mercredi 10 février 2016

Alcool

En France, l'alcool est globalement vu comme une tradition, un héritage, presque un produit culturel. On considère largement qu'il est une part de notre patrimoine, à commencer par le vin.

Mais c'est également un objet festif, un ingrédient nécessaire à la fête, le petit plus qui fait la différence.

Je me souviens lors de mon adolescence à quel point celui qui ne picolait pas était moqué, considéré comme peu viril, peut-être encore plus que celui qui ne fumait pas.

A l'armée aussi l'alcool était incontournable, et dans les "pots" au travail, malgré la législation, il coule bien souvent.

Cette omniprésence est vue avec une indulgence un peu surprenante pour notre époque si prompte à traquer la malbouffe, les écarts alimentaires de tout type et à combattre cannabis et tabac.

Pourtant si l'on compare tous ces types de consommation, force est de constater que l'alcool est impliqué dans un très grand nombre de maladies, de faits divers et de morts, que ce soit des accidents de la route ou des disputes qui dégénèrent vers le sordide. On estime même qu'il est la deuxième cause de mortalité évitable dans le pays.

Je ne sais pas à partir de quand on a commencé à consommer de l'alcool, mais on en a longtemps bu quotidiennement, du moins en Europe.

Il y avait sans doute des raisons sanitaires à cela puisque l'eau non traitée était souvent vecteur de maladies, bien plus que le vin. Mais il y avait aussi l'idée qu'on était fortifié par un spiritueux, que ça faisait du bien.

Mon père m'a raconté comment la suppression du vin dans les cantines scolaires, qu'il avait vécue, avait suscité l'indignation de beaucoup de gens.

Pour ma part, je suis un buveur occasionnel et je pense que le danger de cet aliment réside dans le bien-être qu'il peut procurer.

L'ivresse parvient à libérer des angoisses, de la douleur, des inhibitions, elle tient chaud.

Du coup, beaucoup de gens prennent l'habitude de boire ponctuellement pour aller mieux et gagner en assurance, puis finalement ne savent plus s'arrêter.

Il parait qu'il y aurait en France 5.000.000 de personnes ayant un problème avec l'alcool, dont 2.000.000 d'alcooliques proprement dits.

Le chiffre peut sembler énorme, mais si l'on réfléchit bien, pas tant que ça. Il suffit de regarder.

Déjà chacun des nombreux SDF que l'on peut croiser dans toutes les villes du pays est imbibé du matin au soir.

A la campagne également, les alcooliques sont nombreux. Certains y viennent parce qu'ils aiment trop la fête et se laissent déborder, d'autres par atavisme et culture familiale, certains enfin par ennui. Dans mon village d'origine, plusieurs personnes se sont mises à boire à la retraite.

En réfléchissant un peu, on a tous croisé des drames liés à l'alcool. J'ai ainsi personnellement connu un garçon dont le père avait été écrasé par un chauffard alcoolisé, un autre resté trois jours en coma éthylique et au moins deux personnes mortes jeunes (la cinquantaine) de ce genre d'excès.

L'une d'entre elles était une collègue qui arrivait au bureau saoule un jour sur deux et qui a fini par y mourir brutalement, un vendredi matin. On l'a retrouvée sur son bureau, inerte et morte.

Dans presque toutes les familles il est facile de trouver deux ou trois personnes que cette funeste passion a abîmées ou brouillées avec les autres membres. Les parents d'un ami de mon fils se sont d'ailleurs séparés à cause de ça.

Enfin, on ne compte pas les artistes que cette addiction a démoli temporairement ou définitivement, comme Renaud, qui décrit bien dans ses chansons ses rapports avec le démon de la bouteille.

Malgré tous ces aspects finalement tragiques, le goût pour l'alcool et ses excès restent vus chez nous comme un péché véniel.

L'alcoolique est comique, comme le Capitaine Haddock de Tintin par exemple.

Ou bien c'est un être torturé et romantique: pensons à tous ces héros marqués par la vie qui tutoient souvent le goulot, des personnages incarnés par Bogart jusqu'à l'héroïne de BD Jessica Blandy.

La réalité est beaucoup moins drôle: l'alcoolique est un drogué qui se détruit à petit feu et empoisonne la vie de ses proches en plus de démolir la sienne.

Depuis les années 60, la consommation globale marque le pas en France, et elle change de nature. Pour la plupart des gens, elle n'est plus quotidienne.

En revanche, la pratique du "binge drinking", venue d'Europe du nord et des pays anglo-saxons, connait un franc succès, chez les jeunes mais pas seulement. Et l'on note aussi que, comme pour la cigarette, les pratiques féminines s'alignent de plus en plus sur celles des hommes.

Je ne suis pas anti-alcool, il y en a que j'apprécie beaucoup.

Mais c'est vrai qu'on a l'impression qu'en se focalisant sur le cannabis, on passe un peu à côté de ce qui reste un des grands fléaux de notre société, qui mériterait peut-être un peu plus d'attention de la part des pouvoirs publics.

Rappelons en effet qu'en France comment en Europe, l'alcool reste bel et bien la première addiction, avec un coût social très élevé, et ce même si la consommation globale baisse.

Terminons en indiquant que pour compenser cette désaffection, les alcooliers se sont tournés vers les pays en développement, y pratiquant une publicité agressive et contestée, comme en Afrique où ce marché connait un boom.

mardi 9 février 2016

Sous la Bible et le Coran

Dans bon nombre de revues sont régulièrement publiées des cartes qui donnent la répartition des religions dans le monde.

Deux d'entre elles se taillent la part du lion: le christianisme et l'islam, dont les fidèles cumulés représentent plus de la moitié de la population du globe.

