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mardi 11 novembre 2025

En attendant la chute des Mollahs (1)

Mes premiers souvenirs de l'Iran sont assez anciens.

Je me souviens d'un cousin plus grand que moi (genre 7 ou 8 ans) qui faisait des blagues débiles de son âge sur le mot ayatollah, du genre "l'ayatollah a dit prosternez-vous !, l'ayatollah a dit pissez un coup !".

Rétrospectivement je suppose que ça devait être autour de la révolution de 1979, quand ce mot jusque-là réservé aux spécialistes s'est mis à envahir l'actualité, et je ne l'ai sans doute retenu que pour sa singulière sonorité et parce que je ne comprenais pas.

Un peu plus tard j'ai eu une frayeur en regardant le JT et croyant comprendre que ce pays allait nous envahir.

Ce devait être pendant la longue guerre qui l'opposa à l'Irak, dont nous étions alliés, ce qui amena Téhéran à financer des attentats dans l'Hexagone, appelée "Petit Satan" par le nouveau régime.

L'image qui se façonna pour moi dans un premier temps fut donc celle d'un pays violent et hostile à la France, peuplé de fanatiques islamistes, ce fanatisme étant à l'époque lointain et exotique et non notre quotidien national.

Je ne sais plus à quelle période j'ai recroisé l'Iran, sans doute en étudiant l'histoire de l'empire ottoman ou celle des mongols, puis en rencontrant des gens issus de ce pays, mais j'ai alors découvert à quel point j'étais loin du compte.

En effet, l'Iran est un pays à la culture extrêmement riche et ancienne. Il fut le siège de nombreux empires, ennemis de Rome et des Ottomans dont ils arrêtèrent la progression.

Y naquit et prospéra une puissante religion monothéiste, le zoroastrisme, aujourd'hui moribonde mais suffisamment importante pour être citée dans la Bible (on dit que les rois mages en étaient des adeptes) et pour avoir donné au monde une diaspora très dynamique.

La communauté indienne des Parsis, dont la réussite politique et économique a été exemplaire, en est issue, et l'un de ses plus illustres membres fut le britannique Freddy Mercury.

Très persécuté et devenu minoritaire après la conquête arabe, le zoroastrime bénéficie aujourd'hui d'une reconnaissance officielle en Iran, au même titre que les "religions du livre", à savoir le christianisme et le judaïsme.

Malgré l'application très stricte de la dhimma, cette discrimination organisée, ces deux communautés sont en effet encore présentes en Iran, ce qui fait du pays une singularité dans un monde musulman qui a globalement chassé ses juifs et massacre régulièrement ses chrétiens.

J'ai rencontré des Arméniens d'Iran, communauté chrétienne jadis florissante dont la moitié est restée sur place à l'arrivée de Khomeini, qui me confirmèrent que le régime les a globalement tolérés.

Ce n'est pas le cas d'une autre religion, le bahaïsme, syncrétisme post musulman né en Iran mais qui lui est férocement réprimée (j'en ai également rencontré quelques adeptes).

Dominé par les Britanniques, envahi partiellement par les Soviétiques, l'Iran mit en place un régime monarchique fort et modernisateur, celui des Shahs, qui transforma le pays en un allié de poids de l'Occident dans cette région tumultueuse.

Les liens avec Israël y furent longtemps cordiaux, ceux avec la France également, beaucoup d'artistes ou d'aventuriers y passant un moment et la bourgeoisie du coin étant souvent francophone.

Ces monarques tentèrent de transformer autoritairement la société, un peu selon la dynamique lancée par Ataturk dans la Turquie voisine et concurrente.

Sur certains aspects, ils allèrent même parfois plus loin que les kémalistes: par exemple le voile fut un temps tout simplement interdit, arraché aux contrevenantes par la police.

Puis vint la date charnière de 1979.

Une vague de mécontentement puissante poussa dans la rue des gens qui réclamaient la chute du Shah, la fin de sa politique et des exactions de sa sinistre police, la SAVAK.

La répression fut violente mais vaine: le régime était dépassé et finit par chuter.

L'opposition qui prit alors le pouvoir se composait d'un conglomérat de démocrates, de révolutionnaires communistes et d'islamistes.

Ces derniers étaient chiites, confession minoritaire dans l'islam mais majoritaire dans ce pays multi culturel et multi ethnique, et c'est sans doute pour ce rôle de ciment culturel que fut choisie parmi ses dignitaires la personnalité en charge de la transition: l'ayatollah Khomeini, alors en exil en France.

Hélas, il s'avéra rapidement que le remède était au moins aussi mauvais que le mal, et comme dans beaucoup de révolutions (Cuba, l'Algérie, l'URSS), ce fut la branche dure qui rafla la mise.

Les hommes de Khomeini évincèrent tous leurs concurrents, y compris les plus organisés, et instaurèrent une dictature d'un nouveau modèle, une république islamique.

Organisée selon le principe musulman de la velayat-e faqih, elle comporte un parlement élu mais contrôlé par un guide suprême et par le clergé chiite, très organisé et hiérarchisé dans cette confession, lequel en a profité pour considérablement s'enrichir via des fondations qui sont devenues de véritables super entreprises.

La république s'appuie aussi sur une milice fanatisée, les bassidjis, qui recrutent dans le petit peuple en leur donnant des avantages en échange d'une loyauté totale qui va jusqu'au martyre.

La mise au pas de la société fut violente et totale, les morts s'accumulèrent, l'Occident fut chassé, mais aussi les communistes, et s'instaura un ordre inédit que l'on n'avait pas connu jusqu'alors.

En 1980 l'Irak de Saddam Hussein, qui craignait la contagion révolutionnaire dans sa population (dont la majorité était chiite mais qui était dirigée par des sunnites), attaqua l'Iran, comptant profiter de son instabilité pour renverser le nouveau régime et annexer quelques zones arabophones.

Il était soutenu par les Etats-Unis, devenu un ennemi mortel de l'Iran après la prise en otage de leur ambassade à Téhéran, et par la France, gros fournisseur d'armes et de technologies pour Bagdad.

Toutefois, la guerre s'enlisa vite, l'Iran résistant par tous les moyens et notamment une glorification du martyre qui alla jusqu'au spectaculaire sacrifice d'enfants, "volontaires" pour sauter sur les champs de mine.

Du côté de la politique étrangère, Téhéran sut aussi renverser la vapeur, notamment par une campagne d'attentats ciblés en France (les terroristes étaient recrutés dans notre diaspora musulmane, bien que celle-ci soit sunnite) ce qui nous amena à revoir notre soutien à l'Irak.

Ils nous frappèrent aussi dans nos zones d'influence, comme au Liban, où leurs actions entrainèrent un revers sans appel pour la France et amenèrent à la décision de la fin du contingent.

