mercredi 15 juin 2016

Lost...

Régulièrement l’actualité nous régale avec des histoires d’explorateurs rencontrant des communautés humaines vivant à l'écart depuis des siècles.

Il s’agit le plus souvent de peuples premiers, notamment d’Amérindiens ou d’îliens qui ignorent le reste du monde ou du moins en ont une vision très limitée.

Ces rencontres nous fascinent toujours, et les échanges avec ces personnes comme sorties d’un autre temps éveillent des sentiments contradictoires, où le mythe du bon sauvage, la crainte de corrompre et l’envie de sauver se mêlent.

Il arrive aussi que les gens en question soient "sortis" de la civilisation, qu'ils aient à un moment donné perdu, volontairement ou non, le contact avec leurs semblables et la marche du monde.

Je vais dans ce post évoquer trois célèbres exemples de ce retrait.

Les stragglers japonais

Le premier cas est celui d'Hiroo Onoda.

Ce soldat japonais avait « raté » la fin de la Seconde Guerre Mondiale et il vécut jusqu’en 1974 embusqué dans la forêt de Lubang, une île des Philippines. Avec quelques autres égarés il refusait de croire à la reddition de son pays et continuait de lutter avec obstination.

Mais avec le temps, l'un de ses compagnons se rendit, un autre mourut en attaquant des troupes philippines (en 1972!), et Onoda se retrouva tout seul.

Rien ne réussit à le convaincre que les armes étaient déposées, ni les tracts lancés d'avion, ni l'interminable attente des renforts promis, ni les missions envoyées par Tokyo, que l'existence de ces combattants embarrassait évidemment.

Au final, son ancien supérieur, celui qui lui avait dit de résister coûte que coûte, fut envoyé pour lui faire entendre raison. L'homme, reconverti depuis des lustres (il était devenu libraire) réussit à convaincre son ancien subordonné, qui retourna à la vie civile en 1974, soit presque trente ans après la fin de la guerre.

Cet étrange soldat, sans doute un peu borné quand même, fit parler de lui sur tout le globe (je me souviens d'un épisode de L'homme qui valait trois milliards où un personnage en était inspiré), et ne tira pas de gloire particulière de son étonnante odyssée, se bornant à dire qu'il avait simplement suivi les ordres en bon soldat.

Il est mort tranquille en 2014, ayant atteint l'âge de 91 ans, toujours farouchement nationaliste et après une vie bien remplie (installation à l'étranger, publication de livres sur son expérience...).

S'il est l'exemple le plus connu de ce qu'on a appelé des stragglers, il semble loin d'avoir été le seul, d'autres Japonais ayant continué le combat après la défaite.

Le dernier se rendit encore plus tard qu'Onoda.

Au passage, cela donne une idée du degré de fanatisme des troupes impériales.

Les Tristanais

Dans mon deuxième exemple, je vais parler des habitants d’une petite île de l’Atlantique, Tristan da Cunha, chef-lieu de l'archipel du même nom.

Ce caillou constitue le lieu habité le plus isolé du monde, c'est-à-dire le plus loin de toute autre installation humaine. La plus proche, l'île de Sainte-Hélène, se situe en effet à pas moins de 2.438 kilomètres.

Ce territoire volcanique fut visité par beaucoup de monde, à commencer par Tristão da Cunha, le Portugais qui lui donna son nom. Les Hollandais y abordèrent également, et les Français furent les premiers à le cartographier.

Toutefois, sa colonisation étant jugée fort peu avantageuse, du fait de sa localisation dans une zone de l'Atlantique sud particulièrement mouvementée, il fut longtemps délaissé, à l'exception d'une tentative faite à titre privé par un excentrique Américain.

Ce furent finalement les Britanniques qui s'en rendirent officiellement maitres en 1816, les rattachant à leur colonie sud-africaine et y installant des soldats.

Par cette annexion, ils souhaitaient priver Napoléon 1er de toute possibilité d'évasion de l'île de Sainte-Hélène où ils le gardaient prisonnier, et parfaire leur monopole du contrôle des routes maritimes, notamment en empêchant les Américains d'y relâcher (on sortait de la deuxième guerre anglo-américaine).

Rapidement toutefois, Londres se convainquit du peu d'intérêt de Tristan da Cunha et décida d'en rapatrier ses garnisons. Quelques hommes firent alors le choix d'y rester et fondèrent les bases de la population tristanaise.

Les premiers temps, l'archipel était une escale pour les bateaux à voile, mais la généralisation des moteurs à vapeur la rendirent peu à peu superflue, tandis que la raréfaction de la chasse faisaient également baisser les visites de baleiniers.

Puis le percement des canaux de Suez et de Panama rendit obsolètes les routes de l'Atlantique sud qu'on utilisait pour contourner les continents africain et sud américain, et avec elles la nécessité de faire relâche à Tristan da Cunha.