Sur ces cartes on voit pour chacune d'entre elles de larges zones bien délimitées, ce qui peut donner l'illusion d'une unité de croyance sur des kilomètres carrés, mais c'est bien souvent un leurre.

En effet, si ces grandes religions monothéistes, exclusives et prosélytes se sont diffusées massivement sur le Globe, leur présence n'est ni similaire, ni uniforme.

Elles varient énormément selon l'endroit, que ce soit dans leurs rites, leurs pratiques ou leur application. Il y a plusieurs explications à cela.

Déjà, leur diffusion fut bien souvent le fruit de l'épée.

Le christianisme s'est tout d'abord établi après la conversion d'un empereur romain, qui imposa ses vues à ses sujets, avant d'être exporté lors des vagues d'expansion coloniale européennes.

L'islam, quant à lui, s'est diffusé dans le sillage des armées arabes qui suivaient Mahomet, puis dans celui des conquérants turcs (Seldjoukides, Ottomans, Timourides...) et le long des routes commerciales qui rayonnaient à travers le Golfe et l'Afrique.

Pour l'une comme pour l'autre, les conversions n'étaient donc pas forcément dues à un appel intérieur, une vocation ou un choix des populations, mais pouvaient relever d'un intérêt bien compris ou être tout simplement imposées.

Dans ce dernier cas, il y eut des résistances plus ou moins fortes.

Celles-ci pouvaient être le fait de cultes pré existants: religions autochtones aztèques et incas ou mythologies nordiques pour le christianisme, hindouisme, bouddhisme, zoroastrisme ou christianisme pour l'islam par exemple.

Plus subtilement, elles pouvaient aussi relever de croyances moins organisées mais plus enracinées, de ces rites animistes ancestraux présents dans toutes les campagnes.

Dans les deux cas, si en surface la religion conquérante domine, on peut trouver encore aujourd'hui des traces de ces anciennes croyances.

Ce sont soit le fait de minorités n'ayant pas renoncé et ayant fini par trouver une place, précaire ou non (que l'on songe aux communautés juives, ou encore aux derniers zoroastriens d'Iran), soit des recyclages, des syncrétismes qui ne disent pas leur nom mais reprennent de vieux rites en les adaptant ou les renommant.

Parmi les cas les plus célèbres de religions camouflées il y a le vaudou antillais.

Ce culte venu de l'Afrique de l'ouest fut importé et conservé par les esclaves christianisés de force qui renommèrent leurs divinités du nom de saints catholiques pour donner le change.

Il y eut aussi les marranes, ces Juifs qui pratiquaient en cachette tout en se disant catholiques dans l'Espagne du XVIème siècle.

Mais au-delà de cela, il y a aussi des pérennités plus souterraines, des héritages non dits qui contribuent à nationaliser ou à régionaliser les religions, dont les populations converties font une version locale en se l'appropriant.

Cet aspect fascinant concerne notamment les pèlerinages et les fêtes.

Je vais donner quelques exemples intéressants.

Dans le monde chrétien, la Vierge Marie a souvent réincarné des déesses antérieures, comme la précolombienne Pachamama en Amérique latine.

Les rituels de fertilité de la Saint-Jean européenne remontent eux aussi à des temps très largement pré chrétiens.

Toujours en lien avec le feu, l'Iran, qui est une stricte république islamique, ne continue pas moins à célébrer la zoroastrienne fête du feu.

En Égypte, la mosquée Aboul-Hagag a été construite sur une église copte, elle-même construite sur un temple pharaon.

Dans ce lieu, des femmes viennent depuis l'Antiquité se frotter le ventre pour devenir fécondes, perpétuant une tradition hors d'âge.

Autre tradition réinventée en Égypte, pour le Mouled (nativité) des saints, beaucoup de rituels pharaoniques sont également recyclés, comme la barque du soleil.

Enfin, on ne compte pas les lieux ou les divinités pré monothéistes perpétués sous un autre habillage. 

Du Maroc à la Bretagne et de Bogota à Islamabad, les pèlerinages locaux ont été ainsi conservés au cours des siècles, ainsi que les saints ou les marabouts dont la vie et les pouvoirs reprennent des croyances d'avant Jésus ou Mahomet.

Quand on cherche un peu, on trouve donc beaucoup de choses sous la Bible et le Coran, et il y a bien souvent plus de points communs entre des compatriotes chrétien et musulman qu'entre des gens de même confession mais de pays différents.

Et du coup les grandes tâches colorées de nos cartes, tout comme les rêves de chrétienté universelle ou d'Oumma unie sont donc à relativiser...et j'ai envie de dire tant mieux.

Lien:

lundi 8 février 2016

Etat de la France (1): Introduction


J'inaugure ici une série de posts qui auront pour sujet le pays dans lequel je vis, la France.

Ils auront pour point commun de parler de son "état", dans le sens où j'essaierai d'exposer plusieurs aspects de l'Hexagone d'aujourd'hui, basés sur mes lectures, mes constats ou sur différentes réflexions.

Et comme j'ai entamé cette démarche il y a déjà quelques temps, cette série commencera par reprendre quelques-uns de mes anciens articles.

vendredi 5 février 2016

Avoir faim...

J'ai passé le réveillon du nouvel an dans une fête semi-privée, avec repas et DJ, dont les invités étaient des Roumains d'âges variés, tous issus de la classe moyenne de leur pays.

En les observant, j'ai noté une différence très nette de comportement entre les générations.

D'un côté, les jeunes dansaient mollement et s'arrêtaient fréquemment pour regarder leurs téléphones, discuter, boire un verre et vaguement s'ennuyer.

De l'autre, les gens un peu plus âgés dansaient comme si leur vie en dépendait, souvent en couple ou en groupe, riant aux éclats et donnant l'impression de profiter ensemble de chaque seconde.

