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vendredi 28 mars 2025

Hippie hippie hourra

Adolescent dans les années 90, j’ai vécu le revival du mouvement hippie, qui revenait partout, inspirait les artistes, les films, la pub.
 
Oliver Stone sortait The doors, film un peu raté sur le fascinant groupe éponyme (dont j’appris l’existence à cette occasion), on fêtait l’anniversaire du festival de Woodstock, le rock des années 80, caractérisés par la démesure, la technicité marquait le pas, les chemises refleurissaient…bref les babas cool étaient dans l’air.
 
Les hippies qu’on nous vendait étaient des groupes de gens jeunes, beaux et libres, vivant sans contrainte dans la nature, se défonçant gentiment en groupe avant de faire l’amour sans contrainte.
 
Leur créativité était sans limite, ils inventaient au quotidien de nouvelles façons de faire de l’art, qu’il s’agisse de cinéma, de musique ou de mode de vie.
 
Politiquement il s’agissait de mettre à bas tout ce qui aliénait, détruisait la spontanéité et la bonté naturelle de l’homme, qu’il s’agisse du capitalisme productiviste, de la religion, de l’état, de la propriété privée ou de la famille.

Cela semblait l’exact contraire de l’anxiété des années 90, et du milieu qui était alors le mien, et cela me faisait rêver.
 
Ce rêve n’était bien sûr pas que le mien.
 
Porté par la prise de pouvoir de la génération qui avait été hippie et/ou soixante-huitarde, le hippie devenait une sorte d’idéal, d’horizon officiel pour l’intelligentsia de l’époque.
 
Le héros de la gauche, dont l’ascendant culturel allait durer des décennies, était l’homme cool qui restait toujours jeune, un libertaire contestant l’ordre établi et rejetant toute autorité, fumant, baisant, ayant un boulot créatif et méprisant le beauf, cette caricature de la société périmé d’avant eux.
 
Cette imagerie était recyclée à l’envi, tout artiste ou chanteur devait donner quelques gages à ces valeurs, à une révolution à venir (parce qu’en attendant, 
comme dans le monde d'avant, il s’agissait de rafler les meilleurs places et de s’enrichir), critiquer Dieu, la police et l’État, forcément fasciste.
 
Rares étaient les contestataires de cette vulgate, qui le payaient souvent très cher.

Bien sûr tout cela n’était qu’une caricature mensongère.
 
Les hippies étaient souvent d’un sectarisme à toute épreuve, la révolution sexuelle a surtout profité aux beaux et la drogue a emporté à jamais une grande partie de ces rebelles, après les avoir transformé en pitoyables créatures.

D'autre part, comme la plupart des révolutionnaires, la majorité de ces gens étaient issus de milieux bourgeois, qu’ils rejoindraient bien vite.
 
Beaucoup d’entre eux méprisaient d’ailleurs les ruraux chez qui ils s’installaient, allant parfois jusqu’à les affronter violemment, comme le sinistre Pierre Conty.
 
Son fils a d’ailleurs fait la Une récemment en tuant les chiens d’un groupe de chasseurs.
 
Il vit dans la coopérative où s’était installé son père, Lango Mai, qui est l’une des très rares structures alternatives de l’époque (avec ce qui reste du quartier Christiania de Copenhague) ayant survécu au passage du temps.

Cette rareté souligne un autre point important du mouvement hippie, à savoir le fait qu’au fond cette utopie était surtout un énième élan de jeunesse qui ne résisterait pas aux problème bien concrets de la vie.

Dernier point sur l’ambivalence hippie : parmi ces contempteurs de l’ordre établi se cachaient aussi des monstres, qui profitaient de l'ambiance de liberté et révèleraient leur vraie nature avec le temps. Charles Manson, dont j’ai parlé ici en est le plus connu.
 
Je penser avoir compris ce côté frelaté assez vite.
 
Mon éducation protestante, qui a toujours mis l’accent sur le devoir et la responsabilité vis-à-vis des autres, s’opposait au côté libertaire, la fréquentation de familles bousillés par les drogues m’avait vacciné sur l’attractivité de celles-ci, et, fils de paysan, je savais bien que le retour à la terre était tout sauf une sinécure.

Pourtant, de toutes les utopies auxquelles j’ai pu me frotter, qu’il s’agisse des punks, des nationalistes, des religieux, des communistes, de l’action française ou des libertariens, seule celle-ci me touche et m’attire, même en ayant perdu toute illusion.

