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mardi 13 août 2013

Quartier populaire, quartier immigré ou comment je suis devenu blanc

Je fréquente régulièrement la Porte de Montreuil, dans l'est parisien (juste après la porte de Bagnolet, dont la gare internationale m'a jadis inspiré un autre article), et j'ai longtemps vécu dans une commune dite populaire près du Treizième Arrondissement de la capitale.

Ce qualificatif de populaire, et notamment le fait que dans l'inconscient journalistique ce soit devenu un euphémisme pour dire immigré, ainsi que le spectacle des rues où je passe m'ont inspiré le post d'aujourd'hui.

De fait, une des caractéristiques majeures de ces endroits est la présence immigrée, ou plutôt les présences immigrées puisque plusieurs communautés y cohabitent, plus ou moins nombreuses, plus ou moins anciennement présentes.

Outre les visages et les vêtements des gens que l’on y croise, on se rend compte que l’espace public est investi par ces communautés et des offres qui leur sont spécifiques, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles.

Il y a les commerces ethniques, supérettes voire supermarchés de produits asiatiques, magasins spécialisés pour tel ou tel pays d’Afrique, boutiques proposant des produits d’Europe de l’est, supermarchés casher, et naturellement le halal sous toutes ses formes, depuis la boucherie traditionnelle jusqu’au "Hal'shop" branché.

Il y a les restaurants, qui se divisent en deux catégories.

D’un côté, ceux qui sont plutôt destinés à tout le monde, voire plutôt tournés vers les Français en quête d’exotisme.

De l’autre, ceux qui sont plutôt fréquentés par les communautés elles-mêmes. Souvent moins chers, plus discrets voire carrément anonymes, ils sont parfois plus proches d’une cantine qu'un d'un lieu de gastronomie.

Il y a l’offre cosmétique, avec les coiffeurs et les esthéticiens destinées aux peaux noires et aux cheveux crépus, dont certains proposent aussi de ces sinistres produits toxiques (et interdits) qui décolorent la peau.

Il y a les boutiques qui vendent des vêtements islamiques : qamis pour les hommes, robes amples et foulards de tout style pour les femmes.

Toujours à propos de l’islam, la physionomie de certains de ces quartiers change pour le ramadan au moins autant que pour la période de Noël : étals dans les rues, queues monstres et embouteillages devant les boucheries ou les pâtisseries, etc.

A nouveau dans le domaine religieux, j’ai également été frappé par les affiches des prêtres stars des églises évangéliques (vues porte de Montreuil et au Kremlin-Bicêtre), que j’ai tout d’abord pris pour des musiciens en tournée (!).

En effet, même esthétique, même côté racoleur, même slogans choc…ces pasteurs, généralement africains ou antillais, proposent des séminaires, des cérémonies, etc., s’affichant dans des poses qui ne font pas vraiment penser à l’humilité chrétienne.

La politique est également très présente. Cela va du candidat aux élections françaises qui se prévaut de ses origines (vu dans le XIIIe pour je ne sais plus quel parti : "votez pour un candidat qui vous ressemble" avec le portrait d’un Asiatique) à l’ensemble des candidats d’une élection nationale.

Aux portes d’Italie et de Montreuil, j’ai ainsi eu un aperçu assez précis des listes en présence pour des élections algériennes et tunisiennes (au passage, la langue de bois des slogans n’avait rien à envier à la nôtre !).

Je suis également tombé sur des affiches pour des élections dans d’autres pays musulmans mais, n’étant pas écrites en français, je n’ai pas pu les identifier.

Dans ce domaine, le summum reste en tout cas cette africaine vue dans la ligne 9 et dont la robe était imprimée de nombreux "Votez Alassane Ouatarra" entourant des photos du président actuel de la Côte d’Ivoire.

On voit aussi très souvent des affiches pour des concerts donnés par tel ou tel artiste d’une communauté. J’en ai vu énormément Porte de Montreuil : réveillon et concerts roumains, nuits berbères, jour de l’an turc, etc.

Elles sont généralement assez cheap, aux couleurs pétantes et au mauvais papier, ne s’embarrassent pas de fioritures et visent clairement la diaspora, n’étant écrites en français que dans le cas de pays francophones ou de communautés à la présence très ancienne.

Parfois, on y voit quand même une référence plus ou moins discrète à Paris. Je me souviens notamment d’une affiche avec un homme barbu en turban et veste flashy (indien ?) flanqué d’une incrustation de la tour Eiffel non moins flashy et d’un "First time in France".

La dernière occupation de l’espace public, plus récente et bien plus tragique, est l’apparition des campements de rroms d’Europe de l‘est.

Ces camps de baraques, ces camions immatriculés en Roumanie ou en Bulgarie, ces tentes où des familles s’entassent dans des conditions inouïes sur le moindre espace libre (terrains vagues, jardins inoccupés, entrées d’autoroute), ressuscitent les bidonvilles d'antan.

L’installation et la mise en place de toutes ces communautés s’est faite avec le temps et selon différentes modalités.

Les noyaux des communautés les plus anciennes ont été créées dans le cadre de l’immigration de travail, qu’elle soit coloniale ou immigrée.

Maghrébins et Portugais ont ainsi été recrutés au pays par notre patronat comme l’avaient été Italiens et Polonais avant eux.

Dans le même temps, d’autres sont venus en suivant des stratégies basées sur les solidarités familiales et villageoises.

Un commerce est ouvert, tenus par des frères ou des gens du même village qui viennent quelques mois à tour de rôle s’en occuper, vivant de façon spartiate, dormant dans l’arrière-salle et laissant la famille au village.

Cette formule, qui fut celle des Auvergnats, a été suivie par les Tunisiens, les Marocains (les fameux "Arabes du coin") et par les Chinois.

Depuis il y a eu la pénurie de travail.

Certaines communautés, notamment les Chinois, continuent cependant à recruter à l’étranger, de façon souvent clandestine et en faisant payer le prix fort à la malheureuse main d’oeuvre, et/ou pariant sur des régularisations régulières.

En parallèle, et de façon légale cette fois-ci, beaucoup d’employeurs, y compris d’origine étrangère, continuent à préférer un immigré docile et mal payé à un de leurs enfants nés en France, plus exigeant et plus au fait du droit du travail : ils recrutent donc encore de préférence "au bled".