Les premiers avaient grandi dans plus ou moins le même monde que leurs homologues de France ou d'Allemagne.

Les seconds étaient enfants ou adolescents à la fin du régime de Ceausescu, dans les années les plus noires, celles où tout manquait, et ils avaient fini leur apprentissage de la vie pendant la terrible période "de transition", quand plus rien n'était sûr, que la monnaie s'envolait (avec des prix qui doublaient du jour au lendemain) et qu'il était plus question de survie que de vie.

J'ai rencontré pas mal de gens de cette génération et j'ai toujours été justement frappé par leur ambition, l'espèce de boulimie de vie qui les habitait, ce désir de tout faire, tout goûter, tout voir, tout tenter...

Chez nombre d'entre eux j'ai trouvé le même cocktail bizarre, mélange de complexe d'infériorité, de frustration, d'envie et d'hostilité par rapport aux Occidentaux.

Et aussi et surtout une volonté confinant à la rage de combler l'écart, de faire mieux que nous, de prendre une revanche si possible éclatante.

Concrètement, cela se traduisait par une détermination inébranlable à ne laisser passer aucune occasion, à empiler les cours, les visites, les activités de loisir, les voyages, les repas sans renoncer à rien, quitte à rogner sur le sommeil et à tout faire dans n'importe quelles conditions.

Ce farouche appétit se retrouvait aussi quand il s'agissait de faire la fête, même si celle-ci consistait en trois chips et deux bières + un radio-cassette à quinze dans un studio.

Ce côté festif et collectif est également très marqué chez leurs parents et grands-parents, dont l'énergie à guincher dans les mariages m'a impressionné (je me souviens d'un ami français trentenaire qu'une grand-mère avait épuisé en le faisant tourner pendant des heures !).

J'ai retrouvé ce même allant un peu rageur chez un ami fils de boat people. Arrivé à dix ans en France sans connaitre la langue et sans sa mère, il avait lutté pied à pied pour parvenir à être le meilleur scolairement (et il y était arrivé).

C'est encore le cas chez une dame séfarade de mes connaissances, qui avait dû quitter la Tunisie dans des conditions plus que précaires à son adolescence et se battre pour se reconstruire une situation en France.

L'intégration des Pieds-Noirs en France est d'ailleurs pleine d'exemples de ce genre, comme celle des Arméniens ou des Russes blancs.

Je crois que le point commun de tous ces gens, en plus d'un certain niveau socio-culturel, est d'avoir connu un grand chambardement dans leur existence, une destruction de leur monde d'origine ou de celui de leurs parents, un déclassement.

Cela leur a donné une espèce de frustration interne qui, transformée en énergie, constitue un moteur essentiel. Puisqu'ils ont déjà perdu, ils savent qu'on s'en remet, et qu'ils ont tout à gagner et à prendre.

Quand je les compare à l'Occidental (en l'occurrence le Français) moyen, je suis frappé par le fait qu'on leur donne une impression de mollesse, de satisfaction, de simple envie de durer, d'un but qui se limite à maintenir nos acquis de la manière la plus confortable possible.

Le fait que les jeunes Roumains convergent avec nous sur ce point montre bien qu'il y a un lien entre les conditions d'origine et l'état d'esprit que je décris.

Ceux qui craignent l'immigration devraient penser à ces gens et à ce que leur appétit peut apporter à notre pays.

Bien sûr, tous les migrants, loin s'en faut, ne sont pas dans cette configuration. Bien sûr, selon les origines, la force du clan, la coutume, l'éloignement du pays d'accueil, tous n'amèneront pas la même chose.

Mais les pays qui savent récupérer ce genre de profil font assurément une bonne affaire.

Et l'une des forces majeures des États-Unis est qu'eux savent justement très bien attirer les gens du monde entier qui, comme les Roumains qui m'ont inspiré ce post, ont "faim", et en faire des Américains qui tireront sans cesse leur pays vers le haut.


(Je dédis ce post à Thanh Nanh, à Mme Sonia, à Florin, aux Raluca, aux Octavians, à Irina, à Oulaya et à tous ceux que j'ai croisés et qui m'ont donné cette leçon).

jeudi 4 février 2016

France-Algérie, une longue histoire (4): l'Algérie française - le temps de la conquête

Dans les trois posts à venir, je vais parler du long moment français que connut l'Algérie, qui dura 132 ans et dont les répercussions sont encore bien réelles des deux côtés de la Méditerranée.

- Une colonie par hasard

Aujourd'hui les historiens s'accordent à dire que la conquête de l'Algérie puis son exploitation eurent lieu un peu "par hasard".

C'est-à-dire qu'elle se firent en dehors d'une volonté politique de long terme ou d'un plan mûrement réfléchi, comme avaient pu l'être l'annexion des provinces de l'Est français ou les tentatives de conquête du nord de l'Italie par exemple.

Et cela même si Bonaparte avait déjà envisagé une annexion de l'Afrique du nord, notamment en envoyant le rocambolesque Vincent-Yves Boutin étudier le terrain.

En fait cette conquête fut déclenchée par le roi Charles X essentiellement pour des raisons de politique intérieure.

Les faits qui l'y amenèrent sont les suivants.

Les guerres révolutionnaires puis napoléoniennes avaient coûté extrêmement cher à la France. Le pays avait du s'approvisionner à l'extérieur, notamment en achetant du blé à crédit à la province ottomane d'Algérie.

Or le paiement de cette dette se faisant attendre, le dey d'Alger s'impatientait et pressait Paris de lui rembourser son dû.

Ce qui fait qu'un jour de 1827 il convoqua le consul de France, un certain Deval, pour le relancer et, exaspéré par les manœuvres dilatoires de celui-ci et (ajouta-t-il) par des remarques offensantes, il le souffleta avec son chasse-mouche.