Je ne sais pas expliquer ça.
 
Peut-être est-ce que j’ai plus mordu que d’autres à l’hameçon du revival de mon époque et aux sirènes de l’Éducation Nationale (j’ai étudié par exemple Imagine de Lennon en cours d’anglais : difficile d’être plus cliché...) ?
 
Peut-être que l’idéalisme chrétien de ma jeunesse s’est recyclé là-dedans ?
 
Peut-être que les idéaux de liberté, de rejet du matérialisme et de la compétition correspondent à mes rêves ?
 
Ou peut-être bien que le conte de fées vendu par ces gens représente la jeunesse que j’aurais aimé avoir, bien loin de ma solitude contrainte et austère ?
 
Quoi qu’il en soit, j’ai lu, vu et écouté nombre d’œuvres issues de ce mouvement et de cette époque.

Côté cinéma, je trouve généralement que ça a terriblement vieilli (cf. Alice's restaurant) et que c'est empreint d'un didactisme pesant. J’ai de fait plus tendance à aimer la satire, comme celles du Splendid dans les excellents films Les baba cool et Mes meilleurs copains.
 
Ce qui me reste est surtout musical, la traque de ma jeunesse m’ayant permis d’écouter et de faire le tri dans les foisonnantes productions de l’époque.

Je n’ai guère accroché au folk rock anglo saxon, mais j’ai développé un goût marqué pour le rock à tendances hard et mâtiné de psychédélisme : The Doors comme cité précédemment, mais aussi Led Zeppelin, les premiers Aerosmith, Thirteenth Floor Elevators, Quicksilver Messenger Service, certains titres de Hendrix, de Neil Young ou de Jefferson Airplane, certains albums de Pink Floyd, etc.

Côté français, j'apprécie une partie de l’œuvre d’Yves Simon ainsi que les folkeux Mélusine et Malicorne, mais la plupart de ce que j'ai pu entendre d’autre me parait musicalement inécoutable.
 
En tout cas, malgré les années et l'expérience, lorsque j’écoute l'une de ces œuvres, j’éprouve souvent une nostalgie étrange pour quelque chose que je n’ai pas connu, qui n’est pas arrivé mais qui aurait pu…ça ne se commande pas.
 
Quelques titres que j'aime bien :
- Buffalo Springfield : For what it’s worth
- The Doors : Summer’s almost gone
- Jefferson Airplane : She has funny cars
- Led Zeppelin : Babe I’m gonna leave you
- Malicorne : Le bouvier
- Mamas and Papas : California Dreamin
- Gérard Manset : Y a une route
- Mélusine : Les trois gens d'armes
- Neil Young : Out on the week-end
- Pink Floyd : Julia dream
- Quicksilver Messenger Service : Who do you love ?
- Yves Simon : Un autre désir
- Thirteenth Floor Elevators : You’re gonna miss me

mardi 19 janvier 2016

Musique (11): C. Jérôme

Quand j'étais môme, C. Jérôme faisait partie des meubles.

Chanteur populaire mais pas méga star, on le voyait dans beaucoup d'émissions de télé, ses mélodies sirupeuses passaient à la radio, et tout le monde le connaissait.

Au même titre que d'autres artistes de variété qui avaient cartonné dans les années 70, on l'associait souvent à la ringardise, à une époque ridicule.

Enfant, j'avais néanmoins aimé ses ritournelles romantiques et simples, et aussi et peut-être surtout la chaleur qui émanait de l'homme, que ce soit lorsqu'il chantait ou lorsqu'on le voyait en interview, dans des émissions, etc.

Il donnait l'image d'une espèce d'artisan modeste, respectueux de son public, chaleureux et sans prétention (sa biographie va d'ailleurs dans ce sens).

A l'adolescence, je le trouvais bien sûr "commercial", pas assez rebelle, ringard, pas engagé, etc. Même si je dois reconnaitre que, dans un petit coin, le personnage me restait sympathique.

Il est mort, emporté par un cancer à la cinquantaine, quand j'ai commencé à travailler.

Les média en ont un peu parlé, et on est passé à autre chose.

Et puis curieusement, il m'est arrivé récemment de penser à lui, et de regarder quelques-unes de ses chansons sur YouTube avec un peu de nostalgie.

Les mélodies restent sirupeuses, les paroles gentillettes et gnan gnan, mais j'y retrouve une certaine émotion.

