comment il aurait réagi dans les mêmes circonstances.

De mon côté j'ai tendance à penser que l'abasourdissement puis la survie ont primé pour le plus grand nombre, collaboration comme résistance active touchant finalement peu de monde.

Heureusement, la période s'éloignant dans le temps, il commence aujourd'hui à y avoir des historiens pour situer Vichy dans un temps long, et repérer dans cet accident de l'histoire des continuités et des héritages.

Ainsi Cécile Desprairies a écrit l'ouvrage étonnant dont je vais parler aujourd'hui, L'héritage de Vichy: Ces 100 mesures toujours en vigueur.

Dans ce livre, l'auteur attaque l'épisode vichyste sous l'angle de son œuvre législatrice, qui fut aussi intense que profonde.

En effet, favorisé par l'absence d'opposition intérieure, l’État français innova sur un très grand nombre de points. Et il s'avère qu'une part non négligeable de ce travail, conservée après guerre, est encore valable aujourd'hui.

Autre point intéressant, ces innovations relevèrent plus d'une volonté de modernisation du pays que d'un fond idéologique, soulignant la thèse qui affirme que Vichy fut le début/l'accélérateur de la technocratie.

A noter également que si certaines de ces mesures furent bien sûr imposées par l'occupant, c'est loin d'avoir été le cas pour toutes, même s'il est vrai que l'Allemagne, pays plus avancé que la France rurale de l'époque sur bien des aspects, servit souvent d'inspiration.

A contrario, il y eut des lois qui furent pensées dans le but explicite de protéger la France de l'appétit allemand sans heurter le Reich de front.

Enfin, certaines d'entre elles furent la conclusion et l'aboutissement de débats commencés avant la guerre.

Le livre liste 100 mesures prises sur l'ensemble de l’œuvre législative vichyste, les exposant de manière très simple et très didactique, et l'on est très vite surpris par l'importance de ce legs en constatant à quel point il est encore présent aujourd'hui.

Voici quelques exemples emblématiques qui ont fait l'objet de lois à l'époque, et qui sont bien loin du nazisme ou de l'idéologie mortifère de Vichy.

Lois directement importées de l'Allemagne

- L'heure d'été/hiver: avant la guerre nous étions à l'heure anglaise
- La non assistance à personne en danger, loi inventée par l'Allemagne hitlérienne, importée chez nous et qui n'existe apparemment nulle part ailleurs dans le monde
- Le code de la route, rédigé par l'occupant car nous n'avions rien d'équivalent

Lois médicales et scolaires

- Le carnet de santé
- La visite médicale scolaire
- L'accouchement sous X
- Les PMI (Protection Maternelle et Infantile)

Lois de régulation économiques et sociales

- Le salaire minimum
- Le poste de PDG (Président Directeur Général)
- Le menu à prix fixe dans les restaurants
- Les tickets restaurant
- Le processus d'autorisation de mise sur le marché d'un médicament
- Les premières retraites des vieux travailleurs

Lois de contrôle/d'organisation et organismes nationaux

- Le diplôme du Meilleur ouvrier de France
- L'Ordre des médecins
- L'INSEE et le NIR (Numéro d'Inscription au Répertoire, c'est-à-dire le numéro de Sécu)
- Le CNED (Centre National d'Education à Distance)
- L'IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques)
- Le riz de Camargue, développé par des Indochinois astreint au travail forcé.
- L’Appellation d'origine contrôlée

En résumé, ce livre passionnant et très instructif nous force à réfléchir à l'héritage de ces années noires, qui s'avèrent être bien moins qu'on le croit une parenthèse dans l'histoire législative et sociale de notre pays.

En fait, Vichy prolonge et conclue des projets d'avant-guerre, importe des idées de l'Allemagne et initie nombre d'institutions et lois reprises, complétées ou modifiées après la chute du régime.