Le pays du cèdre, alors en pleine guerre civile, fit rapidement partie du réseau que sut mettre en place Téhéran pour se constituer un glacis protecteur contre Washington (baptisé le grand Satan) et ses alliés arabes, ennemis car sunnites.

Au Liban les mollahs s'appuyèrent sur le puissant Hezbollah, état -chiite- dans l'état, et ailleurs sur les courants hétérodoxes de l'islam généralement persécutés, des Houtis du Yémen aux alaouites syriens de la famille Assad.

Ainsi, la réaction de ses ennemis ne réussit pas à balayer la dictature iranienne, qui s'enracina profondément.

Elle survécut à la mort de Khomeini, s'accommoda d'être au rang des ennemis jurés de Washington et, forte de sa démographie et de son pétrole, elle réussit à asseoir sa position.

Pour se gagner la rue arabe, le régime se mua par ailleurs en ennemi le plus intransigeant d'Israël, les grandes déclarations de haine anti sioniste étant un des attributs de leurs dirigeants, notamment du temps de Mahmoud Ahmadinejad.

J'ai pu voir auprès de collègues venus du Maghreb que la république islamique d'Iran y conservait un prestige certain (je me souviens d'un échange un peu surréaliste entre mon collègue arménien d'Iran et un Marocain qui avait du mal à croire l'expérience du premier).

Lorsque suite à l'épisode 2 de la guerre des Bush la dictature de Saddam Hussein s'écroula, l'Iran connut même un regain de pouvoir et de visibilité.

En effet, Téhéran profita du choix américain de promouvoir la majorité chiite de l'Irak pour y avancer ses pions, créant ce qu'on appela alors "un arc chiite" dans la région.

Cette parenthèse se ferma toutefois avec l'avènement de Daesh et de ses violences anti-chiites (anti tout ce qui n'était pas eux en fait), puis avec la récente série de revers très sérieux chez leurs alliés.

Il y eut tout d'abord la chute inattendue du régime syrien, abandonné par son mentor russe bloqué en Ukraine, et la prise de pouvoir par un islamiste passé par deux des plus virulentes organisations sunnites: Al Qaeda et Daesh.

Il y eut ensuite la décapitation du Hezbollah par Israël, dans l'une de ces spectaculaires opérations dont ce pays a le secret.

Il y eut enfin la guerre de représailles de l'état hébreu suite au pogrome du Hamas, dont le gouvernement le plus à droite de l'histoire du pays profita pour bombarder l'Iran sur son propre territoire, appuyé par des US ayant précédemment tué un de leurs généraux emblématiques.

Aujourd'hui l'Iran est certes dans un creux, mais la république islamique est toujours là, presque cinquante ans après la révolution qui renversa le Shah.

Elle continue à se projeter à l'extérieur et à poursuivre son programme nucléaire, dont les épisodes sont autant de rebondissements et de chassé-croisé avec l'Occident.

De réelles tensions avec ses communautés parfois tentées par l'autre côté de la frontière (il y a notamment en Iran un petit cinquième des Kurdes, une minorité arabe et plus d'Azéris qu'en Azerbaïdjan), n'ont pas non plus entrainé l'implosion du pays.

Une opposition vigoureuse à l'étranger n'a pas eu plus de succès, qu'il s'agisse des nostalgiques du Shah, plutôt en perte de vitesse, ou du groupe islamo-marxisant les moudjahidines du peuple.

Ce groupuscule, dont l'idéologie est un mélange de nationalisme, d'islam et de marxisme, existait déjà du temps du Shah, qu'il combattait.

Ils ont leur siège a Paris, achètent des soutiens où ils le peuvent, ont un fonctionnement quasi sectaire (culte de la personnalité des dirigeants, divorces forcés et séparation d'avec les enfants) et ont commis quantité d'attentats, assassinant notamment un chef de la police.

Très puissants à une certaine époque, ils ont perdu à peu près tout soutien populaire lorsqu'ils se réfugièrent chez Saddam Hussein pour l'aider à combattre l'Iran.

Ainsi, la république islamique d'Iran s'est consolidée, une culture commune s'y est installée, basée sur la religion, mais aussi sur un nationalisme très ancien, et sans doute confortée par le fait d'être un état paria à l'international et entouré de pays religieusement hostiles à l'échelon local.

En cinquante ans l'Iran a profondément changé.

La population a doublé depuis la révolution, elle frôle désormais les 90.000.000 mais sa fécondité a énormément chuté, atteignant des niveaux occidentaux (moins de 2 enfants par femme).

L'alphabétisation a aussi profondément progressé, il y a désormais plus d'étudiantes que d'étudiants, et le pays s'est massivement urbanisé, plus des trois quarts des Iraniens vivent en ville et l'agglomération de Téhéran est plus peuplée que celle de Paris.

Malgré les souhaits des dirigeants, certaines coutumes n'ont pas pu être touchées, comme le nouvel an zoroastrien, interdit au début par les mollahs mais ré autorisé peu après.

L'Iran est semble-t-il devenu le recordman du monde des rhinoplasties, il est ravagé par la consommation d'opiacées (sans doute la proximité de l'Afghanistan joue-t-elle), et on y fabrique clandestinement de l'alcool dans les appartements, ce qui occasionne parfois des explosions.

L'hypocrisie sexuelle y est aussi forte, certains jeunes ironisant sur le fait que Téhéran est capitale mondiale du sexe anal du fait de l'obsession de la virginité au mariage.

La question migratoire commence à se poser, notamment avec l'arrivée de réfugiés afghans, souvent de la minorité hazara.

Bref, on a le sentiment d'un peuple moderne, jeune et désenchanté, vivant dans un régime idéologique discrédité, corrompu mais craint, un peu comme une sorte de version islamique des dictatures d'Europe de l'Est d'avant la fin du bloc communiste.

Ce pays passionnant a en tout cas une production culturelle très riche, qu'elle soit le fait de ses habitants ou de sa diaspora, et c'est de ce que j'ai pu lire ou voir et de ce qu'elle m'a appris que je parlerai dans le deuxième volet de cet article.

dimanche 11 mai 2025

Orthodoxes et schismatiques (9) - L'islam : le sunnisme

L’islam était uni pendant la vie de Mahomet.

Après son décès se posa la question de sa succession, puisque, s'il était un prophète, il était également un dirigeant politique.

Deux visions de sa succession s'opposaient.

Certains préféraient choisir le nouveau calife dans la famille de Mahomet, en la personne de son gendre et cousin Ali, d’autres étaient partisans de l’élire parmi ses compagnons.

Ces derniers eurent gain de cause, puisque c’est Abou Bakhr, un disciple historique (on dit qu’il fut le premier homme à suivre le nouvel enseignement) qui devint le nouveau calife.

Lorsqu’il mourut à son tour lui succédèrent deux autres califes que les traditions disent "bien guidés" : Omar puis Othman.

