mardi 16 mars 2010

Héritages de l'hexagone (2): le train Addis Abeba-Djibouti

Dans ce premier post de la série, je vais parler d'un héritage très lointain que la France a laissé dans la Corne de l'Afrique: il s'agit du chemin de fer qui relie Addis Abeba, la capitale éthiopienne, à Djibouti.

A la fin du XIXième siècle, l’Éthiopie se retrouva seul pays indépendant du continent africain, ses voisins ayant été un à un colonisés qui par la France, qui par l'Angleterre, qui par l'Allemagne, qui par l'Italie...


Ce dernier pays finit d'ailleurs par se jeter sur le royaume du Négus, sous l'impulsion d'un Mussolini obsédé par l'idée que son pays avait été injustement écarté du partage du monde, mais c'est une autre histoire.

En attendant, l’Éthiopie était donc, comme la Thaïlande en Asie, le seul pays resté indépendant dans un continent dominé par l'Europe.


Son empereur, Ménélik II, était désireux de développer un royaume dont il sentait le retard et de consolider son indépendance. Il rêvait pour cela de le moderniser, notamment en empruntant ses techniques à l'Occident, à commencer par le train.

Celui-ci était vu comme un outil permettant de relier la capitale au reste du monde par un moyen plus efficace que les antiques et périlleuses pistes caravanières, et par là de favoriser les échanges, qu'il s'agisse d'exporter les biens du royaume ou d'acheter les indispensables équipements nécessaires à son développement et sa défense (notamment les armes).

Djibouti et la côte somalie étaient les débouchés naturels de l’Éthiopie. C'est donc vers eux que fut imaginée la première ligne de train.

Dans un premier temps, la création de cette ligne fut confiée à une société privée franco-suisse, et les travaux commencèrent.

Les difficultés furent nombreuses, à la fois d'un point de vue technique, notamment en ce qui concernait l'acheminement du matériel, et d'un point de vue politique, puisque les tribus détentrices du monopole caravanier refusaient ce train qui réduirait leur influence.

De nombreux conflits eurent lieu, qui furent péniblement résolus par des palabres, des cadeaux mais aussi beaucoup de sang.

Tous ces problèmes firent naturellement exploser les coûts, et la compagnie fut obligée d'aller chercher des fonds à l'extérieur.

Anglais, Français et Italiens tentèrent alors de monnayer leur aide en échange de droits d'influence ou de compensations territoriales en Éthiopie, mais l'empereur s'y refusa farouchement.

Au final, c'est après une bonne vingtaine d'années de chantier que le train fut mis en service, au prix d'une révision à la baisse du projet (seule une partie des plans initiaux furent réalisés).

Des accords avec la France furent ensuite signés, et jusqu'à la chute du dernier empereur, le train était administré par des cheminots français, en collaboration avec des éthiopiens.

Aujourd'hui, la ligne AddisAbeba-Djibouti est dans un piteux état, peu entretenue, elle a des horaires aléatoires et son destin semble bien incertain.

Mais la langue de travail de ses exploitants est restée le français, et les noms des gares qui le longent sont libellés en français et en amharique, témoignage de cette vieille histoire oubliée.


A lire: Le club des cheminots d'Addis-Abeba

Héritages de l'hexagone (1): introduction

Plusieurs fois au cours de mes rencontres ou études, j'ai rencontré la France là où je ne m'y attendais pas.

J'ai par exemple été étonné par une interview de Mahyar Monshipour, un boxeur iranien qui s'est installé dans la région de Poitiers. Il disait que dans son enfance iranienne, il ne connaissait de la France que très peu de choses, dont...les films de Louis de Funès!

Les Roumains que j'ai ensuite rencontrés ont confirmé que cet acteur grimacier a été un de nos plus grands ambassadeurs de par le monde jusqu'à sa mort (ce qui ne correspond pas vraiment à l'image glamour que l'on aime donner de notre culture !).

Autre exemple: suite à ma rencontre avec un ami vénézuélien, je me suis mis à me renseigner sur ce pays. J'ai alors découvert que la devise de ce pays était ..."Liberté, égalité, fraternité".

J'adore faire ce genre de découvertes, et il m'est venu l'idée de faire une série de posts qui parleront d'aspects de la France peu connus du grand public, de faits oubliés ou d'anecdotes liées à notre pays.

J'ai intitulé cet ensemble d'articles "Héritages de l'hexagone". J'y aborderai en vrac des choses, matérielles ou non, que la France a exportées à l'étranger.

lundi 15 mars 2010

Réflexions sur l'armée

Je fais partie des toutes dernières générations de français qui ont eu la (mal?)chance de faire leur service militaire. J'ai donc passé dix mois de ma vie au service de ce qu'on appelle "La grande Muette".

C'est une expérience qu'avec le recul je considère comme intéressante et instructive à bien des égards, notamment par ce qu'on y apprend sur le comportement des hommes en groupe (que j'avais déjà approché à l'internat) et sur le mode de management qui permet de transformer une masse d'individus hétéroclites en un contingent soudé.

Bien sûr, mon service militaire peut paraitre bien édulcoré par rapport à ceux des générations précédents: pas de guerre en arrière-plan, peu de temps isolé par rapport aux trois mois de classe du temps jadis, pas de brimades physiques, pas de tribunal militaire en cas de souci, etc.

Le fait que désormais l'armée soit ouverte aux femmes a aussi changé énormément de choses. Cependant, la dynamique militaire était bien là, et j'ai pu en voir les effets et l'efficacité, souvent redoutable.