Cette action, à une époque où l'on ne badinait pas avec les questions d'honneur, créa un incident diplomatique lourd entre les deux pays, la France exigeant des excuses.

Elle était alors dirigée par Charles X, qui avait pris trois ans plus tôt la succession de son frère Louis XVIII.

Le monarque ambitionnait de restaurer l'absolutisme tel qu'il était pratiqué jusqu'à la chute de son autre frère Louis XVI. Pour ce faire, il avait besoin de restaurer le prestige des Bourbons et d'apparaitre comme puissant, surtout en une période où les déboires et la contestation intérieure se multipliaient.

Cet affront algérien lui sembla être l'occasion idéale pour redorer son blason, d'autant qu'une victoire qui débarrasserait la Méditerranée des pirates barbaresques qui l'infestaient et réduisaient les chrétiens en esclavage depuis si longtemps serait unanimement applaudi.

Il mit donc le dey en demeure de faire des excuses publiques et devant son refus, organisa un blocus des côtes algériennes. N'ayant pas plus de succès par cette méthode, le roi réunit alors un corps expéditionnaire, qui traversa la Méditerranée en 1830.

Au final, ce sont donc des calculs politiciens et un dérisoire coup d'éventail qui allaient justifier l'un des événements les plus importants dans l'histoire contemporaine de nos deux pays.

- Débarquement à Sidi-Ferruch

Les troupes françaises, se basant sur les études de Boutin, débarquèrent donc en juin 1830 sur la presque-île de Sidi-Ferruch, et au bout de quelques mois de bombardement et de blocus, elles prirent possession d'Alger.

Dans la foulée plusieurs autres villes, essentiellement sur la côte, furent occupées, avant qu'un changement majeur en métropole ne vienne donner un coup d'arrêt à l'avancée française.

En effet, cet été-là la révolution dite des Trois glorieuses entraina l'abdication de Charles X, qui fut remplacé par l'Orléaniste Louis-Philippe.

Ce dernier se proclama "Roi des Français", par opposition au "Roi de France" de ses prédécesseurs, renoua avec certains acquis et symboles révolutionnaires (comme le drapeau tricolore) et offrit à la France l'unique expérience de monarchie parlementaire de son histoire.

Cette crise politique eut des répercussions au sein du corps expéditionnaire, où faute d'ordres précis, il y eut un temps de flottement, avant que certains de ses chefs ne prennent l'initiative de la continuer.

- Effondrement de la régence

La Régence d'Alger était devenue très impopulaire avant l'arrivée de la France.

Elle connaissait en effet de nombreuses difficultés économiques, liées à l'affaiblissement de la guerre de course d'une part, et aux conséquences du blocus que les puissance européennes imposaient à l'empire ottoman, sa métropole, pour obliger celui-ci à accepter l'indépendance grecque.

Cette situation avait obligé ses dirigeants à prendre des mesures impopulaires, comme augmenter des impôts sur les populations alors que celles-ci ressentaient également les effets du blocus.

En conséquence, lorsque le dey chuta, tous ses vassaux berbères et arabes reprirent leur liberté et le pays redevint un patchwork de zones tribales indépendantes et rivales.

Ces révoltes (par endroits les garnisons turques furent massacrées) et cet émiettement facilitèrent la progression des soldats français. En effet, ceux-ci combattaient plusieurs ennemis qui, s'ils résistaient tous farouchement, n'offraient pas de front uni.

- L'émir d'Abd el-Kader

Cette situation changea avec l'avènement de l'émir Abd el-Kader.

Né dans l'ouest algérien, celui-ci était un musulman soufi devenu hafiz et hajj très tôt mais dont les centres d'intérêt ne se limitaient pas à la religion.

Toute sa vie, il s'intéressa ainsi à la science et aux techniques de son temps, ainsi qu'aux idées. Il rédigea ou participa à la rédaction d'ouvrages, adhéra sur le tard à la franc-maçonnerie et l'on dit aussi que sa mémoire phénoménale lui permettait de citer de mémoire les auteurs antiques.

Désigné comme chef religieux et militaire par ses pairs après la chute des Turcs, il organisa et domina peu à peu un très grand territoire, nombre de tribus se ralliant progressivement à son autorité, à la fois dans le cadre de la guerre sainte face aux infidèles et grâce à ses talents de négociateur.

Il réussit ainsi à constituer un véritable état en face des Français, qu'il s'employa à unifier, moderniser et administrer (son modèle déclaré était l’Égypte de Méhémet Ali, dont la visite l'avait marqué).

A cette fin, il travailla inlassablement à s'attacher les tribus, négocia avec les conquérants et le sultan du Maroc, joua alternativement de la force et de la diplomatie...

De 1832 à 1847, il représenta une force crédible et un ennemi redoutable pour la France, qui consolida indirectement son pouvoir en préférant l'avoir pour interlocuteur que certaines tribus.

Toutefois, au fur et à mesure du temps et des moyens engagés par Paris, il prit conscience de la disproportion des forces et de l'impossibilité de vaincre, surtout dans un contexte où les allégeances tribales étaient si fluctuantes (il aurait déclaré "Il m’eût fallu, non pas trois ou quatre ans, mais cent ans, pour être à la hauteur de l’armée française").

Il finit donc par se rendre, en posant comme condition qu'il soit réinstallé au Proche-Orient avec toute sa famille.

Dans un premier temps, la France ne tint pas sa promesse et le garda prisonnier dans différents endroits de son territoire (on peut notamment voir son portrait au château d'Amboise où il séjourna un temps).

Ce passage forcé dans notre pays le fit s'interroger sur les raisons de la conquête du sien ("ces plaines verdoyantes, ces vergers, ces forêts, ces fleuves et ces rivières ; tant d'abondance ! Quel besoin ont les Français d’occuper mon Pays, de sable et de rochers ?") et s'attacher à sa terre d'exil.

