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jeudi 20 novembre 2025

Chanson(33): Madame la colline

Lorsque dans ma quête de racines je cherchais à écouter de la musique folk française, je suis tombé sur les hippies et aussi sur les régionalistes, à commencer par ceux de la région française qui a le mieux réussi à faire accepter sa singularité culturelle: la Bretagne.

C'est ainsi qu'avant de me rendre compte que je n'aimais pas plus la musique celtique quand elle venait de France que quand elle était anglo-saxonne, j'ai écouté pas mal de choses, parmi lesquelles Tri Yann, Alan Stivell et le virulent Gilles Servat.

Deux des titres de ce dernier ont toutefois su me toucher.

Il y a tout d'abord son hymne indépendantiste La blanche hermine, curieusement devenu un hit en France et encore plus curieusement repris par l'armée du pays qu'il désigne comme son colonisateur.

Et il y a également Madame la Colline, le morceau qui m'a inspiré le post d'aujourd'hui.

Cette chanson un peu manichéenne et datée (elle est de 1977), raconte une page d'histoire de la Bretagne, mais aussi du reste du pays, celle de la politique de modernisation agricole du pays lancée après la Seconde Guerre Mondiale.

A la libération la France, sortie ruinée de six ans de guerre et cinq d'occupation, resta soumise quelques années encore au rationnement alimentaire mis en place en 1939 (jusqu'en décembre 1949 pour être précis).

Les divers gouvernements qui suivirent eurent alors pour but de restaurer l'indépendance alimentaire du pays, en modernisant son agriculture, et notamment dans ses régions les plus pauvres, dont la Bretagne faisait encore partie.

Plusieurs plans furent lancés, parmi lesquels des subventions au remembrement.

Par ce terme on entend un réaménagement rationnel des terres agricoles.

Pour faire simple l'idée est que là où trois propriétaires possédaient dix petits champs aux formes aléatoires et imbriquées entre eux, on allait organiser et subventionner des échanges de parcelles pour qu'à la fin on n'ait plus que trois champs, un pour chaque propriétaire, en rasant au passage les séparations devenues inutiles, qu'il s'agisse de talus, d'arbres ou de haies.

De cette façon, la surface agricole utile était maximisée et sur ces champs agrandis il devenait possible de produire plus.

On pouvait également en profiter pour investir dans des tracteurs et du matériel agricole plus grands, de façon à travailler de manière plus efficace et productive.

Les gains d'échelle étaient censés permettre aux paysans d'augmenter leurs récoltes et leurs cheptels, donc de vendre plus, donc de s'enrichir, et in fine d'assurer à la France sa sécurité alimentaire et d'en faire une puissance agricole.

Les effets secondaires attendus étaient également intéressants.

Tout d'abord la fin de la misère rurale supprimerait une source de ressentiment récurrent: en intégrant économiquement des gens qui étaient jusque-là plutôt exclus de la communauté nationale, on les attachait au reste de la société.

C'était d'autant plus important lorsque ces communautés avaient une identité forte et parfois conflictuelle avec Paris, comme la Bretagne ou même des colonies (je pense au plan de Constantine, lancé -beaucoup trop tard- pour enfin s'occuper de la misère autochtone de l'Algérie française, et qui est ICI évoqué par un site pied-noir).

L'autre effet secondaire était qu'une campagne modernisée ayant moins besoin de main d’œuvre, cela permettrait de répondre à la demande en ouvriers d'une industrie française alors grosse demandeuse de bras.

Sur le papier, le remembrement était donc bénéfique pour tout le monde, et le mouvement fut lancé avec un grand succès, notamment dans les régions où c'était facile, et dans la plate Bretagne ça l'était justement.

Dans Madame la colline, Servat raconte l'envers du décor.

Il commence par pointer les conséquences écologiques, aujourd'hui bien identifiées, de ce processus.

La fin du bocage a fortement accéléré l'érosion: les précipitations ne rencontrant rien pour les arrêter, elles ravinent les sols et abîment la couche arable.
 
Par ailleurs, la disparition des écosystèmes que constituaient les haies et les bosquets a fait brutalement chuter la diversité biologique: nombre d'espèces se sont raréfiées ou ont tout simplement disparu.

Il enchaîne avec les conséquences humaines et culturelles.

Tout d'abord il parle de la défiguration des paysages, devenus plus monotones et spécialisés.

Ensuite il souligne le fait que la rationalisation coupe l'espèce de lien ancestral qu'il y avait entre les populations et leur terroirs: le cadastre et la numérotation des champs font disparaître leurs noms, et dans le cas de la Bretagne, cela joue aussi sur une langue déjà en plein recul.