Cependant, l’immigration de travail n’est plus aujourd'hui le principal canal d’immigration. Le mariage et les enfants sont désormais la voie numéro une pour s’installer dans l’Hexagone.

Dans beaucoup de communautés, on continue à marier ses enfants de préférence (parfois c’est même une obligation) avec des candidat(e)s recruté(e)s au pays.

Très médiatisés, il y a bien sur les mariages blancs, lorsque l’époux avec papier se fait payer, ainsi que les mariages gris, quand l’étranger abuse le Français (qui peut être de la même origine que lui) dans le but d’être naturalisé.

Un autre cas, auquel correspondent les tests ADN qui ont été un temps proposés par l’UMP pour vérifier la filiation, est celui des enfants faussement déclarés pour les faire venir en France.

Au sein même du territoire, on peut aussi observer des stratégies qui créent à terme des enclaves.

Je connais par exemple le cas d’une famille chinoise dont les parents, les enfants et les proches ont tous acheté un groupe de maisons dans une banlieue mal cotée, y créant de fait un noyau solidaire chinois.

Enfin, il faut noter qu’en France, les populations immigrées ont en moyenne un niveau de qualification très inférieur à la moyenne nationale (contrairement par exemple au Canada et au Royaume-Uni) et un taux de fécondité supérieur à celui de la moyenne nationale.

Cet ensemble de mouvements démographiques et migratoires, ces stratégies et ces caractéristiques entrainent le fait suivant : dans la majeure partie des cas, les immigrés font partie des classes populaires, surtout à leur arrivée en France, et ils se concentrent fort logiquement dans les quartiers populaires, ce qui saute aux yeux lorsqu’on débarque dans l’un d’eux.

Il est donc facile de faire le raccourci quartier populaire = quartier immigré. Est-ce à dire que les Français de souche ont tous quitté cette classe et ces lieux ? Évidemment non.

Il reste en effet un très grand nombre de Français, j'entends par là Français de souche, qui font partie des classes populaires, voire qui sont pauvres. Mais ils sont invisibles.

Invisibles parce que n’ayant pas de revendications communautaires, qu’on estime déplacées et racistes (voire suspectes de FN depuis la stratégie mise en place par la gauche dans les années 80 pour disqualifier habilement toute une partie de la droite).

Invisibles parce qu’ayant moins d’enfants, ils deviennent effectivement de plus en plus minoritaires.

Invisibles aussi parce qu’ils ont mis en place des stratégies d’évitement de ces quartiers immigrés.

Plusieurs études, dont le fameux Fractures françaises de Christophe Guilluy et Les yeux grands fermés de Michèle Tribalat ont en effet mis en évidence un véritable "white flight" à la française.

C’est-à-dire que depuis les années 70 à peu près, on constate une fuite des Français hors des zones où se concentrent les immigrés.

La cible est soit, pour ceux qui en ont les moyens, les centres villes ou les quartiers plus huppés, soit pour les autres des banlieues plus lointaines et du périurbain, le transport et la proximité étant alors sacrifiés au profit d’un entre-soi plus rassurant, de la préservation d’une culture majoritaire qui soit la sienne.

Bref, la classe populaire "blanche" est désormais à la fois loin des centre villes où vivent les décideurs et les faiseurs d’opinion et loin des quartiers et banlieues immigrés qui restent elles au contact desdits décideurs et faiseurs d’opinion.

Ainsi, on a le sentiment qu’elle n’existe plus, réapparaissant seulement lors des élections présidentielles.

Le coup de tonnerre de 2002 avec Jean-Marie Le Pen au second tour a été analysé dans ce sens, et en 2007 est apparu le fait qu’il y avait deux classes populaires. La classe populaire immigrée a voté Ségolène Royal, et la classe populaire blanche Nicolas Sarkozy.

Ce constat, qui est éminemment inquiétant, a longtemps été peu relayé et pris en compte, l’ouvrage de Guilluy étant le premier médiatisé à mettre les pieds dans ce plat.

C’est d’ailleurs à un chapitre de ce livre que j’ai pris la deuxième partie de mon titre "Comment je suis devenu blanc", qui correspond assez bien à mon expérience personnelle.

Parce que c'est vrai, je suis devenu blanc, ce qui m’a fait quitter la classe populaire de mes origines, alors qu'avant je ne l'étais pas, en tout cas je ne me limitais pas à ça.

Remontons au début, c’est-à-dire à mon accès aux études supérieures. En arrivant dans le monde étudiant, j'ai compris que j'étais fauché, grossier, mal éduqué.

La comparaison avec la majorité de mes collègues, leur rapport à l’argent, leurs vêtements, leurs vécus, le type de vacances qu'ils faisaient, tout me séparait d'eux.

Une part de cette différence venait des faibles moyens de ma famille, et donc bel et bien de ma classe sociale.

Depuis, le fameux ascenseur social a fonctionné pour moi, et j'ai changé de niveau de revenu et de situation. Ce qui m’a fait me retrouver encore plus entouré de gens qui ont la patine et les habitudes bourgeoises qui ne s'acquièrent que depuis le berceau.

Ils ne sont pas pire que les "prolos" que j'ai côtoyés à l'école, au collège ou à l'armée (et qui en ont souvent fait baver à l'intellectuel peu viril que je suis) mais des fois ils me mettent mal à l'aise. Leurs préjugés, tout aussi fréquents que chez les autres, peuvent me scandaliser.

Nombre d’entre eux peuvent être sympa et généreux, mais il y a des choses qu'ils ne peuvent pas comprendre et qui, lorsqu'elles viennent sur le tapis, me rapprochent des gens des HLM ou des immigrés pauvres, qui eux non plus n'ont pas fait de plongée sous-marine en Corse lorsqu'ils étaient adolescents par exemple.

Ceci pour indiquer que bien qu’étant monté socialement, je m’identifie comme issu de la classe populaire française. Ce qui ne fait d'ailleurs de moi ni quelqu'un de meilleur, ni quelqu'un de pire, c'est un simple fait.

Après avoir travaillé une petite dizaine d’années, j’ai débarqué en Ile-de-France et, faute d’appui pour me loger dans un quartier huppé et central, je me suis installé dans une de ces banlieues populaires que j’ai décrites plus haut et dans un vieux post.