En analysant, j'ai réalisé que ce dont j'étais nostalgique lorsque je l'écoutais, c'était d'une époque bien précise de ma vie.

Et que dans le sourire de C. Jérôme, dans ses costumes nazes et ses textes un peu niais, je revoyais un monde plus naïf, plus gentil, moins cynique.

En fait, ses chansons me ramènent dans le salon parental avec toute ma famille réunie devant un vieux tube cathodique pour regarder les émissions de l'époque, souvent animées par l'indestructible (et insupportable) Michel Drucker, et dans lesquelles se succédaient les "vedettes" de la variété française, comme on disait alors: Joe Dassin, Karen Cheryl, Serge Lama, Michelle Torr, Chantal Goya, Michel Sardou, Nicolas Peyrac...et C. Jérôme.

Dans des décors de paillettes et de carton pâte, et avec une animation fleurant bon l'amateurisme, toutes venaient pousser la chansonnette en playback, l'une après l'autre ou ensemble, avec des titres le plus souvent légers et sans autre prétention que de distraire.

Un jour, il y a quelques années, mon frère aîné m'avait dit qu'il en avait marre des titres "sérieux" du rap ou du rock, des chansons engagées et des dénonciateurs, et que cette variété innocente et sucrée de notre enfance lui manquait parfois.

Depuis, la même maladie que C. Jérôme l'a emporté et je comprends mieux ce qu'il voulait dire.

Bien sûr, le monde n'était pas mieux à l'époque de la variété reine, mais ce monde-là a pour moi l'odeur de l'enfance, et le Lorrain C. Jérôme fait partie de sa bande son, avec sa joie simple et ses mots gentils.

Où qu'il soit, qu'il en soit remercié.

Écouter (si, si)
- La chanson de Bénabar Maritie et Gilbert Carpentier évoque le style d'émissions dont je parle, même si j'étais trop jeune pour me souvenir de celles des Carpentier.

vendredi 10 avril 2015

Cinéma (2): La horse

Il y a quelques jours, j'ai regardé La Horse, un film de Pierre Granier-Defferre qui fut un méga succès à sa sortie, en 1970.

Ce film raconte l'histoire d'un paysan normand qui s'oppose à une bande de trafiquants de drogue, après avoir découvert qu'ils utilisent ses terres comme relais avec la complicité de son petit-fils.

L'intrigue est rythmée et le film sans prétention, et j'ai passé un bon moment.

Mais en le voyant j'ai toutefois eu l'impression de regarder un documentaire appartenant à une autre époque, quelque chose de définitivement obsolète.

Pour être plus précis, ce film venait du temps d'avant deux disparitions majeures des quarante-cinq années qui se sont écoulées depuis sa sortie: celles du monde rural traditionnel et celle du cinéma populaire français.

Je vais détailler ces deux points dans ce post.

1. Le monde rural

Le héros de Granier-Defferre, interprété par un vieux Jean Gabin dont la présence massive crève l'écran, est un patriarche à l'ancienne.

Héritier d'une lignée de propriétaires agricoles, père de deux filles et deux fois grand-père, il règne d'une main de fer sur son domaine, comme c'était jadis la règle.

Les scènes de repas sont très représentatives de cet ordre.

Le maître préside la tablée et nul ne s'assoit avant lui.

Chacun sort et déplie son canif avant de manger dans des assiettes dont on devine qu'elles sont là de toute éternité.

Les femmes servent et desservent en silence, les gendres vouvoient leur beau-père et obéissent sans mot dire, les plats sont mangés sans hâte et avec l'application de ceux qui connaissent la valeur de la nourriture.

Les lieux sont aussi symptomatiques de ce monde.

La ferme, dont on devine qu'elle peut vivre en quasi-autarcie, est un lieu rempli d'objets accumulés depuis des temps immémoriaux.

Le matériel plus ancien mais encore utilisé y côtoie bennes et tracteurs, on y fabrique ses propres cartouches, les bâtiments sont patinés par le temps.

Granier-Defferre laisse pourtant vite entendre que ce monde hiérarchisé, de la coutume, du travail sans compter, du devoir et de l'orgueil est en sursis.

On apprend en effet que le petit-fils, parti étudier à Paris avant de se laisser embrigader dans le trafic de drogue, avait d'autres aspirations que de reprendre la ferme: droit, beaux-arts, voyages au long cours...ce qui pour le vieux maitre est presque une trahison.