D'ailleurs il prête également à l’État un désir de contrôle et d'assimilation de cette province rebelle depuis toujours, ce qui n'est sans doute pas faux non plus.

Bref, pour Servat, le remembrement est une catastrophe, aujourd'hui on dirait un culturocide et un écocide, motivé par des raisons politiques inavouables ("est-ce que c'est pour le rendement ou pour que personne ne s'y cache?") et par l'appât du gain (4% par talus supprimé implique que pour être riche il faut beaucoup arracher).
 
Les conséquences qu'il décrit sont bien réelles et déplorables à bien des égards, mais à mon avis il oublie une chose essentielle, c'est que contrairement à la légende, beaucoup de paysans, qu'ils soient bretons ou non, ont adhéré à ce plan.

Et ils y ont adhéré pour une raison très simple, c'est qu'ils ne voulaient pas être à la traîne de la modernisation en cours et que bien souvent aussi ils voulaient sortir d'une pauvreté qui était parfois endémique et bien réelle.

Si l'on relit Le célèbre Cheval d'orgueil d'un des compatriotes les plus connus de Gilles Servat, on croise dans ses pages ce que son auteur, Pierre-Jakez Hélias, appelle La chienne du monde, autre nom de la misère familière à tant de familles rurales.

Pour beaucoup le remembrement a ainsi pu être une opportunité d'améliorer leur niveau de vie, et de l'améliorer sans devoir émigrer comme tant de Bretons l'ont fait au cours des siècles, ce qui n'est évidemment pas rien.

Cette mise au point à part, Servat a raison sur tous les effets négatifs de cette modernisation brutale, qui a emporté avec elle les nombreux mondes que constituaient nos campagnes et nos terroirs, porteurs de tant de cultures et de racines.

C'est pour cela que ses mots touchent beaucoup le fils de paysan que je suis, et que son raisonnement implacable sonne d'autant plus juste que sa sincérité est évidente.

Je suis né beaucoup plus tard que Servat et en dehors de la Bretagne, dans un village peu remembré, et je me souviens à la fois du niveau de vie très modeste de la plupart de ses habitants et des noms de champs dans un dialecte depuis disparu.

Je me rappelle aussi de paysans qui consacraient toute leur énergie à "s'agrandir" et se moderniser, arrachant sans état d'âme arbres et buissons pour élargir leurs parcelles, y construire d'horribles hangars modernes et fonctionnels, épandant généreusement pesticides et engrais et grognant contre les interdictions de phytosanitaires dangereux.

Comment les juger quand leur niveau de vie reste très inférieur à la moyenne nationale pour un nombre d'heures travaillées qui ferait pâlir n'importe quel syndicaliste? Le bouleversant film Au nom de la terre est un autre témoignage de ce monde-là et de ses contradictions.

Pour en revenir au morceau, celui-ci est construit comme une longue progression.

Le chanteur à la voix puissante commence a capella avant d'être peu à peu rejoint par des instruments, probablement de bagad.

Cet effet souligne l'impression de marche inexorable, quasi militaire, du "progrès" et augmente l'émotion dégagée.

En ce sens, Madame la colline est une réussite, que ce soit du point de vue du message, qui n'a pas perdu de son actualité même s'il n'y a pas de solution simple, et du point de vue musical.

Je terminerai par le dernier couplet plein d'amertume qui décrit bien l'état d'esprit du chanteur:

"Ceux qui ont décidé ça là-haut,

Voilà ce qu'on a à leur dire

Si c'est exprès c'est des salauds

S'ils savaient pas, c'est encore pire."

 

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vendredi 10 avril 2015

Cinéma (2): La horse

Il y a quelques jours, j'ai regardé La Horse, un film de Pierre Granier-Defferre qui fut un méga succès à sa sortie, en 1970.

Ce film raconte l'histoire d'un paysan normand qui s'oppose à une bande de trafiquants de drogue, après avoir découvert qu'ils utilisent ses terres comme relais avec la complicité de son petit-fils.

L'intrigue est rythmée et le film sans prétention, et j'ai passé un bon moment.

Mais en le voyant j'ai toutefois eu l'impression de regarder un documentaire appartenant à une autre époque, quelque chose de définitivement obsolète.

Pour être plus précis, ce film venait du temps d'avant deux disparitions majeures des quarante-cinq années qui se sont écoulées depuis sa sortie: celles du monde rural traditionnel et celle du cinéma populaire français.

Je vais détailler ces deux points dans ce post.