De nombreuses crises agitaient toutefois l’empire, qu’il s’agisse de tribus rebelles ou déjà de gens dont l'interprétation de la nouvelle religion divergeait (il existe quelques exemplaires de Corans alternatifs de l’époque, à l’instar des nombreux évangiles apocryphes que connut le christianisme avant de se stabiliser sur un canon).

C'est dans ce contexte qu'Othman fut assassiné, et c’est cette fois-ci Ali qui lui succéda.

Pendant son règne les divisions au sein du califat continuèrent à s’amplifier, s'accompagnant de guerres et de violences.

Une partie des musulmans, tenant Ali pour responsable de ces divisions, finit par contester son autorité.

Prônant une vision de l'islam détachée de toute idée dynastique ils constituèrent les kharidjites, la branche la plus minoritaire de l'Oumma (dont je parlerais dans un autre post). 

Un autre groupes s'opposa frontalement à lui, ce qui aboutit à son assassinat.

C'est cet événement qui scella la division de l'islam.

Les partisans d'Ali, reconnu par eux comme le vrai successeur de Mahomet , deviendront les chiites.

A contrario, d'autres souhaitèrent la poursuite du califat mais considérèrent que la doctrine, la sunna, devait être le socle de la croyance musulmane plutôt que le principe dynastique. 

Il fondèrent le sunnisme, qui regroupe 80% des musulmans aujourd'hui.

En plus du livre saint, les sunnites se basent donc sur la vie de Mahomet, son enseignement mais aussi ses faits et gestes, ce qu’il approuvait ou désapprouvait, etc.

Le Prophète reste en effet l’exemple du musulman parfait, et tout croyant a le devoir de s’en inspirer.

Comme l’islam en général, le sunnisme est largement décentralisé (rien de comparable à la hiérarchie catholique) et connait plusieurs subdivisions.

Il y notamment le découpage en quatre écoles, chacune portant le nom de l’imam qui la fonda.

Je ne sais pas trop à quoi elles correspondent d’un point de vue théologique, mais chacune est majoritaire dans une région du globe. Il s’agit de :

- L’école hanafite : c’est la plus ancienne et aussi la plus nombreuse en nombre d’adeptes (on les estime entre un tiers et la moitié des musulmans). Elle est majoritaire chez les peuples turcophones, du sous-continent indien, chez les Afghans et les Syro-Libanais.

- L’école malékite : deuxième en nombre de fidèles, elle domine largement en Afrique du Nord, à l’exception de l’Egypte, et dans la moitié nord de l’Afrique subsaharienne. De ce fait c’est aussi la principale école des musulmans de France.

- L’école chaféite : elle est la plus importante en Indonésie, premier pays musulman du monde, et dans les pays d’Asie du sud qui la jouxte (comme la Malaise) ainsi que sur la côte est de l’Afrique, avec d’importantes communautés en Irak, Turquie, Egypte et Yémen.

- L’école hanbalite : école la plus conservatrice, elle est prépondérante dans la péninsule arabique, et son plus important bastion est l’Arabie saoudite.

Chacune de ces écoles connait elle-même des subdivisions, certains points de doctrine ou théologiques sont partagés par plusieurs écoles, il existe des confréries, etc.

Mon impression est qu’on retrouve dans le sunnisme le même foisonnement décentralisé que dans le protestantisme, ce qui explique par ailleurs la difficulté pour nos états sécularisés de trouver un interlocuteur unique pour dialoguer avec les communautés musulmanes.

Dans toute cette diversité, certains groupes sont particulièrement connus en Occident.

1. Les salafistes

Les adeptes du salafisme ont une lecture littéraliste du Coran et pour but la restauration d’une société musulmane à l’image qu’ils se font de celle des premiers croyants.

Leur vie s’ordonne autour de principes très tranchés, séparant tout entre ce qui est licite et ce qui est illicite, et ils veulent se préserver des innovations de la modernité.

La première manifestation de cette doctrine est vestimentaire, mais cela peut descendre jusqu’à la position correcte pour dormir.

On distingue trois options dans le salafisme.

Il y a tout d’abord les quiétistes, qui, se concentrant sur la religion, veulent se retirer au maximum du monde pour se consacrer à Allah.

On pourrait les comparer aux amishs ou à certains ultraorthodoxes juifs.

Il y a les politiques, qui veulent peser sur le monde en entrant dans l’arène pour hâter l’état islamique, un peu comme le font les frères musulmans ou la moral majority chrétienne aux Etats-Unis.

Et il y a les plus connus, auxquels les salafistes sont souvent réduits : les terroristes, ceux qui veulent imposer leur loi par le fer et le feu et combattent au sens littéral du mot la mécréance sous toutes ses formes.

Malgré ces différences, il y a néanmoins une constante dans ces trois modèles, c’est la difficulté de cohabiter avec le monde qui les entoure, suscitant des frictions fréquentes et posant de véritables défis dans nos sociétés plurielles.

Les dernières années les ont en effet vu remporter d’importants succès un peu partout dans l’Oumma, où ils apparaissent pour beaucoup comme une sorte d’idéal, prescripteur de normes de vie.

Leur expansion est concomitante de l’importance du halal et de l'endogamie accrue qu'on peut tous constater.

2. Les soufis

Pour beaucoup de gens le soufisme est attaché une image orientaliste un peu réductrice : celle des derviches tourneurs, de leur vrai nom mevlevis, ces hommes habillés de blanc qui tournent sur eux-mêmes jusqu’à la transe et sont devenus une image d’Epinal de l’empire ottoman.

Au-delà de ce cliché, le soufisme est une branche ésotérique de l’islam sunnite.

Sans m’enfoncer dans la complexité foisonnante de leurs doctrines, j’ai retenu l’idée d’un chemin personnel vers Allah, d’une forme de renoncement aux aspects matériels du monde, un peu comme les sâdhus ou les moines mendiants, d’une initiation a des vérités cachées.

Pour atteindre leurs objectifs, les soufis utilisent plusieurs chemins, comme cette étrange danse, ou plus souvent une surenchère dans la prière et le jeûne.

Cet aspect mystique et ces pratiques un peu extrêmes les ont souvent rendus suspects à la fois auprès des autorités (la Turquie moderne les a un temps interdit) et des musulmans plus traditionnels.

On sait qu’aujourd’hui ils sont condamnés par les adeptes de l’islam littéraliste.

On sait aussi que cette variante de l’islam a fasciné plusieurs intellectuels occidentaux dont certains s'y convertirent, à l’instar de l'inclassable René Guénon.


Début: Orthodoxes et schismatiques (1) - Introduction

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samedi 31 octobre 2020

Terrorisme: pourquoi la France?