Tout cela fit que ces îles disparurent du monde, ses habitants développant l'autosuffisance et leur puissance de tutelle ne s'y intéressant quasiment plus.

Entre 1908 et 1918, leur isolement fut même total, aucun bateau ne relâchant dans l'archipel. Pendant ces dix ans, les Tristanais n'eurent absolument aucune nouvelle du monde extérieur, qu'il s'agisse de la Première guerre mondiale, de la grippe espagnole ou de tout autre événement marquant.

Les contacts reprirent pendant la Seconde guerre mondiale, les Britanniques se souciant de surveiller la marine allemande, mais les îliens continuèrent à rester largement à l'écart du reste du monde.

1961 marqua une rupture.

Cette année-là le volcan de Tristan de Cunha fit éruption. Le Royaume-Uni décida alors d'évacuer les habitants de l'île, qui furent transportés en métropole où ils découvrirent brutalement le monde moderne et la société de consommation.

Pour Londres, ce départ était définitif, mais lorsque quelques temps après les Tristanais apprirent que le volcan n'avait pas fait de dégâts irréversibles (la coulée s'était très vite arrêtée), la majorité d'entre eux décida de rentrer sur l'île, finissant par convaincre les autorités réticentes de les y aider.

Cette odyssée étonnante fit beaucoup parler, et le fait qu'ils préfèrent leur caillou pauvre et isolé à la civilisation moderne frappa les esprits, comme une sorte de leçon pour beaucoup de gens (le livre Les bienheureux de la désolation du toujours bon Hervé Bazin donne une version romancée de cette histoire).

Depuis cette époque, Tristan Da Cunha est raccordée au monde, et bon gré mal gré la modernité y est arrivée, avec notamment internet, la télé et la VPC de timbres postes très recherchés.

Malgré tout l'isolement reste très fort, favorisé par l'absence d'aéroport et la durée des liaisons maritimes (il n'y a que deux bateaux de transports par an pour assurer le transport de personnes avec l'extérieur, en l'occurrence l'Afrique du sud).

En conséquence, l'île vit encore de manière quasi-autarcique et s'est organisée pour l'auto suffisance, chacun des 270 habitants cumulant plusieurs casquettes et jouissant d'une sorte de statut de fonctionnaire local.

Fatalement, tous ont fini par être apparentés, et cette consanguinité semble avoir entraîné certaines maladies (comme le glaucome).

Si la base de ces gens est anglaise, les naufrages et passages de marins ont varié les origines et ils ont également des ascendances italienne et métis sud africaines par exemple.

Ce territoire, rattaché administrativement à Saint-Hélène, provoque depuis longtemps la fascination.

Malgré son insignifiance, Tristan da Cunha est ainsi citée dans beaucoup d’œuvres, de livres ou de films et la liste des candidats à une visite (au nombre drastiquement limité par les habitants eux-mêmes) ne faiblit pas.

La famille Lykov

La dernière histoire d'isolement que je vais citer est celle de la famille Lykov, dont le sort a passionné l’URSS.

Elle se composait de six Vieux-croyants orthodoxes, et son destin est étroitement lié à l'histoire de cette communauté (que j'évoque dans un vieux post).

Pour rappel, on désigne par ce nom ceux qui refusèrent les réformes du patriarche Nikon et qui pour cela furent persécutés par le pouvoir tsariste.

Désireux de fuir le monde corrompu de la civilisation, son argent, ses impuretés et ses coutumes détestables, beaucoup de membres de cette religion exigeante et pleine de rites s'enfuirent dans des coins reculés de l'immensité russe pour y créer des villages.

Mais la famille Lykov fit encore plus: au début des années 40 elle s'enfonça profondément dans un coin sauvage et isolé de la taïga sibérienne, où elle disparut purement et simplement, jusqu'à ce qu'on retrouve par hasard sa trace en 1978.

Cette année-là, en effet, une mission géologique qui survolait l'immensité inhabitée de la Sibérie eut la surprise d'y détecter un potager, puis une maison rudimentaire.

Intrigués, ils se posèrent et tombèrent nez-à-nez avec six étranges personnes, deux parents et leur quatre enfants (deux hommes et deux femmes). Ces derniers avaient largement atteint la trentaine, et jamais rencontré d'autres personnes que leur famille.

Vêtus de vêtements de leur propre composition, s'exprimant dans un russe archaïque, tous firent d'abord preuve de méfiance avant d'inviter les nouveaux venus chez eux, non sans les avoir sondés sur leurs opinions religieuses.

Le journaliste Vassili Peskov, qui les connut ensuite, raconte leur odyssée dans le passionnant Ermites de la taïga.

Ce livre décrit la mise en place de liens entre les ermites et les gens de l'extérieur, ainsi que leur découverte mutuelle.