1. Le monde rural

Le héros de Granier-Defferre, interprété par un vieux Jean Gabin dont la présence massive crève l'écran, est un patriarche à l'ancienne.

Héritier d'une lignée de propriétaires agricoles, père de deux filles et deux fois grand-père, il règne d'une main de fer sur son domaine, comme c'était jadis la règle.

Les scènes de repas sont très représentatives de cet ordre.

Le maître préside la tablée et nul ne s'assoit avant lui.

Chacun sort et déplie son canif avant de manger dans des assiettes dont on devine qu'elles sont là de toute éternité.

Les femmes servent et desservent en silence, les gendres vouvoient leur beau-père et obéissent sans mot dire, les plats sont mangés sans hâte et avec l'application de ceux qui connaissent la valeur de la nourriture.

Les lieux sont aussi symptomatiques de ce monde.

La ferme, dont on devine qu'elle peut vivre en quasi-autarcie, est un lieu rempli d'objets accumulés depuis des temps immémoriaux.

Le matériel plus ancien mais encore utilisé y côtoie bennes et tracteurs, on y fabrique ses propres cartouches, les bâtiments sont patinés par le temps.

Granier-Defferre laisse pourtant vite entendre que ce monde hiérarchisé, de la coutume, du travail sans compter, du devoir et de l'orgueil est en sursis.

On apprend en effet que le petit-fils, parti étudier à Paris avant de se laisser embrigader dans le trafic de drogue, avait d'autres aspirations que de reprendre la ferme: droit, beaux-arts, voyages au long cours...ce qui pour le vieux maitre est presque une trahison.

Ce monde-là, bien qu'à l'époque agonisant, est celui dans lequel j'ai grandi.

Ma famille paternelle était de ce modèle, comme beaucoup de gens de mon village. Mais c'était la dernière génération.

Le vieux monde a depuis disparu, et à part quelques irréductibles Indiens des temps modernes de plus en plus isolés, le milieu dépeint par Granier-Defferre n'est plus vraiment là.

Et son patriarche, déjà vu comme un anachronisme en 1970, serait aujourd'hui un dinosaure.

Reste le souvenir, même si ça concerne de moins en moins de gens (mon épouse a regardé ça comme un film exotique!).

2. Le cinéma populaire

La deuxième disparition que ça m'a évoquée, c'est celle du film d'action populaire français.

Le cinéma français, premier d'Europe, a longtemps produit des œuvres dans tous les domaines et styles.

Il y a bien évidemment la comédie, qui continue aujourd'hui à faire des scores honorables, et qui s'exportait partout (qui ne connait pas De Funès sur le continent?).

Il y a le cinéma intellectuel, d'auteur, souvent politisé, dont la production est aujourd'hui encore importante.

Et il y avait le cinéma populaire. Ce dernier a quasiment disparu, ne survivant que via les productions franco-américaines à la Luc Besson.

Pourtant jusqu'aux années 80 (notamment avec les films de Belmondo), il existait un cinéma que les jeunes allaient voir en masse, où tout ce qui fait le succès de ce style était là: héros viril, baston, exotisme, jolies filles, etc.

Les ingrédients et les recettes étaient éprouvés, et polar, aventure, comédie de mœurs et acteurs emblématiques assuraient un remplissage honorable de nos salles.

Aujourd'hui c'est terminé.

Plus de Gabin, Ventura ou de Belmondo, la relève vient exclusivement d'outre-Atlantique, et les parts de marché que nous conservons sont celles des films comiques et du cinéma d'auteur.

Ce dernier (effet pervers des subventions?) s'auto-caricature d'ailleurs trop souvent, à tel point qu'aujourd'hui, "film français" signifie intello, snob, bavard, prise de tête, voire ridicule pour beaucoup de gens.

C'est ainsi que le voyait un ami vénézuélien, c'est ainsi que l'imaginent les habitants des deux Amérique, et c'est ainsi que le voient souvent les millions de jeunes de ce pays qui vont voir quasi-exclusivement les blockbusters d'outre-Atlantique.

Frédéric Martel, dans son excellent livre Mainstream, résumait ce phénomène en disant qu'aujourd'hui la culture populaire commune à tous les Européens est la culture Hollywood. C'est dommage mais c'est ainsi.


Bref, La Horse, qui m'a fait passer un excellent moment, n'a plus d'équivalent aujourd'hui, tout comme le milieu qu'il dépeint appartient désormais à l'Histoire.


mardi 9 mars 2010

Le paysan dans l'imaginaire

En cherchant des vidéos de banjo sur dailymotion, je suis tombé l'autre jour sur une scène mythique du film Deliverance, où l'un des héros fait un duel banjo/guitare avec un gamin des fins fonds de la campagne américaine.