Suite à l'attentat de Nice du 14 juillet 2016, un ami canadien horrifié m'a demandé pourquoi c'était encore une fois la France qui était touchée. Ce post reprend grosso modo les pistes que j'ai pu évoquer à l’époque avec lui, complétées par mes lectures et par la longue litanie des attentats qui ont suivi celui-là.

Pour moi la toute première raison est le nombre de musulmans en France.

On interdit toujours soigneusement toute statistique ethnique dans notre pays, on critique Robert Ménard quand il déclare faire une estimation du nombre d'enfants musulmans de sa ville, mais on nous dit ostentatoirement qu'un tiers des victimes du cinglé niçois au camion était composé de musulmans (symboliquement, la première personne qu'il a tuée était d'ailleurs une femme voilée).

Dans cette histoire, on a baissé la garde, dans le but -louable comme pour le malheureux Ahmed Merabet ou pour les victimes de Merah, notamment le fils de l'emblématique Latifa Ibn Zaiten- de montrer que cette histoire est beaucoup moins simple que le massacre d'une population majoritaire par une minorité musulmane haineuse, et du coup on a un chiffre.

Qui fait réfléchir.

A ceux qui pourraient encore en douter, il souligne que dans chaque coin de France il y a des musulmans, maghrébins dans leur écrasante majorité, qu'ils sont là depuis longtemps, enracinés et dispatchés un peu partout.

Il n'y en a pas que dans le 9-3 ou à Marseille, mais à Nice, à Limoges, à Dijon, à Bourges, à Lons-le-Saunier, à Strasbourg.

Ils n'ont pas tous l'accent du bled, de la cité ou du sud du pays, mais certains ont le parler haché de la campagne alsacienne, celui traînant du Doubs, ou encore celui des chtis.

Il n'y en a pas qu'aux ASSEDIC, dans les prisons, dans le foot, dans le rap ou dans des kébabs, mais dans les hôpitaux, les facs, les forces de l'ordre, les SSII, les garages, et -depuis peu, certes- dans les ministères.

Le fait que depuis quarante ans ils trustent la place numéro un des nouveaux arrivants, qu'ils sont de moins en moins discrets et de plus en plus ostentatoires d'un point de vue religieux donne l'impression qu'ils sont perpétuellement en train de descendre du bateau, mais c'est une histoire beaucoup plus longue et ancienne.

On en est à la quatrième génération, sans compter les coloniales, et dans 10 ans ça fera deux siècles que les Français ont débarqué à Sidi Ferruch, initiant une longue histoire avec le Maghreb, principale source d'immigrés musulmans en France.

Du coup chaque personne qui réfléchit un peu a vaguement conscience que les éternels "entre 4 et 6.000.000 de musulmans français" qui nous sont inlassablement ressortis dans les (nombreux) articles sur le sujet doivent être dépassés depuis bien longtemps

Il est même possible que chez nous, où le musulman a un visage maghrébin, on ait dépassé le miroir de l'Algérie d'avant 1962 avec ses 10% de Pieds-Noirs, voire qu'on soit plus proches des USA et de leurs 20% de latinos, surtout quand on descend dans les classes d'âge.

Les générations du Baby Boom cachent encore un peu ça. La masse de cheveux gris européens donne l'illusion d'une majorité nette, surtout qu'elle détient la majorité écrasante dans toutes nos élites, mais les cours d'école nous prédisent un tout autre futur pour dans pas si longtemps.

Gilles Kepel nous dit qu'il y a déjà en France plus de personnes d'origine maghrébine qu'il n'y a d'Arabes au Bahreïn ou aux E.A.U..

On sait aussi que leurs plus grosses diasporas s'y trouvent (sauf peut-être pour le Maroc, aux destinations très diversifiées), qu'ils représentent la moitié de nos étudiants étrangers, et que tous les Tunisiens, les Marocains et les Algériens ont un lien avec l'Hexagone: un parent qui s'y trouve, des rudiments de langue...

Et des deux côtés de la Méditerranée, tous semblent éprouver des sentiments vis-à-vis de la France: colère, haine, amour, envie, mépris...en tout cas rarement l'indifférence ou le sentiment de ne pas être concerné (quelques exemples: ICI la fête des Algérois quand la France perdit la coupe du monde 2016, ICI un article sur le rôle du français...).

En somme, la France, qui croyait avoir tiré un trait sur le monde arabe en quittant l'Algérie, au prix du sacrifice du million et demi de rejetons qu'elle y avait, découvre qu'en fait ce monde arabe l'a suivie.

Ce petit état des lieux visait à montrer qu'on ne pouvait pas revenir en arrière, sauf si l'on part sur un génocide et une interminable guerre, avec des conséquences sur plusieurs générations et la difficulté à s'en remettre, comme l'Espagne sans ses Morisques ou l'Algérie sans ses Pieds-Noirs, et que cette histoire de Niçois tuant des musulmans l'illustre parfaitement.

Tout cela fait qu'à notre corps défendant, nous appartenons bel et bien au monde arabe.

Et à l'Oumma aussi.

Ce dernier point est d'autant plus vrai que les plus importantes cohortes de notre immigration hors Maghreb viennent aussi de pays majoritairement musulmans, notamment de Turquie et d'Afrique noire.

On trouve une illustration de ce poids dans le très remarqué L’archipel français, où l’auteur Jérôme Fourquet indique qu’en 2016, près de 20% des prénoms donnés en France étaient arabo-musulmans.

Dans son livre controversé mais très riche et très documenté Une révolution sous nos yeux, l'Américain Christopher Caldwell étudie également, à l'échelle européenne, l'impact de l'installation massive de populations musulmanes sur nos sociétés.

Il explique que l'identité "latino" est née aux USA, que c'est la situation d'exil qui a transformé des Paraguayens, des Honduriens, des Portoricains et des Mexicains qui ne se sentaient pas forcément d'affinités en une communauté, unie par la langue espagnole, la foi catholique et le regard des autres communautés.

Il fait le pari qu'il y aura la même dynamique avec l'islam européen, citant les écrits d'un britannique pakistanais racontant l'événement fondateur que fut pour lui la série de manifs contre Salman Rushdie: "Pour la première fois, nous n'étions plus gujarati, pachtoune, kashmiri, mais musulmans, unis et conscients" (je refais de tête).

Il ajoute que ces musulmans sont parfois instrumentalisées par les puissances islamiques, qui peuvent les utiliser comme naguère nous avons utilisé les minorités chrétiennes de l'empire ottoman pour notre politique.

La fronde anti-Macron qui a lieu suite à l’égorgement de Samuel Paty en est un bel exemple, surtout si l’on compare avec le silence face à la politique chinoise vis-à-vis des musulmans du Xinjiang: la "spontanéité" de ces mouvements est douteuse.