Et dans ce sens, même si c'est un constat dérangeant, l’État français a toute sa place dans le temps long de la modernisation de la France.

vendredi 16 janvier 2015

Scènes de métro (9): incident voyageur

Il y a quelques temps j'évoquai les jours de grève du métro, leur ambiance et leurs conséquences. Aujourd'hui je complèterai ce post en parlant de l'autre grande cause de retard: les "incidents".

Ce terme fourre-tout, qui tient souvent lieu de justification facile, peut désigner tout un tas de choses.

Il peut s'agir d'une alarme, d'un malaise voyageur ou d'un suicide, d'une agression du conducteur ou de voyageurs, de gens sur la voie, bref, d'incidents liés à des usagers ou à des gens extérieurs.

Cela peut être également un problème technique: moteur en panne, caténaires inutilisables, voies gelées ou inondées, aiguillage défaillant, etc.

Cela peut être aussi un problème de personnel (panne de réveil, gueule de bois, négligence), même si ceux-là sont généralement tus.

Cela peut enfin être un acte terroriste réel ou supposé (alerte à la bombe) ou une décision politique (récemment la visite d'officiels chinois entrainé la suppression de certains trains).

Quoi qu'il en soit, on se retrouve avec au mieux un retard à gérer, au pire, un train supprimé pour une durée indéterminée.

C'est précisément ce qui m'est arrivé le troisième jour de cette rentrée 2015: en arrivant à ma station de RER, je me suis trouvé pris dans une masse de de voyageurs faisant demi-tour avec l'air anxieux.

L'affichage confirmait la suppression du train pour au moins une heure.

Comme à chaque fois, tout le monde se mit alors frénétiquement à chercher un plan B, une solution de rechange.

Dans mon cas, l'unique choix était de prendre l'un des quelques bus qui remontaient vers Paris, là où le réseau se densifie et permet toujours de rebondir (c'est dans ce genre de moment qu'on voit ce que signifie concrètement s'éloigner en banlieue: on est encore plus dépendant de systèmes de transport plus rares et boiteux).

Sauf que vu que c'était le choix de tout le monde, les deux arrêts de bus se sont vite retrouvés débordant de foules qui s'étalaient jusque sur la route, avec chacun fermement décidé à jouer des coudes pour monter à tout prix.

Bien entendu, les rares bus qui arrivaient étaient déjà complètement saturés et roulaient au pas (les bouchons n'aidant pas) et bien entendu, ça gueulait et ça grognait.

Dans ces circonstances, on retrouve les mêmes attitudes et personnages que ceux que j'ai décrits pour les jours de grève, mais l'éloignement et la pauvreté des alternatives rend le problème différent, plus dramatique en quelque sorte.

Du coup certains ont recours à un moyen que je n'imaginais pas: le stop !

En effet un tas de gens, pouces en l'air, essayaient de mendier une place dans les véhicules qui passaient, certains allant jusqu'à taper aux fenêtres des voitures à l'arrêt, voire à insulter les chauffeurs s'ils n'obtempéraient pas.

Et il ne s'agissait pas forcément de racailles sans gêne: il y avait au contraire pas mal de personnes habillées BCBG, cadres ou fonctionnaires. Le stress, la pression, tout cela met dans un état second où tout devient possible.

Au final, je m'en suis tiré avec trois quart d'heure de marche à pied (j'ai pu constater que j'allais aussi vite que le bus over-bondé auquel j'avais renoncé à et qui avançait en parallèle) + un quart d'heure de Vélib lorsque j'ai eu enfin atteint les communes frontalières de Paris + deux trams une fois que j'ai pu accéder au réseau.

J'ai donc mis plus du double de mon temps de trajet habituel. Et ma banlieue n'est qu'en petite couronne...

Bref, y a encore du boulot avant de me décider à renoncer à la bagnole.

vendredi 12 décembre 2014

Thatcher / Mitterrand

J'ai récemment lu un article sur l'héritage de Margaret Thatcher.

L'auteur, un britannique qui se souvenait très bien de l'époque, s'interrogeait sur ce qu'il allait effectivement rester de la Dame de Fer dans l'histoire et concluait que ce serait finalement ce pour quoi elle ne voulait pas être distinguée, c'est-à-dire le fait d'être une femme.