L'armée: casser pour formater

Le premier choc que l'on ressent en arrivant à l'armée, c'est une brutale dépersonnalisation. En effet, la première chose que l'on fait en franchissant la porte de la caserne, c'est laisser derrière soi son apparence, son "look", cette image que l'on construit méthodiquement pendant son adolescence.

Cela commence par les vêtements puisque tous, quels que soient nos tailles, poids, couleur ou autre, on se retrouve sanglés du même survêtement, et que tous on se retrouve avec le crâne rasé.

Le deuxième choc c'est la fin de l'intimité. Douches ouvertes, chambres communes, repas communs, visite médicale groupée, corvées par binôme, exercices avec des gens qu'on n'a pas choisis, à l'armée on n'est plus jamais seul.

Le troisième choc enfin, c'est l'arbitraire, souvent absurde. On attend des heures quelque chose, et soudain il faut se dépêcher pour terminer le plus vite possible ce qu'on nous demande sous peine de sanction.

On doit chanter, marcher au pas, nettoyer un fusil non pas jusqu'à ce qu'on arrive à un résultat donné, mais jusqu'à ce que le gradé le décide.

On doit ranger ses affaires d'une façon unique et précise, s'habiller d'une façon unique et précise, se présenter d'une façon unique et précise.

On doit se lever immédiatement très tôt, commencer la journée par du sport dans une tenue imposée indépendamment de sa propre sensation du froid, etc.

En fait, dans une journée de "bitard", pendant les classes, pas de logique apparente, pas de place pour le compromis, l'à peu près, pas de demi-mesure.

Tout cela peut être extrêmement dur si l'on est délicat, habitué à des égards, au confort, si l'on ne s'est jamais frotté aux autres ou si l'on est trop sensible à la contrainte.

Cela parait complètement idiot, mais en fait cette pression a un but bien précis.

Il s'agit de "casser" la personne, de jouer avec ses nerfs et sa patience de façon à ce que, perdant ses repères elle se tourne vers le groupe, condition de sa survie.

Il s'agit aussi de l'endurcir, de lui faire intégrer une discipline forte qui lui devienne naturelle, de lui apprendre également des réflexes en terme d'hygiène et d'ordre (j'ai été assez impressionné par la saleté de certains de mes collègues).

Ce qui peut sembler étonnant, c'est qu'en fait ça marche plutôt bien, même à notre époque d'individualisme et de confort.

Après quelques temps, en effet, les plus mous adoptaient la posture bravache et virile du militaire, l'instinct de meute, une attitude, un vocabulaire spécifique, une certaine raideur liée à la discipline... Ils devenaient même un peu méprisants vis-à-vis des nouveaux "bleus-bites" qu'eux-mêmes n'étaient plus.

L'effet que pouvait faire une promotion sur certains de mes condisciples m'a également stupéfait. Un petit galon, une montée en grade pouvait transformer un placide en petit chef hargneux, jaloux de ses prérogatives et fidèle auxiliaire de l'autorité supérieure (sur laquelle il crachait souvent la veille).

A contrario, j'ai rencontré certaines personnes qui venaient avec l'idée de s'engager et que l'institution a complètement dégouté, ou encore des bravaches qui craquaient psychologiquement après quelques semaines. Mais ces cas étaient finalement marginaux et la plupart des appelés prenaient vite le pli...


Efficacité et neutralité

Mon passage sous les drapeaux m'a en tout cas montré à quel point l'armée était un corps très pensé et organisé, à des kilomètres de l'image simpliste qu'on en a.

Il m'a aussi montré que ses techniques étaient redoutablement efficaces, que ce soit dans la conception du matériel, très bien adapté, ou dans la préparation du "matériel humain" que nous étions.

J'ai aussi compris qu'une armée efficace est celle qui reste une exécutante, qui reste fidèle au pouvoir, même si celui-ci change.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'armée française est globalement restée neutre pendant tous les changements de régime, souvent radicaux, que le pays a connu depuis la Révolution. Elle est bien restée "le bras", le pouvoir politique, "la tête", ayant toujours la prééminence.

Le seul cas récent d'une politisation de l'armée s'est produit pendant la guerre d'Algérie, quand des putschistes ont voulu prendre le pouvoir pour garder cette colonie dans le giron de la France après avoir manœuvré pour renverser la république.

Il est significatif de voir que dans ce cas justement, la "tête", cette quatrième république à bout de souffle, n'était pas à la hauteur et faisait défaut d'autorité.

Cette dépolitisation, ce déracinement, c'est toute la différence entre une armée et une milice.

Alors que le milicien défend une cause, une communauté ou un territoire auquel il est lié directement, intimement pourrait-on dire, le militaire obéit à un ordre supérieur et intervient de façon "clinique" à tel ou tel endroit, il est le garant du pouvoir de l’État, il ne fait qu'agir et ne propose pas de politique.

Cette idée éclaire le fait qu'à la Libération de 1945 communistes et gaullistes, tous deux porteurs d'un projet politique pour la France, se soient mis d'accord pour minimiser les faits d'arme de la Résistance, pourtant bien réels, et s'opposer à l'intégration des maquis dans l'armée. Ces milices auraient détruit cet équilibre.

C'est également cette idée-là qui fait que dans le cas de troubles dans une région on préfère faire intervenir des forces de l'ordre composées d'étrangers à cette région.