Quand on arrive de province, et surtout de la campagne, le melting-pot sur lequel on tombe est assez déroutant, parce que c’est finalement quelque chose dont on parle peu, quelque chose que l’on n’a pas conscientisé dans l’image que l’on se fait de la France.

En effet, dans les grands médias, que ce soit les films, les publicités, l’offre culturelle généraliste, tout se passe comme si on occultait cet aspect-là de notre pays.

C’est un peu comme si ces mondes, pourtant souvent structurés, anciens et pérennes, n’existaient pas vraiment, comme s’ils étaient de trop, transitoires, comme si, tous ces gens allant naturellement et rapidement se fondre dans le moule républicain, il était ridicule de les évoquer.

En même temps, et c’est là qu’éclate bien la schizophrénie de ce pays, ils sont tacitement reconnus et prise en compte : les politiques draguent les communautés, écoles et administrations s’y adaptent en catimini, etc.

Mais revenons à mon cas. Mon arrivée dans le grand bain francilien m'a en fait beaucoup "blanchi" et francisé, et donc assimilé à un bourgeois.

En effet, quelles qu'aient été ma vie passées et les conditions socio-économique que j’ai pu connaitre, cette origine est une marque qui me sépare toujours des immigrés à un moment ou à un autre et m’assimile à une forme de privilégié.

Le fait d’avoir une conjointe étrangère m’ a aidé à prendre conscience de ça. Elle recueille en effet souvent des confidences de Maghrébins ou d'Africains parce qu'elle vient d'un pays pauvre elle aussi et qu'elle n'est pas "Française".

Bon, elle en reçoit aussi de Français de souche parce qu'elle est blanche, mais ce n'est pas pareil, il y aura toujours une réserve due à ses origines.

A contrario, entre Français des quartiers j’ai pu noter qu’il existe aussi un langage codé, une forme de "on se comprend" qui passe, même entre personnes qui se connaissent peu. On parle d'immigrés sans en parler, avec des métaphores tacites mais dont personne n'est dupe.

Ainsi je sais à quoi correspondent les "bonnes familles" de ma nouvelle commune (et surtout à quoi correspondent les mauvaises) dont m'a parlé l’artisan qui travaillait dans mon appartement.

Ainsi je sais aussi ce dont on parlait quand on évoquait les commerces de l'avenue principale de la commune que j’ai quittée avec ma nounou ou mon kiné.

En caricaturant à peine, pour les immigrés je suis blanc, donc bourgeois et privilégié, y compris à l’époque où je vivais, pour une question de moyens, dans une banlieue où ils étaient majoritaires.

Et même si je parle de toute la première partie de ma vie, de mon absence de vacances, de mes vêtements pourris et de tous les sacrifices que j’ai dû faire, on ne me croit généralement pas, et je lis dans les regards que je suis un Français qui veut faire comme si. Je suis devenu "blanc", avec le préjugé qui va avec.

C’est très perturbant.

C’est aussi très inquiétant. Ce pays me semble de plus en plus divisé selon les origines ethniques de ses habitants, les "fractures françaises" évoquées par Guilluy coupant les classes sociales l’habitant, ce qui nous fait courir un très gros risque à moyen terme.

Que faudrait-il faire par contre, je n'en sais rien...

mercredi 8 décembre 2010

Ghetto américain versus banlieues françaises

On constate souvent une espèce d’identification des jeunes français dits « de banlieue » d’origine africaine au sens large (j’inclus ainsi les Maghrébins) avec les Noirs américains, leur culture, leur situation, l’idée d’une sorte de destin commun, tragique.

Cela va des codes vestimentaires (comme garder le mollet nu en souvenir des fers de l’esclavage) à la musique, en passant par une survalorisation de l’origine.

Pourtant, à part le taux de mélanine et la marginalisation réelle ou relative d’une grande partie des deux, ces populations n’ont que peu à voir l’une avec l’autre. C’est ce que je vais m’employer à montrer ici.

Première différence : l’ancienneté


La société américaine s’est construite sur le remplacement brutal d’une population par une autre. Que ce soit par extermination ou refoulement, les Amérindiens sont rapidement devenus quantité négligeable et négligée sur leur territoire.

A leur place se sont installés des colons européens ainsi que, dès les premières colonies, des esclaves noirs arrachés à l’Afrique. Leur présence aux États-Unis est antérieure à celle des Européens du sud (Italiens, Grecs) ou de l’est (Polonais) ainsi qu’à celle des Asiatiques.

Ces Africains transplantés ont largement suivi l’expansion américaine, la précédant parfois (des « marrons » ou des affranchis se sont en effet mêlés aux amérindiens ou bien ont été soldats ou cow-boys sur la frontière), et à la fin de l’esclavage, ils se sont installés aux quatre coins du pays.

A contrario, l’installation massive de Noirs et de Maghrébins sur le sol métropolitain en France est récente. Si les contacts sont anciens, notamment à cause des phases d’expansion coloniale, l’immigration d’origine africaine s’est massifiée après la seconde guerre mondiale, et même encore plus récemment en ce qui concerne l’Afrique subsaharienne.

Deuxième différence : le mode d’installation


L’installation des Noirs en Amérique a été tragique et horrible. Achetés par des marchands européens à des intermédiaires locaux qui se chargeaient de leur capture, ils traversaient l’Atlantique en un voyage sans retour pour se retrouver réduits à l’état d’objet dans un territoire inconnu où leur simple couleur de peau les désignait comme esclaves.

A contrario, l’installation des Africains en Europe a globalement été du même ordre que n’importe quelle immigration : fuyant la misère et/ou des pays hostiles, Maghrébins et Africains ont suivi les Italiens, Espagnols, Portugais, Arméniens et autres Polonais pour essayer de mieux gagner leur vie en France.

Le statut de sujet colonisé a certes rendu cette immigration différente, mais sans que cela ait un impact démesuré.

Et de toute façon le gros du flux se situe après les années 60, donc ces migrations avaient lieu d’un pays indépendant vers un autre pays indépendant.

Troisième différence : le lien avec le pays d’origine


Les Noirs américains sont américains. Cette phrase peut paraître une évidence, mais c’est une différence essentielle.

En effet, la déportation des Africains les a quasiment coupés de leurs cultures d’origine. Ce déracinement était sciemment encouragé par les maîtres possesseurs d’esclaves, qui avaient tout intérêt à contrôler la population servile.