Et il montre que ça marche dans les deux sens, les musulmans européens sachant également mobiliser l'extérieur en cas de besoin, comme ce musulman danois qui a emmené les fameuses caricatures du Jyllands-Posten en Égypte, en y ajoutant des dessins pornos histoire que la mayonnaise prenne vraiment et qui a déclenché une ire mondialisée.

La naissance de cette communauté enracinée, jusqu’à récemment peu de gens semblaient en avoir vraiment pris conscience.

Ceux qui en parlaient étaient trop souvent des caricatures idéologues, comme Renaud Camus ou Dominique Venner (qui s'est suicidé dans Notre Dame de Paris pour protester contre l'invasion afro-musulmane).

Les autres continuent à jouer en boucle Touche pas à mon pote, et les duels Mélenchon / Le Pen ou Meric / Murillo sont complètement obsolètes.

Parce qu'en effet aujourd'hui les musulmans sont là, la question du pour ou du contre ne se pose plus, ils sont devenus une composante du pays et n'entendent pas faire tapisserie.

Et s'ils décidaient massivement de choisir une voie qui leur soit propre, ça pourrait être vraiment significatif et nous obliger à composer, un peu comme le Canada qui a dû revoir sa politique québécoise dans les années 70 par exemple, ou comme la Roumanie et la Bulgarie qui intègrent les partis magyars et turcs dans leur politique gouvernementale.

L'extrême droite croit ça, certains maires de banlieue croient ça, Daesh croit ça, des partis ethno-religieux naissants (comme le PEJ ou l’UDMF
croient ça, Houellebecq croit ça, Caldwell croit ça, etc.

Ce n'est pas encore fait, peut-être que ça ne se fera pas, les musulmans sont trop divers et pluriels, mais l'idée qu'il faut désormais disputer chaque migrant musulman au contre-modèle islamiste m'a semblé le truc le plus juste dans la conclusion de "Une révolution sous nos yeux"

L'enjeu de l'Europe et surtout de la France, c'est donc l'adhésion à son projet national 
de ses musulmans, avec lesquels elle est condamnée à se réinventer.

Et donc, on ne peut pas revenir en arrière, mais aussi -et c'est là que je rejoins mon propos initial- on ne peut pas non plus être neutres, on ne peut plus.

Parc que désormais, tout ce qui se passe dans monde arabo-islamique a des conséquences directes chez nous: Nice et Charlie sont les manifestations locales des fractures de l'islam contemporain, en pleine mutation.

Le choix n'est donc pas d'aller chasser Assad et de pacifier le Sahel ou de rester en retrait: on est partie prenante de ces problèmes. Ne pas l'admettre c'est comme si la région Centre était en guerre et qu'on se disait que ça ne nous regardait pas.

Ces attentats réguliers sont une manifestation d’un contre-projet monstrueux mais qui séduit beaucoup de gens. Si ça arrive chez nous c'est parce que nous sommes aussi devenue une terre d'islam et si ça arrive plus souvent qu'ailleurs c'est tout simplement parce que nous avons la plus forte communauté musulmane d'Europe.

Certains disent que les terroristes islamistes n’ont rien à voir avec l’islam.

Ce n’est pas ce que disent les intéressés avant de tuer: ils se considèrent eux-mêmes comme musulmans, comme les vrais musulmans. Il serait donc plus juste de dire que ce sont deux visions de l'islam qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre.

Et si tous les musulmans ne sont Dieu merci (si j'ose dire) pas islamistes et si tous les islamistes ne sont pas terroristes, il y a évidemment un lien entre eux. Le nier c’est comme si on disait que le suprématisme blanc n’avait rien à voir avec les Blancs.

D'ailleurs, les pays où les musulmans sont dans un nombre insignifiant n’ont jamais connu de terrorisme islamique, quels que soient les problèmes qu’ils connaissent par ailleurs.

Tout ceci pour rappeler cette évidence : le fait que nous avons l’une des plus importantes communautés musulmanes d’Europe fait qu'on a potentiellement plus de "candidats".

On peut en valeur absolue, souligner que l'Allemagne a plus de musulmans, mais ils sont essentiellement Turcs, et le contrat passé entre l'Allemagne et la Turquie est (était plutôt, Erdogan a changé tout ça) plus sécularisé et plus stable, a préservé une certaine paix civile que nous n'avons pas connue. Et puis ce pays n’a pas été colonisé, ce qui génère sans doute moins de rancœur.

A contrario, l'Algérie, notre premier fournisseur donc, est un pays fermé dont le pouvoir est confisqué par une aristocratie issue de la guerre d'indépendance qui a besoin de l'épouvantail français pour asseoir sa légitimité.

Il a de plus connu une guerre civile abominable dont les protagonistes islamistes sont venus en France propager leurs idées, parfois avec le statut de réfugié (l’affaire Paty implique elle aussi un réfugié).

Une autre cause est l'origine socio-économique des musulmans, qui en France est plus basse que la moyenne nationale. Ce positionnement et la sous-qualification qui va avec ne facilitent pas l'intégration économique,  ni l'intégration tout court, et nombre d'immigrés sont touchés en premier lieu par le chômage, ce qui entraîne là encore rancœurs et crispations.

Comme autre source de conflit il y a aussi notre approche plus dure des rapports entre le religieux et l'espace public.

Notre laïcité est une espèce d'OVNI dans la liste des politiques religieuses, qui est souvent critiquée, notamment par l'Europe du nord et le monde anglo-saxon, et propice au conflit avec ceux qui se définissent par leur religion.

Toutefois, si l’on regarde les pays voisins, on constate que cette différence est à relativiser, les mêmes problèmes s’y rencontrant quelle que soit l’approche adoptée.

Autre raison potentielle, nous avons aussi une culture politique assez belliqueuse. Extrêmes gauche et droite ont été violentes en France, et dans notre tradition l’affrontement passe souvent avant la discussion.

Entre peut-être aussi en compte le fait que nous ayons la plus grosse communauté juive d'Europe, l’islam conservateur étant farouchement antisémite, comme le soulignent les actions de
Adel Amastaibou, Mohammed Merah, Youssouf Fofana, Ahmedy Coulibaly ou Kobili Traoré.

Enfin on peut penser que le choix fait par les gouvernements français depuis plus de trente ans de réduire les budgets de l'armée, de la police et de la gendarmerie, ainsi que leurs effectifs (le pire ayant sans doute été Sarko avec sa RGPP) a un impact sur son efficacité.

Mais au final, si l’on peut envisager différentes façons de lutter contre les effets de l’islam radical, la vraie solution, pérenne et durable, ne peut venir que de l’intérieur de l’islam.

Sans une réforme de la vision du monde de ses croyants qui les réconcilierait avec la modernité, la diversité et l’individu, rien ne changera.

Toutes les études montrent que les diasporas musulmanes vivent à l’heure de leurs pays d’origine plus qu’à celle de ceux où ils vivent, et que leurs opinions sont à rebours de celles de leurs concitoyens.