D'ailleurs, en poussant cette logique à l'extrême, on arrive à la Légion Étrangère.

Ce corps d'armée mythique était en effet à l'origine interdit aux Français. L'idée était de créer pour la France une force d'élite complètement déracinée, qu'une discipline de fer et un attachement total à cette véritable famille de substitution rendrait redoutable, loyale et efficace dans tous les conflits compliqués. Cela permettait par ailleurs d'économiser un sang français précieux.

Ce recrutement d'étrangers à qui l'on donnait une nouvelle vie a fait se succéder dans ces rangs des républicains espagnols, des juifs en cavale comme des ex-nazis ou plus tard des anciens soldats des pays communistes. Ces troupes étaient abondamment utilisées sur les théâtres coloniaux.

Il est ainsi intéressant de noter qu'une très grande partie des soldats français de la guerre d'Indochine, qui opposa au Viet Minh une France désireuse de reprendre le contrôle de sa colonie, étaient d'anciens soldats nazis recrutés dans les camps de prisonniers suite à l'écroulement du troisième Reich.

Toujours dans la politique coloniale, il faut également noter que les troupes d'auxiliaires indigènes étaient largement utilisées pour réprimer les mouvements indépendantistes.

Ainsi la répression de la fameuse révolte de 1947 à Madagascar fut largement le fait de troupes de tirailleurs sénégalais (NB: ce mot désignait en fait les soldats noirs issus de tout l'empire, et pas seulement du Sénégal).

L’Espagne créa elle aussi sa propre Légion étrangère, le Tercio.

Ce modèle de recrutement fut poussé encore plus loin dans le monde musulman. Le plus bel exemple est celui du corps des janissaires turcs.

Ces soldats redoutés étaient tous des enfants enlevés dans les communautés chrétiennes de l'empire pour être élevés dans la foi musulmane et devenir des sortes de moines-soldats dévoués jusqu'à la mort.

Les janissaires furent des soldats d'exception, efficaces et redoutés, avant de peu à peu devenir une sorte d'état dans l'état, de se marier, de faire et défaire les sultans jusqu'à ce que l'un d'eux en ordonne le massacre et dissolve ce corps d'armée.

Les sultans marocains s'étaient également créée une garde royale redoutée, composée principalement d'esclaves dont la majorité venait d'Afrique noire.

Cette garde noire fut l'un des piliers de leur pouvoir et donna pour partie naissance à la communauté noire du Maroc.

L'armée source d'inspiration

Le fonctionnement des armées modernes et ses principes ont inspiré des modes de management (Henri Fayol), et des idées d'organisation de la société qui ont été utilisées par les totalitarismes de tout bord.

Nombre d'artistes ont aussi souligné le caractère destructeur que peut avoir le formatage militaire que je viens de décrire sur les gens, l'armée les faisant passer de l'état de simples citoyens à celui de bêtes de guerre pour arriver à ses fins, sans se poser la question du retour à la vie civile, qui se termine souvent en drame.

On sait à quel point l'horreur de la première guerre mondiale a marqué les mentalités de l'entre-deux-guerres, alimentant parallèlement un pacifisme jusqu'au-boutiste et une militarisation de la société qui aboutit aux totalitarismes qui ensanglantèrent l'Europe vingt ans après.

L'écrivain Roger Vercel, dans son livre Capitaine Conan (qui a aussi donné un excellent film) décrit ainsi un homme qui organisa des corps francs de nettoyeurs de tranchées composés de repris de justice. Il fait dire à son héros "Vous avez fait la guerre, nous on l'a gagnée."

La sauvagerie de ses hommes, voulue et organisée pendant la guerre, devient gênante et incontrôlable à l'armistice, lorsqu'ils attaquent un bordel roumain avec une violence inouïe. Le livre demande en filigrane qui il faut juger, les soldats-tueurs ou ceux qui les ont fabriqués.

Quelques décennies plus tard, c'est le même thème que l'on retrouve dans le premier film de la série des Rambo, où Sylvester Stallone campe un ex-soldat d'élite hanté par la guerre du Vietnam, qui ne sait plus quoi faire de sa vie et zone dans une Amérique qu'il dérange, jusqu'au clash qui lui fait retrouver ses réflexes de commando.

Le dernier film que j'évoquerai s'appelle Avoir vingt ans dans les Aurès. Sorti en catimini peu après la fin de la guerre d'Algérie, il met en scène un groupe d'appelés insoumis en Algérie, qu'un lieutenant (joué par Philippe Léotard) va retourner et transformer en commando de chasse capable des pires horreurs.

Le réalisateur fait dire à ce soldat que le retour à la vie civile de ses gars n'est pas son problème...

vendredi 12 mars 2010

Orthodoxes et schismatiques (2) - Le judaïsme

Le judaïsme est la plus ancienne et la première des religions "abrahamiques", et le premier vrai monothéisme.

Il est censé avoir été élaboré par un long dialogue entre Dieu et des prophètes (dialogue transcris dans la Bible), le plus important étant Moïse, celui qui reçut les tables de la loi.


Cette religion a connu une évolution particulière du fait qu'elle a quasiment toujours été minoritaire, et à ce titre très souvent persécutée, qu'elle a très peu connu le prosélytisme (les historiens ne sont cependant pas d'accord là-dessus), qu'elle est liée à la notion de "peuple élu" et qu'elle a longtemps été pratiquée par une diaspora dont les éléments n'arrivaient pas ou peu à communiquer entre eux.