Cette scène était assez marquante pour plusieurs raisons.

Bien sûr il y avait la virtuosité du gamin qui reprenait à l'oreille sur son banjo ce que le héros du film jouait sur sa guitare, et le côté sympa de la rencontre. Mais à bien y regarder, il régnait dès le début un climat assez inquiétant sur la place de ce village, climat inspiré par l'aspect des habitants.

Ceux-ci, habillés de façon très fruste, voire avec une certaine vulgarité, le regard fixe et dur, l'air presque débile, représentaient l'image du "redneck", de l'inquiétant plouc borné de la campagne profonde. La suite du film (je ne l'ai pas encore vu), qui dégénère en un horrible affrontement entre ces villageois et les héros, viendra confirmer de manière cruelle cette impression.

Cela m'a donné l'idée de faire un post sur l'image du paysan que l'on a en Occident et en France, des valeurs qu'il représente dans l'inconscient collectif, au niveau politique, artistique et à travers le temps, ce sujet me touchant tout particulièrement puisque j'ai moi-même grandi en milieu rural.

1. Les paysans, racines d'un peuple

Un peuple voit tout d'abord les paysans comme ses racines. S'ils remontent leur généalogie, la plupart des gens tombent en effet assez rapidement sur des paysans, sur des dynasties de paysans restés dans une même région depuis des temps qu'on imagine immémoriaux.

Un peu au même titre qu'une faune, une flore ou des monuments, les paysans et leurs productions sont vues comme l'âme même d'une région, âme à laquelle les gens restent très attachés.

Le salon de l'agriculture, où se bousculent chaque année des milliers de visiteurs, est un bel exemple de cet attachement aux terroirs, de cette vision des racines rurales, vision idéalisée bien sûr, le monde paysan étant évidemment aussi complexe et traversé de mouvements que le reste de la population.

Ces racines sont de plus supposées contenir une certaine "vérité", une forme de pureté par opposition à la corruption des villes et du monde moderne.

Cette rhétorique est d'ailleurs partagée par des gens a priori très différents, voire opposés. Ainsi, on la retrouve chez les mouvements alternatifs gauchisants, tels les hippies retournant à la terre et tentant fiévreusement de sauvegarder un folklore authentique et précieux, comme chez l'extrême droite conservatrice. On se souvient du mot de Pétain "La terre, elle, ne ment pas".

Cette idée de racines paysannes a été également toujours intégrée aux projets de colonisation, l'idée étant que pour s'approprier durablement un pays, s'y rendre légitime, il fallait y faire naitre une paysannerie transplantée.

Ainsi chaque étape de la conquête de l'Ouest américaine se soldait par de nouvelles terres confisquées aux Indiens puis découpées en lots attribuées à des colons censés s'y enraciner.

Ainsi le sionisme a-t-il commencé par les kibboutz, unités agricoles autosuffisantes d'où devait sortir le nouvel homme israélien, ce paysan hébraophone aux mains calleuses qui connaitrait chaque pierre de son nouveau pays et renverrait le Juif cosmopolite aux oubliettes de l'histoire. Qu'on se souvienne de Ben Gourion, de son ranch et de son mépris pour la colonisation urbaine.

2. Les paysans, des conservateurs

L'autre valeur accolée à la paysannerie, c'est le conservatisme. Le paysan est vu comme naturellement favorable à l'ordre établi, à la religion, aux notables. On le dépeint comme forcément de droite ou dépolitisé, ce qui peut d'ailleurs être vu de manière positive ou négative selon la lecture qu'on en fait.

Il a été dit que les victoires de Napoléon étaient dues aux pieds de ses soldats, paysans endurcis, et que c'est le souvenir qu'il leur a laissé qui a permis à son neveu d'être élu président de la République (avant de s'instaurer empereur). Pétain, encore lui, comptait également sur les vertus de la terre éternelle pour régénérer le pays.

Plus près de nous et dans un autre registre, les candidats considérés comme idéaux pour donner des soldats et des policiers, quel que soit le régime, étaient des paysans, supposés moins perméables à la politique et moins remuants que les ouvriers. Pour les mêmes raisons, la main d’œuvre immigrée des Trente Glorieuses était plus volontiers recrutée en milieu rural.

A contrario, les républicains et les révolutionnaires se sont toujours méfiés de la paysannerie, quand ils ne lui ont pas été hostiles. Qu'on se souvienne de la guerre de Vendée pour la Révolution Française ou de la chasse aux koulaks de Lénine.