Aussi ont-ils été christianisés, leurs langues d’origine ont été interdites, les esclaves venant d'une même région étaient séparés, toute expression culturelle indigène (tam-tam) était diabolisée, etc.

L’échec patent des mouvements de retour en Afrique des années 70 souligne bien à quel point cette rupture a été totale : le choc culturel des Afro-Américains s’installant dans les pays d’origine de leurs ancêtres a été si fort que la plupart d’entre eux ont fait le voyage retour (bien sûr la différence de niveau de vie a également joué).

A contrario, on a beaucoup d’exemples d’Afro-Américains parfaitement acclimatés en Europe (je pense notamment à de nombreux artistes : Joséphine Baker, Screaming Jay Hawkins, Chester Himes…).

Première marque de cette acculturation : la langue et la religion. Les Noirs américains sont anglophones et seulement anglophones (aucune trace des langues indigènes d’Afrique) et ils sont très largement de culture chrétienne (malgré une certaine séduction de l’islam depuis les années 60).

Bien sûr il existe une forme spécifique de religiosité, des racines musicales différentes, des argots particuliers, une esthétique parfois à part…mais au final, cela a plus à voir avec des différences régionales qu’ethniques.

De plus, ils sont également assez largement métissés : si Noirs et Blancs vivent séparés, beaucoup d’enfants de blanc et noire (maitresse du maître, viols, etc) sont nés au cours du temps. Beaucoup ont aussi du sang amérindien.

Enfin, ils prennent généralement leurs partenaires au sein de la communauté américaine, « snobant » souvent leurs compatriotes venus d’Afrique à l’époque moderne.

De nombreux observateurs ont ainsi noté que le vote afro-américain pour Barack Obama n’était pas acquis : il était certes noir par son père, mais celui-ci n’était pas issu de la communauté afro-américaine. Il a été dit que c’est sa femme, parfaite représentante de ladite communauté, qui a fait basculer le vote.

En Europe, la situation est là encore très différente. En effet, les communautés immigrées ont dans l’immense majorité des cas gardé un lien très fort avec leurs pays d’origine.

Ainsi, malgré des contacts anciens avec la métropole (liés à la colonisation), Noirs et Maghrébins de France et d’Europe sont en connexion permanente avec leurs pays d’origine (comme les autres communautés récemment arrivées d'ailleurs).

Cette connexion est bien évidemment facilitée par les moyens modernes (transports, Internet, médias) qui n’existaient pas à l’époque de la traite, et par le fait qu’ils sont libres de leurs mouvements et non propriété d’un maître esclavagiste.

Parmi ces immigrés, beaucoup parlent encore la langue de leurs parents, retournent régulièrement « au pays » (où ils possèdent parfois un pied-à-terre), donnent à leurs enfants des prénoms liés à leurs origines et s’habillent volontiers de façon traditionnelle.

Par ailleurs, la quasi-totalité des Maghrébins et une grande partie des Africains sont musulmans, ce qui les distingue d’une Europe à majorité chrétienne (au moins de culture).

Enfin, on constate une forte volonté d’endogamie (surtout chez les Maghrébins), avec la mise en place de stratégies matrimoniales entre pays d’accueil et pays (voire régions ou villages) d’origine et un refus parfois violent des unions mixtes. Les histoires de filles reniées par leurs familles pour avoir vécu ou voulu vivre avec un Français sont nombreuses.

Cette endogamie peut même se doubler d’une volonté de vivre à l’heure du pays d’origine (ou supposée telle).

On note en effet chez certains une volonté de suivre les traditions à tout prix, quitte à frauder avec la loi (je pense à l’excision, au mariage uniquement religieux ou à la polygamie). D'autres exigent également que le pays d’accueil s’adapte au mode de vie souhaité (stricte séparation des sexes, nourriture spécifique, etc).

Quatrième différence : le traitement par la loi

La façon dont la loi traite ou a traité ces minorités diffère profondément d’un côté et de l’autre de l’Atlantique.

Aux États-Unis, le statut d’esclave des Noirs a fait qu’on les a installés de façon autoritaire dans des zones dédiées d’où ils ne devaient en aucun cas sortir.

Les lois ségrégationnistes qui ont suivi l’abolition de l’esclavage ont fait perdurer cette relégation, légale jusqu’à la fin des années 60 pour beaucoup d’états du sud.

Aujourd’hui les Noirs ont les mêmes droits que les autres Américains, ils peuvent s’installer où ils le désirent, et sont égaux devant la loi avec leurs compatriotes d’autres origines.

Cependant, ils vivent généralement dans des lieux où ils sont très concentrés, à la fois par choix, pour des raisons économiques et parce qu’à partir d’un certain seuil dans la proportion de Noirs, on assiste au phénomène de « white flight », c’est-à-dire au départ progressif des voisins blancs quittant le quartier jusqu’à ce que celui-ci devienne uniformément noir (le cas le plus célèbre est sans doute Harlem).

Ce phénomène est difficile à qualifier rationnellement, mais il est bien réel. On peut d’ailleurs l’appliquer à d’autres communautés.

L’approche en France métropolitaine a été très différente dès le début (je dis bien « France métropolitaine » pour la distinguer des colonies). Malgré un statut et un traitement inégalitaires à l’époque coloniale, la ségrégation n’a jamais été inscrite dans la loi.

Ainsi, cette égalité de principe a fait que pendant la première guerre mondiale, le gouvernement français a refusé à ses alliés américains d’appliquer la ségrégation à ses troupes coloniales.

Ainsi les artistes noirs américains adoraient-ils Paris car ils pouvaient s’y déplacer librement.

Ainsi le martiniquais Raphaël Elizé devint-il maire d’une commune de la Sarthe en 1929.

De même, lors de l’emballement des flux migratoires pendant les Trente Glorieuses, les immigrés d’origine africaine n’étaient pas forcément plus mal lotis que ceux d’origine européenne : ils partageaient les mêmes bidonvilles (l’exemple le plus célèbre étant le bidonville algéro-portugais de Nanterre). Et ils bénéficièrent eux aussi des programmes de HLM.

Il y eut toutefois quelques cas particuliers de traitement sciemment différentié par l'état. Je pense notamment aux harkis, scandaleusement parqués pendant des années dans des camps soumis à un régime militaire.