Ces circonstances particulières ont entraîné une profonde division dans le judaïsme, et l'apparition de branches déviantes sur le tronc commun.

Grosso modo, le monde juif moderne est découpé en plusieurs branches, liées à un contexte historique et géographique.

1. Les ashkénazes

Situés jadis en Europe, les ashkénazes ont vu leur centre de gravité basculer après la Shoah vers les États-Unis et de plus en plus vers Israël.

Leur origine est assez controversée, leur type physique européen suggérant toutefois un fort apport des communautés extérieures et donc des conversions.

Les ashkénazes ont des rites qui leur sont propres, et de nombreuses branches du judaïsme en sont issues, notamment les mouvements orthodoxes, tels que les hassidims.

L'influence européenne la plus spectaculaire sur la culture religieuse ashkénaze reste le vêtement des orthodoxes, qui est en fait l'ancien costume de la noblesse polonaise.


Il est à noter qu'une langue soudait jadis cette communauté: le yiddish, qui s'écrivait en caractères hébraïques mais se basait sur l'allemand. Elle est aujourd'hui détrônée par l'hébreu, et semble vouée à la disparition.

2. Les séfarades

Cette communauté, la deuxième du monde judaïque, est issue des juifs de l'Andalousie arabe, région où ses membres s'étaient installés en suivant les conquérants musulmans, avant d'en être expulsés par les rois catholiques.

Suite à cette expulsion, les séfarades se sont éparpillés dans le maghreb et l'empire ottoman (avec quelques enclaves en Europe, notamment aux Pays-Bas), avant que la création d'Israël et les mouvements de décolonisation ne les poussent à s'installer en Israël ou en Europe (ils sont nombreux en France).

3. Les mizrahim

Cette communauté désigne les juifs orientaux, c'est-à-dire ceux restés au moyen-orient après la chute du royaume biblique d'Israël, auxquels on ajoute ceux d'Iran ou du Caucase.

Proche de celui des séfarades, leur rite est toutefois différent. Aujourd'hui ils se trouvent quasiment tous en Israël.

4. Groupes judaïsants

Au-delà de ces trois grandes communautés existent des groupes se réclamant du judaïsme, mais que l'éloignement et l'isolement ont "abâtardis" au point qu'ils ne sont pas forcément considérés comme tels par Israël et les instances religieuses de référence. En voici quelques exemples:

- les juifs de l'Inde

En suivant des routes commerciales, des juifs s'étaient installés en Inde, où la culture endogame leur permit de survivre à l'assimilation. La cohabitation avec les religions majoritaires modifia cependant profondément leurs rites, avec notamment l'apparition de la notion de castes chez certains d'entre eux.

Si une partie d'entre eux fut reconnue juive et émigra en Israël, un certain nombre de communautés aux rites hybrides, comme les Bnei Menashe et les Bene Ephraim, continuent à susciter la polémique.


- les juifs d’Éthiopie

Un ensemble de communautés éthiopiennes affirment descendre directement du roi Salomon et de la reine de Saba.

Ayant vécu de manière très isolée, leur judaïsme présente de nombreuses particularités, qui les font considérer avec méfiance par le reste de la communauté juive mondiale et par Israël. On les désigne souvent sous le nom de "falashas", un terme considéré par eux comme péjoratif.

Deux autres communautés un peu marginales peuvent être notées:

- les samaritains

Présents en Israël et en Palestine depuis des siècles, ils se considèrent comme les vrais juifs, pratiquent l'endogamie (ce qui, vu leur faible nombre, pose de nombreux problèmes de santé chez eux) et rejettent une partie importante de la bible hébraïque et des traditions juives modernes.

S'ils sont reconnus comme juifs par le gouvernement israélien, ils ne le sont pas par une grande partie des communautés juives, qui s'appuyant sur leur propre tradition, les considère comme des Gentils installés en Palestine après leur déportation.

- les karaïtes

Née dans l'empire des tsars, le karaïsme est une version du judaïsme qui rejette également une partie de la bible hébraïque et qui a sa propre vision en ce qui concerne la tradition et nombre de points de doctrine.

Le rejet des traditions orales et des rites pour se recentrer sur le seul texte sacré (le tanakh), ainsi que la tendance des karaïtes à favoriser l’exégèse personnelle de ces textes (ce qui entraine une multitude d'écoles) peut les faire voir comme les protestants du judaïsme. Il semble qu'après une époque de grand succès au sein de la communauté juive, ils soient désormais marginaux.

Il est à noter qu'une partie des karaïtes, présents dans l'empire russe, se sont considérés et furent considérés par les autorités comme non juifs. Ils revendiquaient être un peuple d'origine turque, et à ce titre eurent un statut particulier. On trouve des descendants de ces karaïtes à Trakai, en Lituanie.

Le reste de la communauté karaïte se répartit entre Israël et les Etats-Unis.

Orthodoxes et schismatiques (1) - Introduction

La série de posts que j'entame d'aujourd'hui aura trait à un aspect de la religion, sujet d'actualité s'il en est.

Je vais parler du phénomène qui fait que des branches poussent de façon quasi-inévitable sur le tronc commun d'une religion établie.

Je parlerai surtout des religions "abrahamiques", mais ferai également quelques incursions dans d'autres mondes, je parlerai aussi des syncrétismes et également du communisme, dont le mode de fonctionnement idéologique a été très proche d'une religion.