Ce monde-là, bien qu'à l'époque agonisant, est celui dans lequel j'ai grandi.

Ma famille paternelle était de ce modèle, comme beaucoup de gens de mon village. Mais c'était la dernière génération.

Le vieux monde a depuis disparu, et à part quelques irréductibles Indiens des temps modernes de plus en plus isolés, le milieu dépeint par Granier-Defferre n'est plus vraiment là.

Et son patriarche, déjà vu comme un anachronisme en 1970, serait aujourd'hui un dinosaure.

Reste le souvenir, même si ça concerne de moins en moins de gens (mon épouse a regardé ça comme un film exotique!).

2. Le cinéma populaire

La deuxième disparition que ça m'a évoquée, c'est celle du film d'action populaire français.

Le cinéma français, premier d'Europe, a longtemps produit des œuvres dans tous les domaines et styles.

Il y a bien évidemment la comédie, qui continue aujourd'hui à faire des scores honorables, et qui s'exportait partout (qui ne connait pas De Funès sur le continent?).

Il y a le cinéma intellectuel, d'auteur, souvent politisé, dont la production est aujourd'hui encore importante.

Et il y avait le cinéma populaire. Ce dernier a quasiment disparu, ne survivant que via les productions franco-américaines à la Luc Besson.

Pourtant jusqu'aux années 80 (notamment avec les films de Belmondo), il existait un cinéma que les jeunes allaient voir en masse, où tout ce qui fait le succès de ce style était là: héros viril, baston, exotisme, jolies filles, etc.

Les ingrédients et les recettes étaient éprouvés, et polar, aventure, comédie de mœurs et acteurs emblématiques assuraient un remplissage honorable de nos salles.

Aujourd'hui c'est terminé.

Plus de Gabin, Ventura ou de Belmondo, la relève vient exclusivement d'outre-Atlantique, et les parts de marché que nous conservons sont celles des films comiques et du cinéma d'auteur.

Ce dernier (effet pervers des subventions?) s'auto-caricature d'ailleurs trop souvent, à tel point qu'aujourd'hui, "film français" signifie intello, snob, bavard, prise de tête, voire ridicule pour beaucoup de gens.

C'est ainsi que le voyait un ami vénézuélien, c'est ainsi que l'imaginent les habitants des deux Amérique, et c'est ainsi que le voient souvent les millions de jeunes de ce pays qui vont voir quasi-exclusivement les blockbusters d'outre-Atlantique.

Frédéric Martel, dans son excellent livre Mainstream, résumait ce phénomène en disant qu'aujourd'hui la culture populaire commune à tous les Européens est la culture Hollywood. C'est dommage mais c'est ainsi.


Bref, La Horse, qui m'a fait passer un excellent moment, n'a plus d'équivalent aujourd'hui, tout comme le milieu qu'il dépeint appartient désormais à l'Histoire.


vendredi 12 février 2010

Fascinantes seventies, si proches et si lointaines...

Je suis né au milieu des années 70.

Je ne sais pas si c'est pour cela, mais je suis attaché à cette décennie que je trouve un peu particulière, que je vois comme une vraie charnière entre deux époques, une sorte d'apogée avant la gueule de bois des années 80.

Les années 70 sont encore extrêmement politisées, les utopies y sont toujours bien présentes, le cinéma et la littérature sont très riches et la soif de nouveauté toujours d'actualité, même si l'on sent les prémisses de ce qui va suivre.

On peut retrouver dans les années 70 des préoccupations communes avec notre époque, mais en même temps elles sont bel et bien révolues. Ce post va essayer de préciser ce qui me fascine et ce que je vois dans ces années.

La fin de la Seconde Guerre Mondiale voit l'Europe, ancien continent phare, ruinée, dévastée, détruite, reléguée à un rôle secondaire qu'elle ne quittera jamais plus, même si peu en ont alors conscience.

Deux super-puissances émergent à la place: les États-Unis et l'URSS, aux systèmes politiques et économiques concurrents, mais aux ambitions égales, l'une de ces ambitions étant la fin du colonialisme, pour des raisons bien plus pragmatiques et intéressées que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Ce processus de décolonisation, dont on peut considérer qu'il est quasiment terminé mi-70 sera long et plus ou moins douloureux selon la puissance dominante.

Pour le Royaume-Uni on retient la difficile perte des Indes et le piteux retrait de Palestine.