Néanmoins il resta drapé dans son orgueil, en rappelant constamment que celle-ci l'avait trahi. Cette attitude noble et intransigeante tout autant qu'ouverte (il rencontra de très nombreuses personnalités) finit par créer un courant de sympathie en sa faveur.

Et c'est ainsi qu'en 1852 Napoléon III lui accorda son dû en le laissant partir pour l'empire ottoman, où il se fixa d'abord près d'Istanbul, puis à Damas.

Abd el-Kader garda toujours une grande fidélité pour l'empereur, dont la vision de l'Algérie comme un royaume arabe associé à la France (je reviendrai plus loin sur ce point) plutôt qu'une terre à peupler lui semblait plus juste (ou moins injuste).

Une fois à Damas, où se créa un quartier algérien autour de lui et de sa suite (la Syrie compte encore de ses descendants), il s'illustra par la défense de familles chrétiennes qu'il protégea les armes à la main lors d'un pogrome, cet acte lui valant la légion d'honneur de la part de ses anciens ennemis et la sympathie générale du monde occidental.

Il mourut en 1883, après avoir consacré le reste de sa vie à l'étude, et tenu sa promesse de ne pas revenir en Algérie.

Son souvenir est resté très vivace et plutôt positif des deux côtés de la Méditerranée puisqu'il est considéré en Algérie comme le père de l'état algérien et qu'en France les dirigeants qui l'ont approché comme les chefs militaires qui l'ont combattu lui rendent quasi unanimement hommage.

C'est notamment le cas de celui qui a marqué la conquête dans le marbre et que je vais évoquer maintenant: le maréchal Bugeaud.

- La conquête de Bugeaud

Le maréchal Bugeaud fut le deuxième personnage le plus important de ces premières années de présence française.

Ce noble périgourdin qui avait fait ses armes sous Napoléon était tout d'abord peu motivé pour la conquête de cette terre dont il ne voyait guère l'intérêt.

Mais quand il obtint le soutien qu'il attendait, il s'y investit totalement, changeant la forme et l'organisation de la guerre et attachant son nom à la conquête du pays comme celui de Lyautey put l'être pour celle du Maroc.

Fort de son expérience de la guérilla anti-française d'Espagne, il créa des troupes mobiles et efficaces, et posa comme principe qu'il fallait être impitoyable pour soumettre le pays, tous les moyens devant être appliqués pour obtenir la reddition.

C'est ainsi que les villages, les récoltes et les forêts de toute région récalcitrante étaient systématiquement détruits, année après année si nécessaire et que des massacres de représailles étaient perpétrés à chaque rébellion.

Les sinistres enfumades de tribus entières piégées dans les grottes où elles s'étaient réfugiées sont parvenues jusqu'à nous et suscitèrent même à l'époque des indignations en France. Bugeaud les assumait, arguant qu'une guerre humanitaire n'était pas justifiée en Afrique, qu'elle s'éterniserait et se terminerait par la défaite.

Sa deuxième grande idée était que l'armée devait être l'âme de la colonisation. Selon lui, ses membres devaient chapeauter la mise en place, l'organisation et l'exploitation du territoire et de ses indigènes, en "maniant la charrue autant que le glaive".

Il fut ainsi l'un des instigateurs des controversés Bureaux arabes dont je reparlerai dans le prochain post.

Après avoir donné un élan irréversible à la colonisation en Algérie, Bugeaud fut remercié et remplacé en 1848.

Mais son image reste indissociable de la colonisation de l'Algérie, dont il est un peu le symbole. 

Une statue à son effigie orna Alger jusqu'à l'indépendance, et une chanson (que j'ai même entendu mon grand-père fredonner) qui parle de sa casquette est entrée dans le patrimoine.

Du côté algérien, son souvenir aussi n'est pas non plus éteint.

Dans un de ses livres, l'humoriste algérien Fellag raconte que quand sa mère voulait qu'il soit sage, elle le menaçait d'aller chercher Bitchouh. Et qu'il comprit plus tard que ce croquemitaine local n'était autre qu'une version kabylisée de notre général, Bugeaud devenant Bitchouh!

Que cette histoire soit vraie ou juste une fantaisie d'humoriste, elle en dit de toute façon long sur le traumatisme que ses méthodes engendrèrent auprès de ses victimes.

- Conclusion: 70 ans de "pacification"

Les successeurs de Bugeaud continuèrent à combattre, à "pacifier" comme on disait, soumettant lentement tout le territoire algérien à leur contrôle, et matant les nombreuses révoltes qui éclataient régulièrement, comme celle des Mokrani, qui se soulevèrent en 1871 lorsqu'ils eurent vent de la guerre franco-prussienne.

Au final, les ultimes territoires rebelles ne furent maitrisés qu'en 1902, soit plus de 70 ans après le débarquement de Sidi Ferruch.

L'Algérie fut ainsi pendant presque trois quarts de siècle une zone de guerre quasi permanente.

A ce titre elle tint toujours une place spéciale dans l'imaginaire de notre armée. Pour elle, c'était une sorte de Far West à la française, un endroit où l'on allait faire ses premières armes, tâter du terrain, faire carrière aussi.

C'est là-bas, dans la ville de Sidi bel Abbès que s'établit le quartier général de la mythique Légion étrangère et que les bataillons disciplinaires, les fameux Bat d'Af mataient les fortes têtes.

C'est aussi de là-bas que vinrent tant de mots de l'argot militaire français avant qu'ils ne passent dans la langue du pays (guitoune, barda, toubib, chouf, etc).

De plus, de par l'ancienneté de sa conquête, l'Algérie devint vite l'un des épicentres des conquêtes françaises en Afrique, un peu comme put également l'être Dakar.