Avant tout il faut se rappeler qu'avant de devenir une religion établie, une croyance est toujours quelque chose de nouveau, de subversif, qui propose une nouvelle vision du monde.

Puis peu à peu, de manière plus ou moins linéaire, autant par la violence et pour la recherche d'avantages que parce qu'elle séduit d'un point de vue philosophique, cette croyance, cette vision devient majoritaire et reconnue.

Commence alors la période de fixation de la doctrine, au cours de laquelle les querelles, les débats, certaines divergences doctrinales coïncident avec des intérêts plus prosaïques et masquent des luttes de pouvoir. A la fin de cette période est stabilisé un corpus, une doctrine officielle à l'aune de laquelle sera désormais jugée toute évolution.

Périodiquement, toutefois, des fidèles vont plus loin, proposant une nouvelle lecture de la religion, l'agrémentant de nouveautés issues de la confrontation avec d'autres doctrines ou remettant en cause le fonctionnement de ses institutions.

L'apparition de ces nouvelles tendances peut générer deux réactions.

La première réaction possible de la religion d'origine est l'affrontement, avec des résultats divers.

Tout d'abord, cette lutte peut entrainer la disparition des dissidents, des "hérétiques", comme ce fut le cas de tant de branches du christianisme (nestoriens, ariens, cathares, bogomiles, hussites, etc...).

Si la dissidence est toutefois trop forte, on peut assister à un "partage" des fidèles entre les hérétiques et les tenants de la religion d'origine (ainsi le monde chrétien s'est peu à peu découpé entre catholiques, protestants et orthodoxes, et le monde musulman entre sunnites des quatre écoles et chiites).

Enfin, les dissidents peuvent fuir et installer leur communauté sous des cieux plus cléments (les pères pèlerins fondateurs des USA ou les mormons installés dans l'Utah en sont un bon exemple).


La deuxième réaction de la religion majoritaire possible peut être d'intégrer la dissidence à la religion d'origine, en y suscitant des réformes ou en s'y adaptant.

Ce fut le cas des franciscains au sein de l'église catholique, ou du mouvement de réforme qui mena à Vatican II.

Paradoxalement, cette intégration peut également susciter l'apparition d'une nouvelle communauté, soudée autour du refus de ces réformes. C'est justement le refus de Vatican II qui amena la création du mouvement des catholiques intégristes.

Dans tous les cas, on a au final la coexistence d'un courant distinct issu d'un tronc commun, qui sont antagonistes tout en se reconnaissant un cousinage.

Par contre, si l'innovation religieuse est trop tranchée, on ne parle plus de courant, mais d'une nouvelle religion. Ainsi, on reconnait un tronc commun au judaïsme, au christianisme et à l'islam, mais il est très clair que ce sont des religions différentes. Idem pour le bouddhisme et l'hindouisme.

Je distinguerai enfin un dernier cas d'innovation religieuse, celui où les adeptes d'une religion sont durablement isolés du reste des fidèles, ce qui "pervertit" ou transforme leur doctrine, qui finit par être considérée comme différente par les adeptes de la religion dont ils se réclament. Les juifs ont souvent rencontré ce cas de figure.

C'est d''ailleurs par cette première religion abrahamique que je vais commencer mon étude dans le prochain post.

mardi 9 mars 2010

Le paysan dans l'imaginaire

En cherchant des vidéos de banjo sur dailymotion, je suis tombé l'autre jour sur une scène mythique du film Deliverance, où l'un des héros fait un duel banjo/guitare avec un gamin des fins fonds de la campagne américaine.

Cette scène était assez marquante pour plusieurs raisons.

Bien sûr il y avait la virtuosité du gamin qui reprenait à l'oreille sur son banjo ce que le héros du film jouait sur sa guitare, et le côté sympa de la rencontre. Mais à bien y regarder, il régnait dès le début un climat assez inquiétant sur la place de ce village, climat inspiré par l'aspect des habitants.

Ceux-ci, habillés de façon très fruste, voire avec une certaine vulgarité, le regard fixe et dur, l'air presque débile, représentaient l'image du "redneck", de l'inquiétant plouc borné de la campagne profonde. La suite du film (je ne l'ai pas encore vu), qui dégénère en un horrible affrontement entre ces villageois et les héros, viendra confirmer de manière cruelle cette impression.

Cela m'a donné l'idée de faire un post sur l'image du paysan que l'on a en Occident et en France, des valeurs qu'il représente dans l'inconscient collectif, au niveau politique, artistique et à travers le temps, ce sujet me touchant tout particulièrement puisque j'ai moi-même grandi en milieu rural.

1. Les paysans, racines d'un peuple

Un peuple voit tout d'abord les paysans comme ses racines. S'ils remontent leur généalogie, la plupart des gens tombent en effet assez rapidement sur des paysans, sur des dynasties de paysans restés dans une même région depuis des temps qu'on imagine immémoriaux.

Un peu au même titre qu'une faune, une flore ou des monuments, les paysans et leurs productions sont vues comme l'âme même d'une région, âme à laquelle les gens restent très attachés.

Le salon de l'agriculture, où se bousculent chaque année des milliers de visiteurs, est un bel exemple de cet attachement aux terroirs, de cette vision des racines rurales, vision idéalisée bien sûr, le monde paysan étant évidemment aussi complexe et traversé de mouvements que le reste de la population.

Ces racines sont de plus supposées contenir une certaine "vérité", une forme de pureté par opposition à la corruption des villes et du monde moderne.

