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dimanche 7 décembre 2025

Chanson (34) : Frappe avec ta tête

J'ai déjà parlé de la place qu'avait Daniel Balavoine dans ma vie et dans ma discothèque, mais aujourd'hui je voudrais mettre le focus sur une de ses chansons les plus marquantes pour moi.

Il s'agit de Frappe avec ta tête.

Lorsque j'avais récupéré l'album qui la contenait, Loin des yeux de l'Occident, elle ne m'avait pas spécialement attiré l'oreille.

Elle faisait partie d'un tout qui me plaisait, et avait un titre un peu bizarre, mais comme Les petits lolos ou Poisson dans la cage par exemple.

Et puis il y eut ce soir qui est resté gravé dans ma mémoire.

J'étais dans mon lit et j'écoutais une nouvelle fois cet album. Je revois même les têtes de lecture en train de tourner sur mon petit radio cassette de l'époque (ce devait être mon premier combiné).

Cette fois-ci, je ne sais pas pourquoi, j'écoutais les paroles et j'ai entendu pour la première fois ce vers glaçant: "A cours d'idées, ils t'ont coupé, et la langue et les doigts". Je me souviens avoir été horrifié par cette image, limite paniqué.

Je ne sais plus ce que j'ai fait sur le moment, mais je compris que ce morceau parlait d'une victime de torture que les mutilations décrites empêchaient de s'exprimer, et qui pour ne pas renoncer frappait avec sa tête.

L'idée était que la force morale était plus forte que la répression.

J'appris quelques années plus tard que la chanson était dédiée au musicien argentin Miguel Ángel Estrella, persécuté par les dictatures alors en place en Amérique latine.

En tout cas à partir de cette prise de conscience Frappe avec ta tête est devenu pour moi un titre phare de Balavoine et en bonne place dans ma discothèque idéale.

Musicalement, il est construit autour d'une basse et de nappes de clavier lourdes et angoissantes, que rejoignent les autres instruments dans une progression très soft.

Balavoine chante les couplets à l'économie, lâchant un peu de sa puissance dans les refrains, et explosant littéralement à la fin, où il pousse des cris de fureur et de rage tandis que les choeurs répètent de manière lancinante "Frappe avec ta tête".

L'effet sur moi est toujours le même, une envie de me battre contre l'adversité, un désir de revanche et une rage qui monte contre l'injustice.

J'ai eu l'occasion d'écouter des versions live de ce morceau, qui m'ont fait regretter de ne pas avoir pu voir Balavoine en concert.

Il pousse ce morceau à l'extrême, fait hurler le public avec lui, le lance dans un véritable combat. C'est jubilatoire et extrêmement puissant.

Frappe avec ta tête a 42 ans, Balavoine nous aura quittés depuis 40 en janvier prochain, mais les geôles et les gens qui frappent avec leur tête n'ont hélas pas disparu, on a même l'impression que ces dernières années les délits d'opinion ont le vent en poupe.

Le constat reste donc d'actualité, et si je ne crois plus "qu'on ne se bat pas contre les hommes qui peuvent tout pour ce qu'ils croient" je continue à écouter ce morceau et à espérer avec lui.


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vendredi 27 décembre 2024

Chanson (19): Les forêts noires

Je suis né dans une France déjà bien américanisée en termes de culture, notamment musicale.

La vague yéyé qui faisait des VF souvent puériles de hits américains, était passée.

Il y avait une volonté plus grande de créer soi-même et de faire du "sérieux".

Mais on était toujours dans une espèce de copie appliquée de ce qui se passait dans le monde anglo-saxon.

Le temps de l'émancipation des années 90, quand le rock français se mettrait à construire des passerelles avec notre patrimoine (ou ce qu'il en restait) et avec d'autres musiques, issues du reste du monde ou de l'immigration, n'était pas encore arrivé.

Paradoxalement d'ailleurs, cette maturité des 90es a correspondu à la fin de l'hégémonie du rock auprès des jeunes, qui fut détrôné par le rap en même temps que la population changeait massivement.

Mais pour en revenir aux années 80, on pouvait dire en simplifiant qu'on faisait de la musique anglo-saxonne avec des paroles en français, chaque grand courant naissant à Londres, New York ou Los Angeles générant des groupes en VF qui tentaient de devenir l'équivalent français de Madonna, Cure ou Depeche Mode.

Ce n'était pas facile.

Les structures (studios, salles) manquaient, le marché était relativement étroit, les médias longtemps sous contrôle.

Combien de groupes régionaux qui tentaient leur chance ont-ils réussi à percer, ne serait-ce qu'un temps? Combien surtout sont restés locaux et n'ont jamais pu transformer l'essai?