Aujourd’hui, la loi n’est pas plus ségrégationniste qu’à l’époque, mais le communautarisme, notamment religieux, un « white flight » sous-estimé voire occulté ainsi que la persistance de grandes différences socio-économiques font qu’il existe bel et bien des quartiers à dominante blanche et des quartiers afro-maghrébins.

Conclusion: minorité historique contre groupes en pleine expansion

Pour conclure, on peut dire que les Noirs américains constituent une communauté particulière de l’Amérique. Elle s’est formée il y a plusieurs siècles dans la douleur de l’esclavage, elle est stable et constitutive de l’Amérique « historique ».

A contrario, l’histoire des minorités noire et maghrébine d’Europe et de France commence tout juste.

Arrivées récemment, ces populations connaissent une expansion démographique dont on n’a pas encore pris la mesure, s’intègrent souvent mais s’assimilent et se mélangent peu, et elles gardent un contact étroit avec leurs pays d’origine.

Il est donc totalement inexact et hors de propos de comparer ces deux situations complètement différentes, même si dans les deux sociétés ces minorités sont en grande partie marginalisées face à une population dominante blanche et chrétienne (par ailleurs en perte de vitesse démographique).

Deux nouvelles tendances

Deux exceptions importantes sont cependant à noter, qui amènent peu à peu une convergence entre les deux situations.

La première concerne l’immigration « intérieure » des ressortissants des départements d’Outre-Mer français vers la métropole. J’entends par là Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion.

J’exclus de cette liste les ressortissants de Mayotte et des Territoires d’Outre-Mer (Polynésie, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna), car ces territoires s’apparentent à des colonies « traditionnelles » puisqu’il y existe encore une population autochtone nombreuse, à l’identité claire, en continuité avec l’ère pré coloniale et en phase avec ses racines.

A contrario, les Noirs des Antilles, de la Guyane et de la Réunion ont connu une histoire proche de celle des Noirs des USA.

Déportés comme esclaves dans des territoires sans autochtones (la Réunion) ou vidés de leurs premiers habitants exterminés et déportés (Antilles) ou relégués (Guyane), ces Africains se sont francisés, christianisés et métissés.

Leur situation géographique particulière et le fait qu’ils soient restés majoritaires leur ont permis de garder un peu plus de leurs cultures d’origine que les Noirs des États-Unis, d’inventer des langues nouvelles (créole) ou des religions syncrétiques (vaudou antillais), mais leur culture est quand même plus proche de celles d'Europe que de l’Afrique.

Leur immigration massive en métropole à partir des années 50-60 s’est donc faite avec cet arrière-plan particulier, qui les rapproche des Noirs d’Amérique, citoyens complets au physique différent.

La deuxième exception concerne l’immigration de Noirs aux États-Unis.

En effet, le rêve américain, qui draine vers les USA des gens issus des quatre coins du monde n’épargne pas les pays à population noire.


L’aire caraïbe est bien sûr concernée, pour des raisons de proximité géographique, mais un nombre non négligeable de migrants quitte chaque année le continent africain pour les États-Unis.

Ces migrants, issus de pays constitués, gardent des liens forts avec ceux-ci, en conservent souvent la langue, la religion (islam africain, catholicisme ou syncrétismes sud-américain et caraïbe), multiplient les allers-retours, font venir la famille, etc.

Bref, ils agissent en migrants modernes, adoptant les comportements que j’ai décrits pour les minorités afro-maghrébines de France.

En tout cas, quelles que soient les différences ou ressemblances dans les situations, la croissance de ces minorités pose de nouveaux défis aux sociétés européennes et américaines, dont le traitement conditionnera le futur proche.

vendredi 30 avril 2010

Gare routière de Bagnolet

Depuis que je suis enfant j'entends beaucoup parler des "immigrés".

On en parle dans les conversations, dans les discours politiques, dans les journaux, à la télévision, en bien ou en mal, mais presque toujours avec passion...

"Les immigrés ne s'intègrent pas", "Les immigrés volent notre travail", "Les immigrés détruisent notre pays" d'un côté. "Les immigrés enrichissent notre culture", "Les immigrés sont des victimes", "Les immigrés sont exploités" de l'autre.

Pour moi qui ai vécu en zone rurale, tout cela est finalement resté assez longtemps abstrait, et l'immigré une créature un peu exotique, un peu mythique.


Plus tard, quand je suis devenu citadin, j'ai commencé à en côtoyer mais comme pour tant de gens finalement, de manière superficielle et sans vraiment voir leur réalité.

Des immigrés, je voyais le visage, la couleur, les vêtements, je notais la religion, les coutumes et la langue qui me différenciaient d'eux, mais pas plus que d'un français d'une autre région.
 
J'ai d'ailleurs longtemps vécu dans des endroits où ils étaient marginaux, invisibles, rares, et où l'écrasante majorité de mes voisins étaient des français de souche.

Depuis quelques années, je suis cependant passé "de l'autre côté", des circonstances personnelles m'ayant amené à voir mon pays à travers les yeux et l'expérience de gens issus de cette immigration pauvre en provenance des pays sous-développés d'Asie, d'Afrique et d'Europe de l'est dont on parle quand on dit les immigrés (il est en effet intéressant de noter que les américains, anglais ou suédois qui s'installent en France ne sont pas désignés par ce terme).

Et quand on parle d'immigré, il faut se rappeler qu'à la base il s'agit de quelqu'un qui vient d'ailleurs, qui est parti d'un endroit où c'était lui l'autochtone, et qu'une bonne partie de sa vie se passe entre son monde d'origine et son monde d'adoption.

Un bon endroit pour appréhender cette réalité, c'est la gare routière internationale de Bagnolet.

Bagnolet est une banlieue populaire de Seine-Saint-Denis, le fameux 9-3, ce département que l'on connait pour être celui de tous les records: pauvreté, fécondité, immigration, délinquance, islam, etc...

C'est dans cette banlieue, séparée des arrondissements pauvres de l'est parisien par le périphérique, que partent et arrivent les réseaux de bus internationaux qui relient la France et son étranger proche.

Coincée entre des tours gigantesques et des voies d'accès bétonnées de toute part, la gare y est impersonnelle et laide.