Pour la France il y aura la dure guerre d'Indochine, financée en grande partie par l'allié américain, lequel finira par intervenir directement, et plus encore la guerre d'indépendance algérienne, longue et douloureuse.

Cette guerre fut triple puisqu'en plus d'opposer les Français et les Algériens elle verra s'affronter les Algériens entre eux et les Français entre eux, en une presque guerre civile.

Cette guerre fut aussi fondatrice puisqu'on lui doit le régime politique actuel et que le rapatriement d'un million de français d'Algérie à l'été 1962 a profondément marqué le pays.

La dernière puissance coloniale européenne à se retirer sur son territoire national, si l'on met à part les cas complexes d'Israël et de l'Afrique du sud, sera le Portugal, qui ne lâchera ses dernières possessions qu'en 1976, à la mort de Salazar et après d'interminables et stériles guerres impliquant un contingent massif.

De la fin de ce processus nait un nouvel acteur sur la scène mondiale: le Tiers Monde, qui désigne tous ces pays nouvellement libérés, et qui parait alors porteur de tous les possibles.

L'heure est en effet à l'optimisme, aux grands projets, aux utopies tels que le panarabisme, et beaucoup en Europe voient dans ce nouveau bloc l'avenir d'un monde dont ils se sentent coupables des inégalités.

En réalité, les anciennes puissances tutélaires sont toujours là, en un néo-colonialisme parfois plus hypocrite que le système colonial, ou bien sont remplacés par les Russes (parfois par Cubains interposés) et par les Américains.

Depuis 1945, ceux-ci sont en effet en train de se partager le monde.

C'est le cas en Europe, où la zone de rencontres des armées alliées et de l'armée rouge est devenue une frontière, le fameux "Rideau de fer" de Churchill, avec à l'est des pays tenus comme un véritable empire colonial et à l'ouest, de manière plus subtile, comme une dépendance culturelle, économique et politique (le plan Marshall en étant un efficace instrument).

C'est aussi le cas de manière plus brutale en Amérique latine, en Afrique et en Asie, où les puissances s'affrontent par guerres interposées, en Corée, à Cuba, au Vietnam, au Chili, etc.

Devant ce partage, certains pays cherchent une voie médiane, et c'est ainsi que naissent le mouvement des non alignés parmi les pays du Tiers Monde, et la CEE en Europe occidentale, mais en réalité chacun doit choisir un camp.

D'un point de vue économique, les années 70 marquent la fin d'une période de croissance soutenue, tant à l'est qu'à l'ouest, caractérisée par une assez forte inflation, une énergie bon marché, un extraordinaire boom technologique, le recul décisif du secteur primaire et la stagnation du secondaire au profit du tertiaire, et -mot magique aujourd'hui- le plein emploi.

Ce contexte béni des Trente Glorieuses aura profondément marqué les générations nées jusqu'à cette époque, génération très nombreuse (on parle de baby boom) optimiste, moderniste, créative.

Ce cycle prend fin à la moitié des années 70, le rythme commençant à s’essouffler et le moteur qu'on croyait éternel se grippant peu à peu.

Les baby boomers furent en tout cas la première génération à n'avoir pas connu la guerre (du moins sur son sol) et à avoir vu son niveau de vie augmenter de façon continue.

Ils ont également été au coeur d'un changement radical dans le mode de vie, avec l'apparition des grands ensembles ou des banlieues, la massification des études, le développement spectaculaire des infrastructures routières, la généralisation de la voiture individuelle avec l'indépendance qu'elle entraîne, le boom de l'électroménager.

Du point de vue des loisirs, le cinéma a commencé à être concurrencé par la télévision, la radio est devenue individuelle avec l'apparition du transistor, les tourne-disques ont permis d'écouter seul sa propre musique.

On n'est pas encore à l'ère des loisirs totalement individuels, qui prendront leur envol dans les décennies suivantes, avec la VHS, la cassette audio, le walkman, en attendant la révolution numérique, mais on en est au début.

Cette nouvelle génération a voulu que les changements qu'elle connaissait au niveau matériel aient leur pendant au niveau politique et social.

Ainsi de grands mouvements de contestation sont nés à la fin des années 60. A l'est on a réclamé la démocratie, à l'ouest on a réclamé un changement de société, plus de libertés, la fin du patriarcat et de l'autorité, qu'elle soit familiale, religieuse ou étatique.