Au final, on peut dire que la mise en place de la domination française en Algérie fut difficile, très longue et grosse consommatrice en vies.

Si les démographes s'écharpent sur ce qui relève de la guerre et d'autres facteurs, la chute impressionnante de la démographie indigène au 19ième siècle reste tout de même assez éloquente.

Il est bien sur difficile de chiffrer sur des événements qui eurent lieu il y a plus d'un siècle, mais le fait que certains contemporains aient prédit la disparition pure et simple des indigènes en dit long...

Dans le prochain post j'évoquerai l'Algérie française telle qu'elle se construisit lentement, en dehors de son aspect proprement militaire.


mardi 2 février 2016

La nouvelle guerre de Trente ans (4) - le printemps arabe et le jeu des puissances étrangères

Pour clore cette série de posts je parlerai de la crise qui secoue actuellement l'ex-grande Syrie.

Le printemps arabe

En 2011, l'immolation d'un marchand de légumes tunisien marqua le début d'un mouvement aussi irrépressible qu'inattendu dans le monde arabe.

Celui-ci allait en effet connaitre une série d'explosions sociales qui allaient stupéfier la planète entière et prendre également de cours les spécialistes de la région.

Ce suicide protestataire fut tout d'abord suivi par une véritable révolte en Tunisie, dont les habitants se soulevèrent spontanément et contraignirent bientôt le dictateur Ben Ali à la démission. Mais ce n'était qu'une première étape.

En effet la colère franchit les frontières et comme dans un jeu de dominos, tous les pays arabes (à l'exception de l'Algérie) connurent l'un après l'autre la même effervescence révolutionnaire.

Brusquement, ces régimes autoritaires qu'on avait finis par croire inamovibles, furent tous radicalement remis en cause par une rue déchaînée, jeune et connectée, aux cris de "Dégage!".

Après Ben Ali en Tunisie, ce fut le vieux Moubarak que les Égyptiens chassèrent, puis il y eut des émeutes au Bahreïn, au Yémen, en Libye, au Maroc, en Jordanie, en Syrie...

Cette étonnante cascade de contestations prit dans un premier temps tout le monde au dépourvu, mais les islamistes eurent tôt fait de rattraper le mouvement.

En effet, ces groupes constituent dans la plupart du monde arabe les seules forces d'opposition sérieuses.

Mieux organisés, ce sont les seuls à avoir une véritable prise sur des sociétés encore très traditionnelles, au contraire des mouvements démocratiques, laminés par des années de répression et souvent assimilés à l'Occident par le citoyen lambda.

Les réactions à ces explosions furent variées.

Les puissances du Golfe, comme d'habitude, éteignirent la contestation à grands coups de pétrodollars.

Le Maroc et la Jordanie jouèrent la carte des réformes (quand même modérées).

Le Bahreïn écrasa la révolte dans le sang (révolte chiite donc peu soutenue, voire applaudie par le monde sunnite).

En Libye, Khadafi aussi choisit la répression à outrance. Mais une coalition européenne, menée par la France de Sarkozy, entraîna la chute de l'inamovible Guide Suprême, laissant toutefois la place à un chaos dont le pays n'est toujours pas sorti.

Au Yémen, la guerre s'est internationalisée en un conflit qui, bien que moins médiatisé que les autres (peut-être parce qu'il est conduit par notre allié saoudien, sans doute aussi parce qu'il est plus loin), n'en est pas moins brutal et dont l'issue est plus qu'incertaine, la situation semblant là-bas aussi s'enliser.

Enfin, la Syrie et l'Irak sont entrés dans une guerre civile dont on ne voit pas le bout.

La guerre civile irako-syrienne: les acteurs sur le terrain

Dans la foulée du printemps arabe, des mouvements spontanés de contestation apparurent en Syrie, réprimés avec violence par un pouvoir réputé pour être impitoyable.

Mais cette fois-ci cela ne suffit et la situation, échappant au contrôle de l'état, dégénéra en guerre civile.

Initialement, l'opposition au régime alaouite regroupait différentes factions de la société syrienne: des démocrates, des indépendantistes Kurdes, des forces d'Al Qaeda et pléthore d'autres mouvements islamistes, toutes se retrouvant dans le désir de faire chuter la maison Assad et luttant de manière dispersée.

Puis peu à peu, un mouvement sortit du lot, que des victoires impressionnantes, un jusqu'au-boutisme spectaculaire et une cruauté délibérée propulsèrent au premier rang.

Issu d'Al Qaeda et né dans l'Irak américain, il y a beaucoup recruté au sein de la communauté arabe sunnite, grande perdante de la chute de Saddam Hussein puisque de dominante elle était devenue dominée.

En effet, après avoir renversé le Raïs, les USA avaient favorisé sans nuance la majorité chiite du pays, dont les leaders s'étaient empressé de se venger de leur oppression passée en ostracisant les anciens maîtres du pays.

En réaction, une partie des troupes de l'ancien régime, aguerries, bien formées et maîtrisant le terrain, rejoignit le groupe qui allait devenir l’État Islamique, ou Daesh, en lui apportant leur expérience et leur savoir-faire.

Ils remportèrent très vite des victoires spectaculaires, établirent une base territoriale puis se lancèrent à l'attaque de la Syrie.

Leur chef se proclama calife, exigea l'allégeance de l'ensemble de l'Oumma, et se mit à appliquer la charia dans toute sa rigueur sur les territoires contrôlés.

Si comme Al Qaeda, l'état islamique a pour but l'islamisation du monde, ses théoriciens diffèrent sur les moyens d'y parvenir.

Pour cela, ils ne comptent pas sur le déclenchement d'une révolution islamique généralisée, mais veulent partir d'une base territoriale concrète vouée à s'étendre par le Jihad (un peu comme la théorie du socialisme dans un seul pays avait fini par l'emporter au sein du bloc communiste).