Pourvue de grands parkings, plutôt bien tenue malgré les odeurs mêlées de pollution, d'essence et de poussière, il y règne une ambiance particulière,celle des adieux, celle des séparations, des espoirs, des soucis, celle des petits moyens de ceux qui ne peuvent pas se payer l'avion ou partir en voiture.

En permanence des gens y attendent (les horaires des bus sont tout sauf garantis), fatalistes ou anxieux, immobiles ou faisant les cent pas, taiseux ou s'étourdissant de paroles dans diverses langues.

Ceux qui se retrouvent dans la joie croisent la douleur de ceux qui doivent se séparer, chacun y allant de ses larmes, de ses conseils, de ses recommandations, de ses comptes rendus de voyage, de ses combines, de ses sandwiches et bouteilles d'eau pour la route.

Des gens du Maghreb croisent ceux d'Europe de l'est. Ils sont étudiants, travailleurs saisonniers, trafiquants à la petite semaine, parents venus voir leurs enfants...

Parfois, ils sont aussi des malchanceux, de retour de leur rêve européen, ou plus rarement des routards de toute origine qui cherchent le moindre coût pour rentrer chez eux ou partir en voyage.

Par-delà les origines, ces gens ont un vécu commun, des attitudes communes, un espèce de mélange de fatalisme, de roublardise, de ténacité et de superstitions qui les rapprochent.

Ils essaient d'ajouter encore un bagage, ils s'énervent de l'intransigeance de règlements qui les dépassent, ils ont les mêmes sacs en toile cirée bourrés à ras bord...

Cet endroit n'est ni agréable ni édénique, mais il n'est pas non plus misérable ou indigne. Il ouvre juste un peu les yeux sur ce qu'ont en commun tous les immigrés pauvres du monde qui ont du ou cru devoir partir pour avoir une vie meilleure. Un immigré, c'est finalement juste ça.

Cette motivation qui les fait partir est universelle et respectable. Et chacun peut la comprendre, quelle que soit son opinion sur la politique migratoire à appliquer, sur les différences de culture ou sur ce qu'il est souhaitable ou non d'accepter.

vendredi 26 mars 2010

Etat de la France (2): Ghettoïsation planifiée?

Attentif aux revendications des minorités et aux problèmes liés à l'organisation de nos villes, avec notamment l'architecture fonctionnelle dont les grands ensembles sont les modèles, je voudrais tordre le coup à un cliché un peu trop répandu.

Non, les "cités" n'ont pas été créées et pensées pour parquer les noirs et les arabes.

Dans ce post, je vais essayer de montrer la logique qui a prévalu lors de la construction de ces grands ensembles et expliquer la dynamique qui en a fait des ghettos, ces ghettos étant à la base plus socio-économiques qu'ethniques, même si les apparences semblent dire le contraire.

Une crise du logement sans précédent

Après la seconde guerre mondiale, la France a connu un problème de logement très important, pour différentes raisons.

D'abord, suite aux bombardements et aux actions de guerre, de nombreuses villes avaient été détruites, laissant énormément de gens dans la rue ou dans des taudis.

A la même époque le pays connaissait une très forte pression démographique.

Celle-ci était d'abord liée à une natalité en hausse (c'est ce qu'on a appelé le baby boom), mais aussi à une immigration très importante, encouragée par des employeurs à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse, et également par un État soucieux de faire baisser les tensions dans ses colonies.

Dans celles-ci en effet, la natalité "indigène" connaissait une véritable envolée, l'arrivée de nombreux jeunes sur le marché du travail et dans les villes ajoutant aux tensions inhérentes au modèle colonial. Leur trouver un travail en métropole permettrait de contenir, croyait-on, les velléités indépendantistes ou anti-françaises.

(NB: j'ai récemment lu dans plusieurs sources, notamment ICI, des opinions plus nuancées sur ce sujet, à savoir que l'immigration coloniale n'a pour ainsi dire jamais été encouragée et que l'offre a toujours été supérieure à la demande).

Enfin, toujours à propos des colonies, l'indépendance de l'Algérie en 1962 a causé en quelques mois le débarquement sur le sol français de plus d'un million de Pieds-Noirs et de Harkis, arrivés la plupart du temps avec seulement leurs deux yeux pour pleurer et aucune adresse (la majorité ne connaissait que l'Algérie).

Bien rares étaient les dirigeants qui avaient anticipé un tel exode, et la question du relogement de tous ces gens s'ajouta à la pression déjà existante.

On peut noter d'ailleurs que toutes les décolonisations entrainèrent l'arrivée de rapatriés, même si c'était sans commune mesure avec l'exode pied-noir.

Une volonté de développer l'hygiène et les infrastructures

L’État français avait également de grandes ambitions en terme d’aménagement du pays. A cette époque on voulait éradiquer les taudis, électrifier l'ensemble du territoire, assainir les zones insalubres, installer un téléphone digne de ce nom, l'eau courante, le tout à l'égout...mes grands-parents, issus d'une vieille province rurale, me racontaient les conditions d'entassement et de saleté où devaient vivre un tas de gens.

On a aussi voulu aussi résorber les bidonvilles d'immigrés, devant lesquels beaucoup de gens s'indignaient, à juste titre. Pour mémoire, dans ces bidonvilles il y avait autant d'immigrés européens qu'africains. Le plus célèbre d'entre eux, celui de Nanterre, se partageait entre Algériens et Portugais.

Il y avait enfin une volonté de limiter l'étalement urbain.

La réponse: les grands ensembles

Pour relever ces défis impressionnants, l’État a choisi d'adopter l'architecture dite des "grands ensembles", construisant de gigantesques tours d'habitation un peu à l'écart des villes, et théorisant la séparation nette des activités dans l'espace urbain: des zones d'habitation, des zones de travail, des zones de loisir.

A l'époque ces barres d'immeubles, qui aujourd'hui nous semblent si hostiles, étaient bien souvent vues comme un progrès, aussi bien par l’État que par les habitants, parce qu'ils assuraient l'accès à l'hygiène et au confort à des gens de toutes origines qui ne connaissaient pas ça.

Pour se replonger dans le contexte, je conseille la lecture du livre Les petits enfants du siècle de Christine Rochefort, on encore celle de l'excellent Le gone du chaaba d'Azouz Begag.