On a commencé à s'inquiéter de l'écologie, on a lutté contre les discriminations raciales, on a voulu se racheter pour le colonialisme, le nazisme, Hiroshima, on a rêvé de socialisme, quand on n'a pas voulu revenir à un mode de vie supposé plus "authentique", en s'inspirant des ancêtres ou de sociétés moins développées.

Sont nés les beatniks, les hippies, et tous les dérivés du marxisme, trotskisme, titisme, léninisme, auto-gestion, j'en passe et des meilleurs.

Deux des apogées de ces mouvements furent l'été 67, le fameux "summer of love" aux États-Unis, et mai 1968 en France.

Les années 70 portent la marque de ces utopies, de cette politisation, de ce désir d'un futur nouveau, "libéré" selon le grand mot de l'époque.

L'heure est au déchaînement, à l'expérimentation tous azimuts, et la culture s'en ressent: nouveau roman, innovations cinématographique, boom d'un porno pas encore stigmatisé, appétit de drogues, sexualité débridée, voyages au bout du monde.

On dénonce, mais on reste optimiste, "l'intendance suivra" comme elle a toujours suivi depuis l'après-guerre. On proclame la fin de la domination occidentale, mais on en garde les réflexes, remplaçant un paternalisme par un autre, s'extasiant sur les cultures préservées sans en regarder autre chose que ce qu'on veut.

Tout cela ne touche bien sur que la minorité qui donne le "la" culturel, mais l'esprit de l'époque s'en ressent, l'espoir est dans l'air, il n'y a jamais eu autant de mobilisation, de croyance.

Cependant, les années 70 c'est aussi le début de la gueule de bois, le moment où l'on se rend compte que la fête des années 60 est en train de se terminer, que la réalité, dure et cruelle, est en train de rattraper le rêve.

A la douce euphorie de Woodstock succède le désastre d'Altamont.

Bien vite, on s'aperçoit que le succès du mouvement des droits civiques pour les noirs américains ne leur ont pas donné de meilleure situation économique.

Parallèlement, le choc pétrolier réduit les marges de l'état tout-puissant, et d'autres voix que les interventionnistes commencent à se faire entendre, de plus en plus fort, pour aboutir à la révolution libérale du couple Reagan-Thatcher.

Les mouvements de contestation se durcissent également: aux théoriciens de la grève générale et aux syndicats tenus par le PC succèdent des mouvements terroristes, plus durs, ne reculant pas devant l'assassinat.

Les réponses des états sont à l'avenant. On est encore au règne de l'intervention musclée, du contrôle plus ou moins marqué des médias, de l'impunité policière, des "barbouzes".

Les utopies tiers-mondistes s'écroulent également. Au colonialisme succède le néo-colonialisme, et des dictateurs encore plus sanglants que les puissances de tutelle, que celles-ci mettent en place, font et défont: Jean-Bedel Bokassa, Idi Amin Dada, etc.

Après le désastre de la Guerre des six jours et l'échec de ses partis panarabes et marxisants, le monde arabe se cherche et se tourne vers ses penseurs religieux, ses traditions, tentant d'oublier un quotidien qui se dégrade et n'est pas à la hauteur des promesses de l'indépendance.

C'est cependant en Iran que va entrer en scène un nouvel acteur qui n'a pas fini de faire parler de lui: en 1979 l'ayatollah Khomeiny crée le premier régime islamiste du monde, ouvrant une nouvelle page de l'histoire et lançant le retour du religieux, renouveau également porté par les protestants américains qui suivent Reagan.

De même, en Europe reviendront bientôt les idées d'extrême droite, que l'on croyait bannies à jamais avec la fin du nazisme.

Au niveau des mœurs, une nouvelle maladie sinistre ne va pas tarder à se faire connaitre, sonnant le glas de la liberté sexuelle, de cette période d'insouciance qu'on appelle "parenthèse enchantée", le SIDA.

Dans la musique, les accents utopistes font place à des mouvements plus durs, plus cyniques, voire franchement nihilistes. L'agressivité du punk est suivie par la dépressive new wave.

Bref, les années 80 arrivent.

Au final, que reste-t-il donc de ces années 70 ? Une impressionnante et inégale production culturelle, un ton immédiatement identifiable, le souvenir de théories et utopies qui font aujourd'hui sourire, mais dont on est un peu nostalgiques, un espoir un peu suranné, le début des grandes préoccupations d'aujourd'hui mais à un moment où elles semblaient un peu plus abstraites.

Années 70, si proches et si lointaines...