Celui qui chantait le titre dont je vais parler aujourd'hui était l'un d'entre eux.

Il s'appelait Sclérose et venait du Limousin, il était plutôt bon et produisit une série de titres que j'entendais dans les radios du coin, mais ne réussit pas à percer au niveau national.

Leur musique était très new wave, avec beaucoup de clavier et le son un peu froid de l'époque. Leur chanteur avait une voix un peu juvénile/androgyne qui collait bien avec leurs textes, fouillés et poétiques.

C'était je crois mon frère aîné qui m'en avait parlé et m'avait fait écouter quelques morceaux, et j'ai longtemps gardé en mémoire des extraits d'une chanson touchante et obscure qui parlait d'une fille trop belle se lavant dans des eaux...

Grâce à la magie internet, j'ai fini par retrouver Les forêts noires (c'est le titre) ainsi qu'une mauvaise vidéo du groupe le jouant en extérieur un jour de froid glacial comme il y en avait encore dans les années 80.

D'autres chansons que je connaissais étaient également disponibles, mais c'est celle-ci qui reste ma préférée.

La douce nostalgie qui en émane, ses vers mystérieux et son côté amateur continuent à m'enchanter et à m'évoquer cette période qui s'éloigne.

Elle me fait également penser à ma région, qui a elle aussi tellement changé, et me rappelle à quel point naître à tel ou tel endroit conditionnait la suite.

Si Téléphone s'était formé à Limoges et Sclérose à Paris, qui sait ce qui se serait passé?

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mardi 12 septembre 2023

Chanson (3): Gimme the car

Lorsque j’étais étudiant, j’ai découvert le groupe Violent Femmes, dont le mélange punk-rock-folk original, l’énergie, les riches lignes de basse et la voix particulière m’ont rapidement séduit.

Et il y avait aussi les textes.

Mauvais anglophone, je ne comprenais pas tout, mais ce que j'en tirais était suffisant et certains titres m’allaient droit au cœur.

Ainsi Gimme the car

Cette chanson met en scène un ado qui exhorte son père à lui laisser la voiture une nuit, parce qu'il en a un besoin impératif.

Il a en effet prévu d'emmener une fille (« this girl ») en balade, puis de la faire boire, la faire rire, la faire pleurer et surtout de la baiser, plus ou moins de gré ou de force.

Il complète ce plan sordide et tristement banal en évoquant le fait qu’il a maintenant grandi, qu’il n’attend rien de sa vie et qu’étant donné qu’il la déteste la question de savoir ce qui est bien ou mal n’a pas d’importance.

Ni ma vie ni mon adolescence n'ont ressemblé à ça, je n'ai jamais demandé la voiture à mon père (qui d'ailleurs ne me l'aurait pas donnée), jamais fait boire de nana, jamais forcé qui que ce soit ni même imaginé faire quelque plan dégueulasse dans le genre de celui-ci.

Néanmoins j'ai immédiatement senti une connivence avec le personnage de cette histoire.

Je comprenais cette espèce de rage adolescente, cette frustration devant une vie qui n'est pas ce qu'elle aurait dû être, ces limites qui étouffent.

"What's wrong, what's right

I don't care when I hate my life."

Et à vrai dire, si mon adolescence, que je n'ai guère aimée, est de plus en plus lointaine, ce sentiment de frustration rageuse et désespérée ne m'a jamais réellement quitté, et la complainte de Violent Femmes résonne toujours en moi.

Elle résonne d'ailleurs peut-être encore plus qu'à l'époque puisque même si j'étais déjà pessimiste étant jeune, l'idée que je n'étais pas à l'abri d'un coup de chance me traversait parfois l'esprit, et il m'arrivait de me surprendre à rêver de meilleurs possibles dans les nombreuses années qui me restaient.

Tandis qu'aujourd'hui, alors que je sais que j'ai déjà fait la moitié du chemin et que je constate que mes capacités déclinent, la méchante voix qui me dit que pour moi les jeux sont faits est plus forte.

Objectivement, je n'ai pourtant pas à me plaindre.

D'une part ma vie, avec femme, enfants, logements, CDI et bons revenus ferait rêver bien des gens et j'en ai conscience.

D'autre part n'ayant jamais vraiment su ce que je voulais, je ne peux pas clairement identifier ce que je regrette.

Mais la vie et les sentiments ne sont pas objectifs et la rage qui perle des mots confus, révoltés et un peu minables de Gordon Gano reste quelque part la mienne, même si c'est secrètement et honteusement.

Si ça se trouve, ce sentiment est normal et ordinaire à ce moment de la vie et je ne devrais pas trop y faire attention.

Mais ça n'empêche, à bientôt cinquante ans il devient difficile de savoir qui je pourrais bien supplier  de "Gimme the car".

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