Sur la place de la femme, l’homosexualité, le blasphème et la tolérance, les musulmans de France constituent la communauté la plus conservatrice, près de la moitié de ses fidèles allant jusqu’à considérer que la loi religieuse passe avant celle de la République.

Dans l’Oumma, les mouvements islamistes se succèdent sans faiblir, chacun d’entre eux séduisant une frange des croyants et proposant un mode opératoire pour atteindre leur objectif final: l’affrontement avec le reste du monde pour mener à l’avènement d’une Terre 100% musulmane.

Tant que cette idéologie séduira, qu’elle représentera un idéal, une possibilité de se racheter, de se venger ou de s’accomplir, tant qu’il n’y aura pas en face d’alternative plus séduisante, nous ne sommes pas prêts de voir les attentats islamistes disparaitre.

En attendant, il nous faut, un peu comme au temps de la Guerre Froide, avec la différence que notre ennemi intérieur n’a pas vraiment de Moscou (encore que les gouvernements des pays du Golfe y ressemblent beaucoup), veiller, surveiller, punir, faire attention à être équitables, et aussi offrir des opportunités et un modèle suffisamment résilient.

Il y a urgence, le séparatisme dont parlait notre président n’est pas un fantasme, il est dopé par les déséquilibres démographiques et s'il aboutit, il promet à l'Europe un futur de type Israël ou Liban, voire pire.

jeudi 15 décembre 2016

Sous le hidjab, la femme

Depuis désormais pas mal d’années, le costume islamique féminin sous toutes ses variantes, tchador, hidjab, niqab, burqa, abaya, jileb et maintenant burkini (tous ces mots dont les générations précédentes de Français ignoraient jusqu'à l'existence) est un sujet de débat permanent.

Critiqué ou revendiqué, il est maintenant partout, on en voit de plus en plus et de manière de plus en plus diffuse.

Omniprésent dans toutes nos villes, il se rencontre aussi au détour des villages, voire aux fins fonds de la campagne (ainsi la femme d'un bûcheron turc de mon village limousin perdu).

A son sujet on a tout entendu, qu'il était un signe d'asservissement (comme le dit notre président), qu'il était le symbole d'une foi et porté sans arrière-pensée, qu'il était un signe de pudeur, qu'il était le dévoiement d'une religion, un marqueur politique, que sais-je encore.

Dans tout ça il n’y a selon moi que deux certitudes.

La première c’est que ce bout de tissu est l'étendard d'une conviction, une sorte de message indiquant « Je suis musulmane » à son entourage, que ce message soit belliqueux ou non.

La deuxième c’est que dessous il y a une femme.

Par cette deuxième remarque, qui parait triviale, je veux dire que ces personnes, qu'on a tendance à résumer à leur foulard, revendiquent et assument une autre forme de féminité (du moins pour celles -dont j’ose croire que c’est la majorité- qui ne sont pas complètement obnubilées par la religiosité).

Sous nos contrées et dans les pays musulmans les plus modernes, on voit bien que ces femmes sont de leur temps, c’est-à-dire qu’elles revendiquent leur place dans l’espace public, voire qu'elles adaptent des valeurs dites occidentales comme l’individualisme ou une certaine forme de féminisme à leur islamité.

Dans les cas extrêmes, le port de ce costume peut même être une sorte d'outil de conquête et de domination.

Mais surtout, et c'est là où je voulais en venir, ces femmes sont coquettes.

On connait tous l’histoire, vraie ou fausse, des femmes du Golfe qui dévalisent les magasins parisiens de lingerie fine, laissant imaginer que sous leurs sévères abayas c’est un festival de sensualité.

On sait moins que le pays le plus gros adepte de la rhinoplastie est l’Iran, prouvant que dans la première république islamique du monde, où le voile est obligatoire, la séduction reste une préoccupation.

Dans le monde anglo-saxon sont apparues les étranges mipsterz, cet hybride improbable entre la mode musulmane et les hipsters. Ces femmes détournent les codes de leur première identité en les mariant avec la flamboyance dandy des seconds.

Chez nous la youtubeuse et blogueuse Asma Farès cartonne en parlant mode et maquillage aux femmes voilées.

Quant à la Turquie, elle investit le secteur prometteur de la mode islamique en en visant le leadership, même si les modèles proposés pour l’instant semblent surtout être une version longue de la mode tout court.

Gageons qu’avec l’arrivée des poids lourds du vêtement comme Uniqlo ou Dolce et Gabbana sur ce marché (arrivée qui ne se fait pas sans remous), il y a toutes les chances qu'il se développe.

Tout ça pour dire que celui qui sait regarder voit que dans nos rues il y a toute une palette de looks islamiques féminins, depuis la rigoriste qui cache même son menton (mais dont les chaussures sont parfois fluos) jusqu’à la subtile porteuse d’un turban dont le côté religieux ne saute pas aux yeux, en passant par les incongrues comme cette fille aperçue il y a quelques années sur un marché et dont le hijab n’empêchait pas le jean taille basse d’exhiber le haut des fesses sanglées dans un mini string.

Que penser de cela ?

Pour ma part, ce spectacle m’inspire plusieurs réflexions.

La première c’est que c'est un phénomène bizarre.

En effet, le voile est censé être un symbole de pudeur, et le transformer en accessoire de mode ou le rehausser de maquillage et de vêtements attirant l’œil ne va pas vraiment dans le sens de la modestie et de la discrétion. Il y a là comme un paradoxe.

La deuxième c’est que comme le désormais célèbre burkini, cette mode islamique me parait un espèce de pont entre des valeurs religieuses, par définition plutôt fermées, et le reste de la société.

Les ponts valent toujours mieux que les murs, et je préfère largement cette coquetterie islamique aux ombres recluses dans les quartiers forteresses du salafisme. Cette version-là d’une vie halal est peut-être une forme d’intégration et ses adeptes un nouveau modèle de l'Occidentale.

Si c’est bien le cas, puisse-t-il prendre le pas sur l’autre version qui a le vent en poupe et cause tant de dégâts.

La troisième réflexion, qui sera ma conclusion, c’est que de savoir que sous le hidjab il y a la femme est quelque part plutôt rassurant.

A voir :
- Un blog sur le foulard sous toutes ses formes

vendredi 20 mai 2016

Apartheid, hijra et mixité sociale

La vague d'attentats islamistes que connait l'Europe est la confirmation d'un sérieux problème social et d'une importante fracture entre les populations.

La cause identifiée par tous et répétée jusqu'à plus soif, y compris jusqu'au plus haut niveau puisque notre premier ministre n'a pas craint de parler d'apartheid social, c'est qu'il n'y aurait pas assez de mixité sociale, un mot qui veut en réalité dire mixité ethnique.