Pour qui se souvient du tumulte de l'époque, de sa violence, des débats passionnés et d'à quel point c'était un personnage clivant, cela parait fou.

Et pourtant.

Son nationalisme sourcilleux n'a pas empêché un afflux sans précédent d'immigrés extra européens dans les îles britanniques.

Sa volonté de retour aux valeurs victoriennes n'a pas empêché une puissante libéralisation des mœurs, l'explosion des divorces, les désordres et la violence.

Son isolationnisme n'a pas empêché une adhésion finalement plus étroite à l'UE, son intransigeance n'a pas désarmé l'IRA.

Sa vision d'un capitalisme besogneux et d'un free market réformant une puissance publique dégénérée et inefficace a abouti à des enrichissements douteux, à un service rendu plus que médiocre et à l'apparition de yuppies aux valeurs bien éloignées de la morale victorienne (le livre Testament à l'anglaise de Jonathan Coe dresse un portrait grinçant de l'époque).

Alors oui, à cette époque, le Royaume-Uni a connu des changements brutaux, une désindustrialisation profonde et des mutations sociales violentes. Mais au final est-ce que sans Thatcher tout cela ne serait pas de toute façon arrivé?

Pour répondre, regardons de l'autre côté du channel, dans un Hexagone qui prenait à peu près à la même époque la direction opposée en élisant François Mitterrand.

Ici, la nouvelle majorité, imprégnée de marxisme et d'esprit libertaire, arrivait au pouvoir avec un programme de nationalisations, d'intervention massive de l'état dans la culture et la vie en général, de changements profonds dans l'organisation du pays.

Ils voulaient "changer la vie" et commencèrent à le faire dès 1981.

L'élan initial n'allait cependant durer que peu de temps, suivi par le tournant de la rigueur puis par le ni-ni. Et comme en Angleterre, les changements n'allaient pas être ceux qui étaient souhaités.

En fait, des deux côtés de la Manche, les années 80 ont été celles de la fin de l'ère industrielle et minière, avec la destruction d'un monde ouvrier séculaire et la poursuite de la concentration/disparition du monde agricole.

Elles ont vu l'enracinement difficile d'une immigration extra européenne massive, le début du vieillissement de la population, la financiarisation et la tertiairisation de l'économie.

La différence n'a finalement résidé que dans la façon de réagir à ces mouvements de fond, le paradoxe étant que ces réactions ont abouti à peu près au même résultat.

En effet, si l'on compare objectivement les indicateurs économiques, sociaux et de puissance des deux pays, on constate qu'ils sont assez proches aujourd'hui.

Malgré la persistance de choix politiques différents (il n'y a qu'à voir la politique européenne britannique, encore à l'écart de Schengen et de l'euro), malgré des aires d'influence différentes, malgré l'avantage objectif de parler la langue des actuels maitres du monde pour le Royaume-Uni, et malgré la tendance permanente d'ériger l'autre en contre modèle, l'état de la France et celui du Royaume-Uni ne sont guère différents.

France et UK ont connu les mêmes défis, ils ont vécu les mêmes bouleversements économiques, culturels ou démographiques, ils ont perdu tous deux le statut de grande puissance qu'ils avaient il y a cent ans et au final ils se ressemblent.

Ce constat nous montre que les grandes forces à l’œuvre sont finalement plus subies et accompagnées par les pays que résultant de leur politique, du moins au sein de l'Europe. Et cet espèce de double échec devrait nous faire réfléchir sur ce qu'il est réellement possible de faire d'un point de vue politique.

Il devrait aussi nous inciter à comprendre que si l'on veut continuer à compter dans un monde où la part relative de notre continent ne cesse de baisser, cela ne pourra se faire qu'avec une collaboration plus étroite avec ceux qui nous ressemblent le plus, notamment le Royaume-Uni pour la France, et la France pour le Royaume-Uni.

Pas gagné...