En fait, toute idéologie ou régime désireux de s'imposer a dû régler la "question paysanne". Il n'est pas innocent de noter que l'agriculture dans les pays communistes ait été un véritable fiasco, dévastée par une collectivisation rageuse et bien décidée à détruire l'ordre ancien, quand elle n'était pas sacrifiée par le pouvoir central.

Si l'on regarde la Chine d'aujourd'hui, par exemple, on voit que le statut de "paysan" attache une personne à un lieu bien défini. S'il décide de travailler en ville, il devient un migrant intérieur, véritable clandestin dans son propre pays et susceptible d'être renvoyé à n'importe quel moment. Il n'a pas non plus de retraite.

De manière plus "soft", un des grands défis de notre république a été de se concilier les campagnes, campagnes glorifiées dans les salons de l’Hôtel de ville parisien mais craintes et surveillées. Car le dernier point est là, c'est que longtemps la campagne a fait peur.

3. Les paysans, dangereuse masse silencieuse

En fait, les paysans sont également vus comme une force sourde qu'il faut apprivoiser, qu'il faut savoir utiliser mais qu'il faut craindre aussi. A côté de l'image des racines et du terroir existe une autre image, plus effrayante, celle de l'homme portant en lui une sorte de barbarie venue du fond des âges, un côté primitif qui explose parfois et dont il faut se défier.

C'est l'image du sauvage, du "redneck" raciste, brutal, violent, dangereux, l'homme du passé qui va tuer un ours sans remord, qui refuse le progrès, dont les moeurs restent barbares.

On trouve beaucoup d’œuvres parlant de cet aspect. Au film américain Délivrance qui m'a inspiré ce post peut correspondre le film français Canicule, qui voit un truand américain réfugié dans une ferme de la Beauce être dépassé en cruauté par ses hôtes, paysans aussi tarés que dangereux.

Le livre La Terre d'Emile Zola donne lui aussi une image dantesque de la population rurale, dépeinte comme avide, parricide, incestueuse...

On peut aussi noter que Stevenson, lorsqu'il entame son voyage dans les Cévennes, n'oublie pas d'emmener un revolver.

4. Un portrait plus nuancé

Alors, le paysan est-il ce sage folklorisé ou ce dangereux beauf primitif? Je pense qu'au-delà des fantasmes, il faut rappeler certaines réalités.

La première c'est que la vie paysanne a longtemps été extrêmement dure, tributaire de la météo, gourmande en travail. Du fait de son lien à la géographie, le paysan était de plus une proie facile pour les pillards ou pour des gouvernements divers, toujours prêts à le taxer ou à le réquisitionner.

Tous ces facteurs ont développé certains traits que malgré les bouleversements profonds des dernières générations on peut encore retrouver aujourd'hui.

Tout d'abord, il reste une certaine méfiance envers l'étranger. Que cet étranger soit de la même couleur ou non importe finalement assez peu, puisque étranger désignera celui qui n'est pas du coin.

Ensuite il y a la permanence d'un rapport plus dur à la nature, vestige du temps où elle était l'implacable ennemie, l'environnement dont la domestication était vitale pour la survie.

Ainsi un chien reste un animal, dormant dans la niche et devant obéissance.

Ainsi la distinction animaux utiles-animaux nuisibles garde son sens, et réintroduire loups, serpents, ours ou chevreuils après avoir réussi à s'en débarrasser n'a pas grand sens.

Et ainsi la préservation des paysages n'a aucun intérêt si couper les arbres permet de travailler plus efficacement.

Toujours dans cet ordre d'idée, le rapport à la matière organique, au sang, à la saleté, à la mort, est moins aseptisé que dans le reste de la société.

Il reste aussi des réflexes d'économie: on utilise les draps récupérés de la grand-mère, on recycle les vieux bidons en abreuvoirs, on retape la grange avec une porte récupérée, etc. Tout ce qui peut encore servir est conservé. On constate au passage que cette attitude, qui passait encore récemment pour de la pingrerie, connait un certain regain de respect avec la vague écolo.

Enfin, les paysans, qui sont des gens assez durs, gardent une certaine fierté, une répugnance à quémander, à se plaindre. Beaucoup de gens n'ont aucune idée de ce qu'est la misère rurale aujourd'hui. Pourtant elle existe bel et bien, avec de nombreux cas tragiques, notamment pour les personnes âgées (les retraites agricoles sont parmi les plus basses de France).

Bref, le paysan, espèce en voie de disparition/folklorisation, n'est pas grand-chose de tout ce à quoi on le réduit trop souvent.