Ainsi, on dénonce inlassablement le fait que les immigrés de culture musulmane seraient sciemment maintenus dans des ghettos à l'écart du reste de la population et de sa prospérité supposée.

Et donc en conséquence, pour corriger le problème et rendre la société solidaire et apaisée, il suffirait de disséminer les populations immigrées, et en premier lieu les musulmanes, au milieu de la population autochtone: l'intégration se ferait alors naturellement et harmonieusement.

Pour mettre cela en œuvre, rien de plus simple: on force les Européens à laisser racisme et préjugés au vestiaire, et on met en place cette diversité tant vantée à grands coups de HLM savamment implantés au cœur des quartiers dits bourgeois.

Soit.

Mais à mon avis, ça ne peut que foirer.

En effet, on oublie la moitié de l'équation, parce que pour qu'une rencontre ait lieu, il faut en effet être deux.

Que les autochtones n'aient pas forcément envie de se mélanger, c'est généralement assez vrai. La peur de l'étranger et le rêve d'entre-soi sont aussi vieux que les villages (rappelons-nous Brassens).

Mais qu'en est-il des fameux "ghettoïsés"? S'est-on demandé s'ils ont envie de ce mélange et s'ils considèrent ladite mixité comme bénéfique et souhaitable?

La réponse n'est rien moins qu'évidente.

L'obsession croissante du halal dans tous les domaines de la vie (vêtements, nourriture, enseignement, mixité sexuelle) ou la persistance du choix du conjoint au bled (rappelons que le mariage est la première cause d'immigration en France) semblent bien indiquer qu'un pourcentage non négligeable ne tient pas tant que ça au fameux brassage refondateur.

La part prépondérante du vote Ennahda chez les franco-Tunisiens pour les premières élections post-Ben Ali va également dans ce sens.

Rappelons que leur programme ressemble plus à une version maghrébine de celui de Philippe de Villiers -pas franchement pro-mélange donc- qu'à un tract de Touche pas à mon pote.

Dans le livre Passions françaises que l'islamologue Gilles Kepel a consacré à l'irruption de la jeunesse musulmane sur la place publique hexagonale, on trouve d'autres exemples significatifs.

Le premier est à Marseille, la ville maghrébine par excellence, dont une part notable des musulmans boycotte le 14 juillet et ses feux d'artifices, car cette fête gratuite est haram, ou du moins pas fréquentable.

Le second est à Roubaix, ville ouvrière qui a digéré des millions de migrants au cours du temps, mais dont la majorité des musulmans, pourtant extrêmement nombreux, ne met jamais les pieds dans l'un de ces estaminets où se sont retrouvées, et mélangées, toutes les vagues précédentes.

On peut être également frappé par la surreprésentation des musulmans dans les parents faisant la grève de l'école contre la théorie du genre, plus suivie dans les ZEP que dans le reste des établissements. D'ailleurs un des leaders du mouvement était la militante Farida Belghoul.

Enfin, à mon modeste niveau, j'ai constaté dans les cours d'école de mes enfants que le voile était un séparateur bien plus fort que la couleur ou l'origine entre les groupes de parents.

Donc les musulmans ghettoïsés souhaitent-ils unanimement le mélange tellement prôné? J'en doute.

Si bien sûr ils veulent tous légitimement la même aisance matérielle que les autres Français, beaucoup ne semblent pas pour autant vouloir s'assimiler ou même simplement vivre avec nous, préférant plutôt un environnement respectant leurs traditions, voire leurs lois.

Qu'on le veuille ou non, il y a donc bel et bien parmi les immigrés musulmans un souhait de préserver une identité, qui peut dériver vers le suivi de la version sclérosée de l'islam en vogue dans tant de pays.

Encore une fois il ne s'agit évidemment pas d'imaginer un bloc uni derrière une position ferme et définitive. C'est plus compliqué, plus gradué et plus confus, avec d'importantes contradictions.

Par exemple, les femmes qui portent le voile et le burqini par pudeur et discrétion sont en réalité bien plus voyantes sous nos cieux que celles qui s'habillent sobrement mais à l'européenne.

On a encore le cas de ces mères marocaines voilées qui réclament des "petits blancs" dans leur école de Montpellier pour que leurs enfants aient toutes leurs chances.

Cette histoire-là a un côté tragique, car ces dames ne voient pas le lien entre leur mode de vie et leurs valeurs religieuses et la fuite des blancs en question.

Car les blancs fuient. Depuis longtemps, ils développent des stratégies pour garder des enclaves où ils restent la majorité et la norme. Michèle Tribalat et Christophe Guilluy, pour ne citer qu'eux, ont analysé ce white flight à la française.

Bien plus que le racisme ou les préjugés, sa motivation majeure est l'envie de préserver un mode de vie, essentiellement de ne pas devoir composer ou redéfinir la place de la femme et de la religion.

Ce n'est en fait que le miroir de ceux qui veulent importer les règles qui ont cours dans leurs sociétés d'origine. Ni les uns ni les autres ne veulent de cette mixité, qu'on tente néanmoins d'imposer par le haut et qui dans ce contexte aura bien du mal à fonctionner.

D'ailleurs on voit que dans tous les pays et tous les contextes, les communautés ont tendance à se (re)constituer des espaces à elles et que la cohabitation autoritaire, outre qu'elle n'est guère démocratique, génère toujours des conflits ou des replis.

Un autre phénomène souligne bien l'idée que le rejet est partagé: la vogue de la hijra.

Ce terme désigne le départ pour un pays musulman, plus proche de la société halal parfaite que fantasment les musulmans les plus engagés, qu'il s'agisse d'un état du Golfe (l'immigration là-bas aboutit rarement car ceux-ci filtrent énormément) ou plus fréquemment du pays d'origine des parents. Il semble que cette émigration devienne le but de plusieurs fidèles.

Que faire dans ce cas, quand le ghetto et la séparation semblent souhaités?

Dans tous les pays d'Europe occidentale, les gens qui ne sont pas aveuglés par l'idéologie (qu'elle soit essentialiste ou béate) se posent tous la question. Je ne crois pas que quelqu'un ait trouvé une réponse satisfaisante.

mardi 9 février 2016

Sous la Bible et le Coran

Dans bon nombre de revues sont régulièrement publiées des cartes qui donnent la répartition des religions dans le monde.

Deux d'entre elles se taillent la part du lion: le christianisme et l'islam, dont les fidèles cumulés représentent plus de la moitié de la population du globe.

Sur ces cartes on voit pour chacune d'entre elles de larges zones bien délimitées, ce qui peut donner l'illusion d'une unité de croyance sur des kilomètres carrés, mais c'est bien souvent un leurre.

En effet, si ces grandes religions monothéistes, exclusives et prosélytes se sont diffusées massivement sur le Globe, leur présence n'est ni similaire, ni uniforme.