Dès le début, ils se concentrèrent donc sur la mise en place d'un territoire viable, organisant leur domination avec un grand pragmatisme.

Le contrôle des zones pétrolières et agricoles, des ouvrages électriques comme les barrages, la réorganisation de l'éducation et des services de base ont ainsi été dès le début des priorités, afin d’entraîner une adhésion de leurs sujets basée sur autre chose que la peur, adhésion indispensable à la pérennité du projet.

Dans le même ordre d'idée, l'allégeance des tribus sunnites, au pouvoir crucial dans la région, est constamment recherchée, autant par la négociation (la redistribution des biens des minorités est un bon argument) que par la coercition.

Le califat mit également au point une propagande très élaborée, alimentant régulièrement internet avec des vidéos (en plusieurs langues) qui servent autant à faire peur à leurs ennemis qu'à recruter des volontaires, dont l'afflux permanent compense les pertes occasionnées au cours de combats qui ne cessent jamais.

Afin de susciter les vocations, ils ont aussi mis en place l'esclavage sexuel des minorités non reconnues par l'islam sunnite, à commencer par les chiites et les yézidis, considérés comme hérétiques voire diaboliques, et parfois les chrétiens, même si le statut de gens du livre de ces derniers les met théoriquement à l'abri du pire et fait qu'ils peuvent n'être "que" rançonnés et réduits à un statut d'infériorité légale.

L'obtention d'un esclave sexuel est une récompense pour le courage et l'engagement des soldats. Il constitue une motivation pour des troupes qui par ailleurs doivent respecter une stricte séparation des sexes.

On sait également que les soldats jihadistes font un usage massif du captagon, une puissante amphétamine qui supprime la fatigue et annihile la peur.

Des témoins et des repentis indiquent également que ce sont bien les Irakiens qui sont au cœur du dispositif.

Cet état tient depuis maintenant 4 ans, et guerroie continuellement avec ses voisins, même si sa progression connait désormais un coup d'arrêt.

En face d'eux, plusieurs adversaires.

Il y le gouvernement irakien, qui se maintient plutôt sur une ligne défensive.

Il y a le régime d'Assad qui résiste à tout prix, notamment à cause de la perspective d'un probable génocide des alaouites en cas de défaite (ils sont considérés comme hérétiques).

Il y a les milices kurdes, qui ont sauté sur l'occasion pour tenter d'agrandir leur zone en Irak et en contrôler d'autres en Syrie.

Il y a également d'autres mouvements, islamistes ou non, ou encore l'armée syrienne libre, plutôt démocratique et dont on a quasiment fini par oublier l'existence.

Il y a enfin les intervenants extérieurs, de plus en plus nombreux.

La guerre civile irako-syrienne: les interventions extérieures

La violence de cette guerre interpella les Occidentaux, d'abord selon une ligne très anti-Assad, mais avec la crainte d'un "syndrome taliban", c'est-à-dire la peur qu'une aide matérielle à la guerre ne se tourne finalement contre eux.

Celle qu'ils fournirent aux rebelles fut donc très limitée, d'autant que le régime, jouant sur ces inquiétudes, libéra nombre de prisonniers islamistes de façon à dénaturer les forces d'opposition et à se poser en recours ("Moi ou le Jihad").

En revanche les Kurdes, premiers vrais résistants au califat, furent rapidement armés et appuyés par l'aviation occidentale, ce qui permit de sanctuariser leur région (cette aide aux Kurdes avait déjà été une carte jouée lors des guerres du Golfe).

Cette politique n'est pas du tout du goût de la Turquie.

D'abord parce que la sensibilité islamiste sunnite d'Erdogan est très anti-Assad.

Ensuite parce que le califat fait son affaire en écrasant les Kurdes, ces éternels ennemis de l'intérieur vus comme une menace pour l'unité de la nation.

Ankara interdit donc aux volontaires kurdes turcs d'aller défendre la ville de Kobané, alors même qu'il laissait passer tous les apprentis djihadistes européens venus grossir les rangs de l'état islamique, et qu'il fermait les yeux sur la contrebande économiquement indispensable à ce dernier.

Des journalistes courageux ayant eu le courage de dénoncer la collusion État islamique-Turquie se sont d'ailleurs retrouvés emprisonnés.

De leur côté, les états du Golfe commencèrent par aider eux aussi plus ou moins directement l'état islamique, qu'ils chargeaient implicitement de casser l'arc chiite dominé par l'Iran depuis la chute de Saddam Hussein.

Dans l'autre camp, Bachar al-Assad a aussi pu compter sur plusieurs alliés.

Le premier est bien sur l'Iran, qui a un besoin vital de garder son lien avec le Liban et un poids dans la région.

A cette fin, il envoie à Damas de grandes quantités d'argent ainsi que des troupes, y compris des "volontaires" issus des rangs de la puissante armée du Hezbollah libanais.

Ces deux acteurs étant par essence des ennemis naturels de Daesh, dont l'idéologie considère qu'ils sont des hérétiques voués à la destruction, leur alliance est naturelle.

Mais Assad possède aussi un autre atout des plus sérieux: l'alliance avec la Russie de Vladimir Poutine.

Les liens entre la Syrie et la Russie sont anciens.

Tout d'abord, Damas loue le port de Tartous à Moscou depuis des décennies, donnant à la Russie un accès stratégique à la Méditerranée qu'elle entend bien préserver, d'autant que les Assad sont également un important client de leur industrie militaire et qu'elle n'a plus d'autre allié dans la région.

En effet, la chute de Khadafi fut un mauvais coup pour Moscou, ce dernier représentant 10% de ses ventes d'armes et constituant un autre contrepoids à l'hégémonie occidentale dans le monde arabo-méditerranéen.