L’adoption de cette solution des grands ensembles n'était d’ailleurs pas propre à la France, mais à beaucoup de pays, surtout les économies à tradition dirigistes (les pays ex-communistes ont fait la même chose, par exemple). Cela ne posait pas trop de problèmes à l'ère du plein emploi et de l'énergie bon marché.

D'ailleurs ces HLM étaient pensées comme des tremplins pour les familles avant qu'elles ne puissent accéder à la propriété.

La crise économique

Lorsque la crise est arrivée, à partir du milieu des années 70, les choses ont commencé à mal tourner. Petit à petit ces endroits sont devenus des zones de relégation cumulant tous les problèmes.

Progressivement, ces logements vite construits dans des matériaux peu pérennes ont commencé à se dégrader, leurs habitants, de condition modeste et aux emplois peu qualifiés ont été les premières victimes du chômage, avec le cortège de problèmes qu'il entraine: baisse du pouvoir d'achat et de l'autorité parentale, déprime, alcoolisme, drogue, délinquance. L'explosion du coût de l'essence a également rendu les distances plus longues et augmenté l'isolement.

Le cercle vicieux de l'écrémage a alors commencé: tous les gens qui le pouvaient ont quitté ces endroits, remplacés par d'autres plus pauvres, plus marginaux, cette spirale accélérant la dégradation et la marginalisation de ces zones. Et aujourd'hui il n'est pas rare de passer une vie entière en HLM (souvent par obligation) ce qui n'avait pas du tout été la mission initiale de ce type d'habitation.

Dans ce processus, aucun lien direct avec la couleur ou l'origine. On retrouve cette même évolution dans tous les pays de l’Est, qui sont à peu près vides d'immigrés mais ont connu une histoire similaire, leurs villes ayant aujourd'hui les mêmes quartiers délabrés pleins de chômeurs et à l’écart de tout que chez nous.

Il est vrai qu’il y a parfois eu -et qu'il y a encore- des "arrangements" pour réserver tel palier ou tel immeuble à telle population, par facilité ou calcul cynique.

Souvent d'ailleurs les populations en question, qu'elles soient françaises ou immigrées, étaient ou sont demandeuses de cette séparation, car le vivre ensemble n'est pas inné, et les tensions pas rares.

Mais au début ces barres étaient bel et bien pleines de Français de souche, et n'ont pas été initialement conçues pour y parquer les immigrés.

Je ne dis pas que les problèmes ne sont pas là aujourd'hui : il faut les regarder en face et ne pas les nier, mais il est dangereux de réécrire l'histoire, et la ghettoïsation que l'on constate n'a certes pas été le but initial.

D’ailleurs on peut se demander quel intérêt un état peut avoir à construire des ghettos de chômeurs d’origine étrangère.

Lien:
- Film sur l'évolution du regard médiatique porté sur les grands ensembles


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vendredi 11 septembre 2009

Banlieusard

Depuis quatre ans, j'habite dans ce qu'on appelle "la banlieue", dans un de ces entre-deux qui suscitent tant de fantasmes et de commentaires. La banlieue, quel concept étrange, qui définit un endroit qui n'existe jamais tout seul, mais par la ville à laquelle il se rattache.

La banlieue où je vis est populaire, comme on dit, et ancienne, avec une histoire, des vestiges, des racines, rien à voir donc avec les cités-dortoir uniformes et désolées de l'après-guerre.

N'en étant pas originaire, j'ai sur elle un regard un peu détaché, un peu "anthropologue".

Cet endroit est en fait une juxtaposition d'habitats d'âge et de type bâtards, avec des populations tout aussi diverses et bariolées. Comme j'aime me promener au hasard et regarder, j'ai noté une foule de détails.

Derrière chez moi, quand on s'enfonce loin des grands axes, on tombe sur un lacis de ruelles étroites, où les petits pavillons construits de bric et de broc (ciment, brique, trucs pas finis, courettes microscopiques) alternent avec des immeubles "boite à chaussure" vieillissants et des friches, anciennes usines ou entrepôts, voire avec des maisons à l'abandon, des ex-cinémas, des terrains vagues...

On trouve aussi quelques rades anciens, repaires de petits vieux maghrébins portugais ou français, et autres commerces qui sentent bon les années 50 ou la France rurale, ainsi bien sûr que les supérettes tenues par les Arabes ou Indiens du coin.

On tombe également sur des trucs improbables.

Une baraque de parpaings (devant laquelle on voit une voiture polonaise) qui pousse par à-coups, sans doute en fonction de rentrées de pognon qu'on imagine aléatoires (dernièrement une cour lui a été ajoutée).

Des caravanes aux roues prises dans le ciment où des gens vivent à demeure.

Un grand immeuble isolé sur une route où tout le reste n'est que friche et entrepôts, qui sent la misère et le Marcel Carné, avec ses murs lépreux, ses fleurs et son linge aux fenêtres (on dirait qu'il est le seul rescapé d'une démolition).

Dans une maison à demie démolie, un antique camion publicitaire rouillé, avec son "nez" caractéristique qui me rappelle les type H Citroën.

Une église évangélique chinoise avec sa croix en néon fluo.

De ci de là des ruelles quasi-piétonnes avec des maisons de poupée pleines de fleurs qui sont comme une respiration et une enclave villageoise dans la ville.

Une série de maisonnettes à l'anglaise au pied d'un gros immeuble qui pue et à côté de l'entrée vers l'axe routier principal, perpétuellement congestionné.

Une gigantesque usine désaffectée qui borde le côté de l'avenue principale et coupe en deux le cimetière qu'on voit de chez moi (on a commencé à détruire cette usine il y a trois ans).

En face d'une laverie antédiluvienne, un immeuble en ciment, (entouré hier par des mini-décharges sauvages où fouillait une vieille à foulard), avec un balcon en fer forgé tout à fait incongru...

Sous la crasse des bâtiments fatigués de l'avenue principale, derrière les boucheries halal et les magasins de pâtisseries du Maghreb, derrière les vendeurs de bagages, de literie, de surplus de l'armée, entre les Tati et les clones locaux de KFC, But et Darty (dont les enseignes s'inspirent gaiement des modèles), à côté de la banque marocaine, des kebabs et des bazars on note des pavillons qui furent sans doute pimpants et des immeubles ouvragés qui ont du être jadis cossus, et laissent imaginer une période plus prospère.