Elles varient énormément selon l'endroit, que ce soit dans leurs rites, leurs pratiques ou leur application. Il y a plusieurs explications à cela.

Déjà, leur diffusion fut bien souvent le fruit de l'épée.

Le christianisme s'est tout d'abord établi après la conversion d'un empereur romain, qui imposa ses vues à ses sujets, avant d'être exporté lors des vagues d'expansion coloniale européennes.

L'islam, quant à lui, s'est diffusé dans le sillage des armées arabes qui suivaient Mahomet, puis dans celui des conquérants turcs (Seldjoukides, Ottomans, Timourides...) et le long des routes commerciales qui rayonnaient à travers le Golfe et l'Afrique.

Pour l'une comme pour l'autre, les conversions n'étaient donc pas forcément dues à un appel intérieur, une vocation ou un choix des populations, mais pouvaient relever d'un intérêt bien compris ou être tout simplement imposées.

Dans ce dernier cas, il y eut des résistances plus ou moins fortes.

Celles-ci pouvaient être le fait de cultes pré existants: religions autochtones aztèques et incas ou mythologies nordiques pour le christianisme, hindouisme, bouddhisme, zoroastrisme ou christianisme pour l'islam par exemple.

Plus subtilement, elles pouvaient aussi relever de croyances moins organisées mais plus enracinées, de ces rites animistes ancestraux présents dans toutes les campagnes.

Dans les deux cas, si en surface la religion conquérante domine, on peut trouver encore aujourd'hui des traces de ces anciennes croyances.

Ce sont soit le fait de minorités n'ayant pas renoncé et ayant fini par trouver une place, précaire ou non (que l'on songe aux communautés juives, ou encore aux derniers zoroastriens d'Iran), soit des recyclages, des syncrétismes qui ne disent pas leur nom mais reprennent de vieux rites en les adaptant ou les renommant.

Parmi les cas les plus célèbres de religions camouflées il y a le vaudou antillais.

Ce culte venu de l'Afrique de l'ouest fut importé et conservé par les esclaves christianisés de force qui renommèrent leurs divinités du nom de saints catholiques pour donner le change.

Il y eut aussi les marranes, ces Juifs qui pratiquaient en cachette tout en se disant catholiques dans l'Espagne du XVIème siècle.

Mais au-delà de cela, il y a aussi des pérennités plus souterraines, des héritages non dits qui contribuent à nationaliser ou à régionaliser les religions, dont les populations converties font une version locale en se l'appropriant.

Cet aspect fascinant concerne notamment les pèlerinages et les fêtes.

Je vais donner quelques exemples intéressants.

Dans le monde chrétien, la Vierge Marie a souvent réincarné des déesses antérieures, comme la précolombienne Pachamama en Amérique latine.

Les rituels de fertilité de la Saint-Jean européenne remontent eux aussi à des temps très largement pré chrétiens.

Toujours en lien avec le feu, l'Iran, qui est une stricte république islamique, ne continue pas moins à célébrer la zoroastrienne fête du feu.

En Égypte, la mosquée Aboul-Hagag a été construite sur une église copte, elle-même construite sur un temple pharaon.

Dans ce lieu, des femmes viennent depuis l'Antiquité se frotter le ventre pour devenir fécondes, perpétuant une tradition hors d'âge.

Autre tradition réinventée en Égypte, pour le Mouled (nativité) des saints, beaucoup de rituels pharaoniques sont également recyclés, comme la barque du soleil.

Enfin, on ne compte pas les lieux ou les divinités pré monothéistes perpétués sous un autre habillage. 

Du Maroc à la Bretagne et de Bogota à Islamabad, les pèlerinages locaux ont été ainsi conservés au cours des siècles, ainsi que les saints ou les marabouts dont la vie et les pouvoirs reprennent des croyances d'avant Jésus ou Mahomet.

Quand on cherche un peu, on trouve donc beaucoup de choses sous la Bible et le Coran, et il y a bien souvent plus de points communs entre des compatriotes chrétien et musulman qu'entre des gens de même confession mais de pays différents.

Et du coup les grandes tâches colorées de nos cartes, tout comme les rêves de chrétienté universelle ou d'Oumma unie sont donc à relativiser...et j'ai envie de dire tant mieux.

Lien:

dimanche 17 mai 2015

Orthodoxes et schismatiques (8) - L'islam : introduction

L'islam est la troisième et la plus récente des religions abrahamiques.

Deuxième confession la plus répandue sur le globe, elle est aussi en pleine expansion depuis plusieurs années, essentiellement pour des raisons démographiques.

Comme je l'ai fait pour les autres religions, je ne vais pas ici parler théologie, mais plutôt d'histoire et de fait social.

L'islam nait dans la péninsule arabique au 6ème siècle après Jésus-Christ. Il se base sur un livre, le Coran, dicté par l'ange Gabriel au prophète Mahomet.

Comme le christianisme le fait avec le judaïsme, l'islam se reconnait un cousinage avec les adeptes de ces deux religions, qu'elle désigne comme "gens du livre".

En revanche, là où la Bible reprenait l'ensemble des livres de la Torah en les complétant par d'autres, le Coran considère ces deux révélations comme altérées, comme une parole divine mal interprétée.

Et donc, si l'on retrouve bien une partie des personnages et enseignements de ces deux autres religions, c'est avec des différences parfois très importantes.

Dès son apparition, cette nouvelle croyance connait bien vite le succès, les disciples de Mahomet se multipliant et finissant, à la suite de nombreuses batailles, par fonder un état religieux: le califat.

Cet état, qui recouvrait la quasi totalité de la péninsule arabique est un modèle de perfection pour les musulmans d'hier et d'aujourd'hui.

Après le décès de Mahomet, il fut administré par divers successeurs qui l'agrandirent énormément, conquérant peu à peu l'ensemble du monde arabe, la Perse, l'Espagne, et fondant des royaumes (ou en convertissant les dirigeants) le long des routes du commerce et de la guerre, en Afrique comme en Asie.

L'expansion arabe finit toutefois par marquer le pas, notamment du fait de la montée en puissance d'une chrétienté tout aussi belliqueuse.

Ce fut alors le monde turc qui prit le relais dans la diffusion de la foi musulmane.

Une partie des descendants de Genghis Khan s'était en effet convertie, et les empires qu'ils se taillèrent en Asie centrale, en Inde, en Anatolie et en Europe de l'Est installèrent cette religion dans les territoires nouvellement conquis.

Aujourd'hui l'islam continue à se développer, mais essentiellement via les migrations, le monde musulman connaissant une fécondité globalement plus forte que le reste du monde ainsi que bien souvent des situations de pauvreté poussant à l'exil.

A l'instar du christianisme, l'Oumma, la communauté des croyants, est également très divisée, et l'islam a généré bon nombre de syncrétismes et religions dérivées.

Les posts suivants vont décrire grossièrement cette complexité.