Pour toutes ces raisons, et aussi pour rompre l'isolement diplomatique où elle était plongée depuis l'annexion de la Crimée, la Russie entra dans le jeu syrien.

Elle le fit par un lâcher spectaculaire de missiles envoyés depuis la Baltique sur plusieurs sites de l’État islamique, avant de prendre position sur le sol syrien et de multiplier les frappes aériennes (au passage, elle se fâcha avec la Turquie).

Un autre tournant du conflit fut atteint en novembre 2015, lorsque les massacres aveugles orchestrés à Paris firent opérer à la France un abandon de son intransigeante position anti-Assad et l'amena à considérer l'état islamique comme le premier danger.

Ces attentats mirent les puissances du Golfe sur la sellette, leur évidente proximité idéologique avec l’État islamique étant enfin soulignée.

En conséquence, à leur tour elles se désolidarisèrent officiellement de l'EI, d'autant plus que le retour en grâce diplomatique de l'Iran les marginalise encore un peu plus.

La Turquie, quant à elle, choisit de faire du chantage aux réfugiés pour éviter les sanctions de son action anti kurde et pro EI.

De par sa situation géographique et étant l'un des pays ayant accueilli le plus de fuyards, elle a en effet la main pour les laisser selon son bon gré partir ou non vers une Europe incapable de les gérer, et ne s'en prive pas pour se faire entendre.

Quelle issue?

Aujourd'hui aucun avenir clair ne semble se dessiner pour l'ex grande Syrie.

Certes les frappes conjointes des Russes, des Américains et des Européens mettent l’État islamique en difficulté, un prix du pétrole qui n'a jamais été aussi bas aggravant sa situation en diminuant ses ressources.

Toutefois ils sont loin d'être morts, et le Yémen et la Libye, enfoncés dans des guerres civiles, sont autant de zones de repli annoncées pour leurs troupes.

Sans compter que l'attractivité du califat pour les musulmans paumés du monde entier ne baisse pas et qu'une éventuelle chute ne résoudrait pas la question sunnite qui l'a engendré.

On constate aussi que ce conflit a des conséquences graves sur le voisinage immédiat: le Liban est au bord de l'explosion, la péninsule arabique est sous pression et la Turquie semble repartie pour une guerre civile avec ses Kurdes.

Enfin, si toutes les puissances extérieures semblent maintenant souhaiter la chute de l'état islamique, y compris celles qui l'avaient encouragé et financé, les directions choisies s'opposent, notamment sur le rôle des Kurdes et d'Assad.

La sortie de crise ne semble donc pas à l'ordre du jour.

En revanche, une partie des conséquences de cette guerre parait déjà actée.

Tout d'abord c'est la fin des minorités et de l'entremêlement millénaire des communautés.

Les gigantesques mouvements de population dont l'afflux brutal de réfugiés en Europe l'an dernier met en évidence l'ampleur (on parle de plus de dix millions de personnes déplacées), y ont mis fin de manière durable.

Autant Assad que l'EI s'emploient en effet à "nettoyer" les zones qu'ils contrôlent, le premier pilonnant sans relâche les sunnites pour les faire partir, le second massacrant yézidis et chiites et chassant les chrétiens.

Dans les autres zones, ce n'est guère mieux.

En Irak, jadis officiellement laïc et à la population plutôt mélangée, la ségrégation religieuse est de règle depuis l'occupation américaine et l'état passe des lois discriminant les quelques chrétiens qui restent (par exemple l'une veut obliger les chrétiennes à se voiler, l'autre force les enfants de couples mixtes à être musulmans, etc).

Côté kurde, ils semblent avoir réussi à contrôler deux zones, qu'ils ne voudront probablement jamais lâcher et qui constituent une étape de plus vers la reconnaissance de leur état, même si Ankara fait et fera tout pour éviter leur jonction.

Tous ces éléments, sans même parler des destructions colossales qui empêchent la réinstallation des gens, fait qu'il parait bien difficile d'imaginer que les frontières soient rétablies telles qu'elles étaient jusque-là, et surtout que la carte des populations reste la même.

Tout semble donc indiquer que le conflit va se prolonger encore très longtemps, et que si sa résolution implique la fin de Daesh dans sa forme actuelle, elle ne pourra être que politique, avec des accords entre des acteurs revenus sur le champ des négociations. Ce qui semble pour le moment improbable, même à moyen terme.

En conclusion, tout comme la guerre de Trente ans ou plus près de nous, les guerres yougoslaves, nous assistons en direct à la fin sanglante d'une ère.

Nul ne sait ce qui en sortira, il est bien difficile de trouver qui sont les bons et les méchants et de dégager une direction.

Comme le dit l'article qui m'a inspiré cette série, devant une telle situation, il ne faut sans doute pas être trop ambitieux.

Nous ne pouvons pas apporter d'un coup de baguette magique (ou par une invasion comme le croyait G.W. Bush) un régime "prêt à installer" qui réconcilierait miraculeusement les gens et trouverait un équilibre en un claquement de doigts.

Il faut sans doute plutôt s'attacher à limiter les horreurs, faire savoir aux bourreaux qu'ils payeront un jour (les précédents de Thomas Lubanga ou Slobodan Milosevic sont une bonne chose), aider au maximum les victimes et inciter sans relâche les gens à négocier.

Car la solution ne pouvant en fait venir que des belligérants eux-mêmes, le but doit être de tout faire pour les pousser vers le politique, tout en limitant les atrocités et protégeant tous ceux que l'on peut.

Çà peut évidemment sembler bien peu. Mais c'est loin d'être simple ou anodin, et l'expérience comme l'Histoire nous montrent qu'il n'y a guère plus à faire.