Etc.

Et tout ça n'est pas figé, cette zone bouge énormément, est constamment entourée de travaux et pleine d'une grande vitalité.

Ainsi, au moins quatre ensembles ont été détruits depuis mon arrivée, et des bâtiments modernes ont poussé, souvent des résidences bien sûr, mais aussi des placettes, des centres commerciaux, voire de nouvelles rues.

Du coup, le contraste est encore plus grand avec les semi-décharges, le vieux bâti et/ou les maisons échappées du passé.

Hier en me baladant sur mon circuit habituel, j'ai emprunté une ruelle fraîchement apparue entre les résidences nouvellement construites sur l'emplacement d'une ancienne zone d’entrepôts. La rue se terminait en une venelle étroite.

Devant moi est apparu un tsigane avec un caddy à la main, que j'ai reconnu comme faisant partie de cette vague de Roumains qui est arrivée en France après la fin des visas obligatoires.

Il s'est gentiment écarté pour me laisser passer et a disparu derrière une barrière. Intrigué, j'ai jeté un œil, et en fait il y avait là un petit village de bungalows où apparemment on a relogé un camp entier de gitans qui zonaient avant je ne sais pas où. C'est marrant, j'étais passé tout près plein de fois, sans jamais rien voir...

En fait, ma banlieue est pauvre, moche, sale, parfois mal famée et aussi surpeuplée que le reste de la région, mais on y trouve une certaine poésie dans la déglingue qui peut me rappeler mon village d'origine ainsi que les villes des pays du sud (Malte, Chypre, Sicile...) où je suis passé.

Tout en étant souvent repoussant et pas un cadre idéal pour des gamins, car pauvreté rime avec délinquance, cet endroit a quand même plus d'identité que ces villes nouvelles, proprettes et tellement standard qu'on a l'impression de vivre chez Disney.

Je pense à tous ces lotissements qui poussent en marge de Paris et des grandes villes, et que je trouve finalement bien plus repoussants...

jeudi 10 septembre 2009

Musique (2): French Hip-Hop

Il parait que la France est le deuxième pays du hip-hop, même les anglo-saxons le disent (en l'occurrence, The Economist).

Notre pays est étonnant. 

Sous le couvercle historico-classique qu'on se vend et qu'on vend encore plus aux étrangers semble bouillonner une sous-culture très vivante, animée par tout un tas de jeunes et moins jeunes issus de nos Banlieues, qui paraissent partagés entre le rejet de tout cet héritage et l'envie de s'y rattacher.

Au final, y a pas mal de rappeurs (et peut-être surtout de rappeuses) qui se raccrochent sans complexe à la variété. On en trouve qui samplent des classiques français ou européens (Gainsbourg, du traditionnel italien, Iglesias, Claude François...), et même certains qui revendiquent une filiation avec la chanson contestataire et réaliste française.

Par exemple Joey Starr, co-leader quadragénaire des légendaires NTM, a appelé un de ses albums "Gare au jaguarr" (je sais plus combien de "r" y avait) en hommage à Brassens, et a aussi intitulé une de ses chansons "Avec ma gueule de métèque" en référence à Moustaki... 

Je suis un peu perplexe devant tout ça. 

Le hip-hop m'est complètement étranger, même si certains titres peuvent me toucher. Je n'aime pas leur look, leurs phrasés et gestes m'agacent, leur américanophilie m'irrite...mais est-ce que je ne réagis finalement pas comme mes grands-parents devant Johnny Hallyday?  Est-ce si différent?

Au fond se joue là sans doute l'éternelle question de la succession des générations, et mon irritation indique peut-être simplement que j'ai vieilli.

Certains points tranchent cependant entre cette génération et la/les précédentes, je trouve. 

Déjà, les thématiques des rockeurs et des punks, si elles traitaient de l'injustice, de la rue, de l'oppression et de la lutte des classes, étaient presque totalement en dehors des questions ethniques et raciales qui bercent le rap. Il n'y avait pas ce côté "culture du ghetto" où nos immigrés se voient comme un équivalent des noirs des US.

D'ailleurs même si les passerelles sont nombreuses (et heureusement) on peut dire qu'on a initialement le rock, le punk et le gothique pour les blancs, et le rap pour les non blancs. 

Ensuite, le rapport à la religion aussi est différent.

Alors que les rockeurs et les punks chiaient sur l'église et le christianisme, s'en moquaient ou le condamnaient, bon nombre de rappeurs musulmans dédient leur album au Très-Haut, font de l'islam des thèmes de chanson ou le revendiquent comme source d'inspiration.

Enfin, il y a un autre point de divergence très marquant: la langue. 

En effet, alors que rockers et punks furent/sont très nombreux à chanter dans la langue de Shakespeare (ou dans un yaourt s'en approchant !), l'écrasante majorité des rappeurs semble avoir choisi le français, leur langue d'expression naturelle (je dis semble car je ne suis quand même pas un exégète).

Ce choix est à noter car comme pour le rock et le punk, le rap est originaire du monde anglo-saxon, et donc aurait pu susciter l'envie de chanter comme eux. C'est d'autant plus étonnant quand on sait que la majorité de nos rappeurs est d'origine étrangère ou ultramarine: Italiens, Portugais, Comoriens, Chypriotes, Turcs, Antillais, Tchadiens, Camerounais, Maliens, etc, on retrouve toute l'histoire de l'immigration dans le rap français.

The Economist insistait sur le fait que l'émergence de cette scène avait certainement été favorisée par la loi des quotas de diffusion imposée aux médias dans les années 80: depuis cette date il est interdit de diffuser moins de 40% de musique française (un truc dans le genre). 

Bref, on a à la fois un truc vieux comme le monde et quelque chose de nouveau, puisque avec le hip-hop est apparue en France une culture ethnique, une musique de "non-blancs" qui est une sorte de pendant de la communauté afro-américaine, bien sur écoutée voire pratiquée par la jeunesse blanche, mais avec la même connotation.

Un "céfran" blanc de souche qui fait du rap suscitera souvent suspicion et raillerie (j'ai plusieurs exemples dans mon entourage), tout comme un punk ou un rockeur antillais ou africain surprendrait.

En attendant, les rappeurs sont bel et bien là, et font désormais partie de la culture de notre pays, qu'on aime ou qu'on n'aime pas...

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