Cette rhétorique est d'ailleurs partagée par des gens a priori très différents, voire opposés. Ainsi, on la retrouve chez les mouvements alternatifs gauchisants, tels les hippies retournant à la terre et tentant fiévreusement de sauvegarder un folklore authentique et précieux, comme chez l'extrême droite conservatrice. On se souvient du mot de Pétain "La terre, elle, ne ment pas".

Cette idée de racines paysannes a été également toujours intégrée aux projets de colonisation, l'idée étant que pour s'approprier durablement un pays, s'y rendre légitime, il fallait y faire naitre une paysannerie transplantée.

Ainsi chaque étape de la conquête de l'Ouest américaine se soldait par de nouvelles terres confisquées aux Indiens puis découpées en lots attribuées à des colons censés s'y enraciner.

Ainsi le sionisme a-t-il commencé par les kibboutz, unités agricoles autosuffisantes d'où devait sortir le nouvel homme israélien, ce paysan hébraophone aux mains calleuses qui connaitrait chaque pierre de son nouveau pays et renverrait le Juif cosmopolite aux oubliettes de l'histoire. Qu'on se souvienne de Ben Gourion, de son ranch et de son mépris pour la colonisation urbaine.

2. Les paysans, des conservateurs

L'autre valeur accolée à la paysannerie, c'est le conservatisme. Le paysan est vu comme naturellement favorable à l'ordre établi, à la religion, aux notables. On le dépeint comme forcément de droite ou dépolitisé, ce qui peut d'ailleurs être vu de manière positive ou négative selon la lecture qu'on en fait.

Il a été dit que les victoires de Napoléon étaient dues aux pieds de ses soldats, paysans endurcis, et que c'est le souvenir qu'il leur a laissé qui a permis à son neveu d'être élu président de la République (avant de s'instaurer empereur). Pétain, encore lui, comptait également sur les vertus de la terre éternelle pour régénérer le pays.

Plus près de nous et dans un autre registre, les candidats considérés comme idéaux pour donner des soldats et des policiers, quel que soit le régime, étaient des paysans, supposés moins perméables à la politique et moins remuants que les ouvriers. Pour les mêmes raisons, la main d’œuvre immigrée des Trente Glorieuses était plus volontiers recrutée en milieu rural.

A contrario, les républicains et les révolutionnaires se sont toujours méfiés de la paysannerie, quand ils ne lui ont pas été hostiles. Qu'on se souvienne de la guerre de Vendée pour la Révolution Française ou de la chasse aux koulaks de Lénine.

En fait, toute idéologie ou régime désireux de s'imposer a dû régler la "question paysanne". Il n'est pas innocent de noter que l'agriculture dans les pays communistes ait été un véritable fiasco, dévastée par une collectivisation rageuse et bien décidée à détruire l'ordre ancien, quand elle n'était pas sacrifiée par le pouvoir central.

Si l'on regarde la Chine d'aujourd'hui, par exemple, on voit que le statut de "paysan" attache une personne à un lieu bien défini. S'il décide de travailler en ville, il devient un migrant intérieur, véritable clandestin dans son propre pays et susceptible d'être renvoyé à n'importe quel moment. Il n'a pas non plus de retraite.

De manière plus "soft", un des grands défis de notre république a été de se concilier les campagnes, campagnes glorifiées dans les salons de l’Hôtel de ville parisien mais craintes et surveillées. Car le dernier point est là, c'est que longtemps la campagne a fait peur.

3. Les paysans, dangereuse masse silencieuse

En fait, les paysans sont également vus comme une force sourde qu'il faut apprivoiser, qu'il faut savoir utiliser mais qu'il faut craindre aussi. A côté de l'image des racines et du terroir existe une autre image, plus effrayante, celle de l'homme portant en lui une sorte de barbarie venue du fond des âges, un côté primitif qui explose parfois et dont il faut se défier.

C'est l'image du sauvage, du "redneck" raciste, brutal, violent, dangereux, l'homme du passé qui va tuer un ours sans remord, qui refuse le progrès, dont les moeurs restent barbares.

On trouve beaucoup d’œuvres parlant de cet aspect. Au film américain Délivrance qui m'a inspiré ce post peut correspondre le film français Canicule, qui voit un truand américain réfugié dans une ferme de la Beauce être dépassé en cruauté par ses hôtes, paysans aussi tarés que dangereux.

Le livre La Terre d'Emile Zola donne lui aussi une image dantesque de la population rurale, dépeinte comme avide, parricide, incestueuse...

On peut aussi noter que Stevenson, lorsqu'il entame son voyage dans les Cévennes, n'oublie pas d'emmener un revolver.

4. Un portrait plus nuancé

Alors, le paysan est-il ce sage folklorisé ou ce dangereux beauf primitif? Je pense qu'au-delà des fantasmes, il faut rappeler certaines réalités.

La première c'est que la vie paysanne a longtemps été extrêmement dure, tributaire de la météo, gourmande en travail. Du fait de son lien à la géographie, le paysan était de plus une proie facile pour les pillards ou pour des gouvernements divers, toujours prêts à le taxer ou à le réquisitionner.

Tous ces facteurs ont développé certains traits que malgré les bouleversements profonds des dernières générations on peut encore retrouver aujourd'hui.

Tout d'abord, il reste une certaine méfiance envers l'étranger. Que cet étranger soit de la même couleur ou non importe finalement assez peu, puisque étranger désignera celui qui n'est pas du coin.

Ensuite il y a la permanence d'un rapport plus dur à la nature, vestige du temps où elle était l'implacable ennemie, l'environnement dont la domestication était vitale pour la survie.

Ainsi un chien reste un animal, dormant dans la niche et devant obéissance.

Ainsi la distinction animaux utiles-animaux nuisibles garde son sens, et réintroduire loups, serpents, ours ou chevreuils après avoir réussi à s'en débarrasser n'a pas grand sens.

Et ainsi la préservation des paysages n'a aucun intérêt si couper les arbres permet de travailler plus efficacement.

Toujours dans cet ordre d'idée, le rapport à la matière organique, au sang, à la saleté, à la mort, est moins aseptisé que dans le reste de la société.

Il reste aussi des réflexes d'économie: on utilise les draps récupérés de la grand-mère, on recycle les vieux bidons en abreuvoirs, on retape la grange avec une porte récupérée, etc. Tout ce qui peut encore servir est conservé. On constate au passage que cette attitude, qui passait encore récemment pour de la pingrerie, connait un certain regain de respect avec la vague écolo.

Enfin, les paysans, qui sont des gens assez durs, gardent une certaine fierté, une répugnance à quémander, à se plaindre. Beaucoup de gens n'ont aucune idée de ce qu'est la misère rurale aujourd'hui. Pourtant elle existe bel et bien, avec de nombreux cas tragiques, notamment pour les personnes âgées (les retraites agricoles sont parmi les plus basses de France).

Bref, le paysan, espèce en voie de disparition/folklorisation, n'est pas grand-chose de tout ce à quoi on le réduit trop souvent.

vendredi 5 mars 2010

Le grand déracinement

Dans ce post, je vais parler d'une tendance lourde de nos sociétés. J'appelle ça le grand déracinement, ou encore le nomadisme subi.

Jadis, la grande majorité des gens sur la planète naissaient, vivaient et mourraient au même endroit, que ce soit une ville ou un village. Ils s'y mariaient, y avaient une vaste parentèle, des liens de sang avec une grande partie de leurs voisins, des sobriquets qui se transmettaient de génération en génération, des métiers qui se transmettaient également, des réputations familiales, etc.

Un fils grandissait dans un monde (technologies et régime ou gouvernement mis à part) assez peu différent de celui de son père, ou du moins en continuité avec le sien. Les seuls grands déplacements que connaissaient les gens, les hommes pour être plus précis, étant le service militaire et bien souvent la guerre. Ou alors ils étaient motivés par des catastrophes (famine, invasion, maladie) et touchaient toute la famille.

Cependant, les "temps nouveaux", l'industrialisation, la normalisation, la concurrence à l'international, les nouvelles mœurs (individualisme), la vie plus éloignée de la survie, plus facile en ville (ou crue telle, ce qui revient au même), l'extraordinaire accélération des changements technologiques, tout cela a entrainé un exode rural de plus en plus marqué et déstructurant pour les communautés rurales, puis, plus récemment, ce qu'on pourrait appeler des "exodes interurbains" et internationaux.

Même si ce post parle de l'occident, et plus spécialement de l'Europe et de la France, il faut noter que le mouvement que je décris est en fait mondial, ainsi que le souligne la statistique qui dit qu'en 2007 la population terrestre urbaine a dépassé la population terrestre rurale (en France c'était dans les années 20, en Angleterre au XIXième siècle).

Le premier exode fut donc rural. Lié à l'industrialisation et au boom démographique qui surchargeait les campagnes, il a entrainé dans un premier temps une transplantation du village dans la ville, avec reconstitution de communautés dans les quartiers, que ces communautés soient villageoises, nationales, ethniques ou religieuses.

Dans ces lieux, certes plus ouverts que le monde villageois, notamment parce qu'on y accueillait toujours de nouveaux arrivants, se sont quand même recréées des "communautés humaines" stables, avec ce que ça implique de contrôle mutuel, de solidarité, de liens de voisinage, d'amitiés d'enfance, de rivalités, etc.

Ce ré-enracinement était du à la nature du travail qu'on trouvait dans ces villes, travail presque toujours lié de manière contraignante à un lieu géographique: la mine, le port ou l'usine remplaçaient les terres agricoles ou les exploitations. Cette nouvelle configuration a commencé à craquer à son tour avec la fin du vingtième siècle.

Ce moment correspond à ce que j'appellerais la "tertiairisation" du monde du travail, qui a détaché le travail d'un lieu géographique donné pour le rendre plus nomade.

En effet, alors que des terres agricoles ne bougent pas, alors qu'un port ne peut se déplacer, qu'une usine ou une mine est construite pour une durée assez longue, une agence de publicité, un éditeur informatique ou un cabinet de comptables n'est pas tributaire d'un lieu particulier, le seul lien à la géographie étant l'emplacement de sa clientèle.

Or l'extraordinaire boom technologique du vingtième siècle a pour ainsi dire supprimé la distance en une série de révolutions.

La première révolution fut celle des transports, avec un monde qui s'est peu à peu couvert de trains, puis de routes et de lignes aériennes sans cesse plus nombreuses, plus sures et plus rapides, simplifiant considérablement les déplacements.

La deuxième révolution fut celle des moyens de communications. Elle commença par la mise en place des postes d’État, se poursuivit avec le télégraphe, puis le téléphone, et enfin les connexions internet d'aujourd'hui.

La dernière révolution, moins évidente, a commencé il y a déjà très longtemps et elle est loin d'être terminée: c'est celle de la normalisation.

En effet, s'il nous parait aujourd'hui évident d'utiliser le système métrique, un sens unique de circulation ou la langue française, il faut bien se rappeler que cet état de fait est le résultat d'une longue volonté politique de convergence. D'ailleurs, il n'y a qu'à penser à l'euro, à l'anglais, aux organismes internationaux ou aux transferts bancaires pour voir que cette dynamique est toujours d'actualité.

Ces trois révolutions technologiques et le changement de la nature du travail ont fait que désormais il est toujours possible de comparer à l'échelle mondiale pour trouver le moindre coût pour un produit ou un service, et qu'il n'y a plus de barrage réel pour inciter à la consommation "locale". Et cela implique que les différentes régions sont mises en concurrence quasiment en temps réel, et que le travail devient nomade.

Or sur tout le globe, c'est le travail qui est la première condition de l'existence humaine. Ces mouvements de l'activité impliquent donc le "nomadisme subi" dont j'ai parlé, avec des gens qui doivent partir pour pouvoir subvenir à leurs besoins, alors même que dans la plupart des cas ils ne le souhaitent pas.

Ces mouvements de déplacement en fonction du travail existent depuis longtemps (il n'y a qu'à regarder l'histoire ouvrière de France pour s'en rappeler), mais ils se limitaient jadis à un exode ponctuel entre deux lieux, fût-il international. On partait vers un endroit choisi, et on y restait, ou on alternait les séjours dans l'un et l'autre lieu.

La nouvelle donne est différente. En effet, désormais quand on vient sur un bassin d'emploi, on sait que celui-ci a toutes les chances de partir dans un délai relativement court, et donc qu'on devra peut-être le quitter.

Cette accélération des mouvements a beaucoup de conséquences sur la façon de vivre, les mentalités des gens et la société.

Le premier impact que je vois porte sur la famille.

Tout d'abord, il devient de plus en plus rare d'avoir une importante parentèle ou même simplement de la famille là où l'on vit, surtout lorsqu'on est issu d'un milieu rural ou d'une région en déclin où il est impossible de travailler. Cela entraine une édulcoration du lien entre grand-parents et enfant dont on ne mesure pas encore très bien les conséquences.

Parfois, il arrive aussi qu'un des conjoints doive travailler loin et ne rentre que le week-end, voire après des absences encore plus longues, ce qui n'est pas sans effet sur la famille. Enfin, quand il y a divorce et que l'un des conjoints suit un travail dans une autre ville, l'enfant ne connait plus vraiment le conjoint parti.

Le deuxième impact, c'est l'implication des gens dans leur quartier.

Désormais on travaille souvent loin de sa maison, on fait ses courses dans des centres de consommation dédiés, qui sont généralement éloignés de la résidence (centres commerciaux accessibles seulement en voiture), pour préserver des liens familiaux ou amicaux on part le week-end.

Tout cela fait que la résidence a tendance à se réduire à un simple dortoir, et que bien souvent on ne connait toujours pas ses voisins après des années de cohabitation.

Cela réduit également l'investissement personnel dans son environnement, qu'on le veuille ou non. Le temps de présence est réduit, mais il y a également nombre de gens qui ne vivent que dans l'attente (souvent illusoire) du "retour". C'est vrai pour les immigrés de l'intérieur comme pour les étrangers.

Le troisième impact concerne le rapport au travail lui-même.

Le lien des gens avec leur employeur a en effet changé. La période de l'emploi à vie est révolue, et de plus en plus, un emploi a désormais une durée limitée. Et je ne parle pas seulement de la multiplication des contrats courts, type CDD ou Intérim, les CDI également sont dans le lot.

Les entreprises bougent au gré des fusions et rachats, et les statuts et postes des salariés avec, et bien souvent on préfère partir de soi-même tant que l'on est "vendable" et avant d'être sorti du système. En fait, cette configuration fait de chacun un mercenaire potentiel, et entraine une baisse de l'implication que l'on peut avoir dans son travail.

Cela a pour conséquence une baisse de la culture d'entreprise, un détachement plus grand vis-à-vis des collègues, et un délaissement de l'action syndicale.

Ma conclusion est que cette nouvelle donne du travail pousse peu à peu les gens vers une forme de nomadisme subi, ce qui pose des questions importantes sur la société.

En effet, l'apparition de l'individu, sa reconnaissance et sa valorisation est un héritage essentiel de l'occident, et son avènement s'est peu à peu accompagné de la disparition des formes de vie communautaire.

Mais ce nouveau nomadisme affaiblit l'individu, obligé de sans cesse apprivoiser de nouveaux environnements, et privé des garde-fous et des aides que constituaient la communauté, la famille élargie, la paroisse, le clan. Ces garde-fous ont été un temps remplacés par l'état social, mais lui-même est en perte de vitesse. Un nouvel équilibre est donc à trouver.

Il n'est pas idiot de lier les questions médiatisées de l'insécurité et de la précarité à ce déracinement généralisé.

D'ailleurs, dans des sociétés plus traditionnelles, dont certains aspects nous horrifient (à juste titre) mais où le lien social est resté plus fort, les gens en marge de la société (que ce soit des délinquants durs ou des clochards) sont moins nombreux.

Quoi qu'il en soit, qu'on le déplore ou qu'on en ait un jugement plus nuancé, ce néo-nomadisme est devenu une réalité devant laquelle nos sociétés doivent s'adapter.