On prend la mesure de l'inflexibilité de leur foi, qui s'exprime par d'incessantes prières, un dogmatisme très fort et un nombre de choses strictement défendues, à commencer par quantité d'aliments.

On comprend d'ailleurs que c'est cette loi divine qui leur a permis de survivre si longtemps, même si la force de caractère du père y est évidemment pour beaucoup.

On les voit peu à peu se rapprocher des géologues et du journaliste, et on se rend compte qu'il était temps que la rencontre se fasse: la dureté de la vie dans la taïga leur aurait été bien plus vite fatale sans le secours bienvenu de ces nouveaux arrivants.

L'aide du monde extérieur, certes filtrée selon les préceptes vieux-croyants, devient en effet essentielle à leur survie, d'abord par les outils et vêtements, ensuite et peut-être surtout par la chaleur et les contacts humains, encore plus après la mort rapide de quatre d'entre eux, ne laissant que le père et une fille, Agafia (sans qu'on sache vraiment de quoi les quatre autres moururent).

Sans les coups de mains et les dons des Soviétiques qui, passionnés et émus par cette histoire envoyèrent argent et cadeaux à la famille, il est clair qu'ils n'auraient pas pu faire face indéfiniment.

Lorsque le patriarche mourut à son tour, la survivante décida à l'étonnement général de rester dans son ermitage malgré la solitude totale.

Comme les Tristanais, elle tourna le dos au monde moderne pour n'en garder que ce qui l'arrangeait, et son bon sens et son intelligence marquent le lecteur comme ils ont marqué ses compatriotes, qui n'ont cessé d'écrire à la recluse et de lui envoyer de l'aide.

La fascination que les Lykov exerce a également attiré dans la taïga toute sorte de gens, certains tentant de les approcher pour les étudier, se marier, ou même les arnaquer sur une rumeur de trésor.

Il semble qu'Agafia vive encore aujourd'hui, à plus de 70 ans, toujours perdue dans sa taïga natale et satisfaite de l'être.

vendredi 3 juin 2016

Livres (19): Le pauvre christ de Bomba / Une vie de boy

La colonisation, dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, c'est-à-dire le siècle où l'Europe a dominé à peu près tous les pays des autres continents, représente un événement assez court à l'échelle du monde, mais ses conséquences et ses stigmates sont toujours bien présentes.

Les guerres de mémoire, les abrutis revanchards de tout bord et les idéologies qui imprègnent le moindre débat rendent ce sujet, rabâché à longueur d'année, un peu toxique.

A force, on est souvent blasés, overdosés et lassés, un peu comme pour tout ce qui a trait à l'envahissante Seconde Guerre Mondiale.

Il reste néanmoins intéressant de se pencher sur le legs de ce moment particulier, à commencer par le chemin qu'il a fallu faire -et qui n'est pas encore terminé- pour sortir des rapports que cet épisode a créés entre les peuples et les personnes qui en furent partie prenante.

La colonisation commença pour ses perdants par une nouvelle forme de guerre, plus technique et par des défaites militaires.

Cela aurait pu en rester là, mais il y eut la suite, peut-être encore plus traumatisante.

En effet, les conquérants amenaient avec eux un kit de "prêt-à-vivre", de nouveaux modèles radicalement différents, et ils les plaquèrent de manière autoritaire et arbitraire sur les sociétés préexistantes.

De nouvelles langues et fois furent imposées, des régions entières furent intégrées à marche forcée dans une économie mondiale orientée vers l'extérieur, des valeurs inconnues devinrent dominantes, concurrençant ou mettant à bas les forces traditionnelles.

Face à cela, comment ne pas se sentir impuissants, dévalorisés, réduits à néant?

Sans le sursaut démographique du 20ième siècle et l'absence globale d'immigration de peuplement, les indigènes auraient pu connaitre le sort des Amérindiens ou des Maoris, c'est-à-dire devenir des étrangers négligeables sur leur propre sol.

Mais, du fait qu'ils gardaient la majorité, ils apprirent à composer avec la nouvelle réalité et à se l'approprier.

Certains en profitèrent pour prendre leur revanche. On sait par exemple que bon nombre de convertis au christianisme ou d'auxiliaires de la colonisation furent recrutés parmi ceux qui étaient tout en bas de l'échelle sociale avant l'arrivée des blancs (esclaves, minorités...).

Parmi eux il y en eut même pour croire au projet colonial officiel, à la possibilité de s'assimiler totalement aux maîtres et de faire intégrer leurs territoires à la métropole, comme une région supplémentaire de celle-ci.

Certains s'enfermèrent dans le passé, se repliant sur la sphère privée, la religion.

Cette attitude fut souvent encouragée par les colonisateurs, qui préféraient un bigot se préparant à l'autre monde à un moderniste avide de justice dans celui-ci.

Car d'autres se révoltèrent.

Une partie le fit avec une violence désespérée, tentant d'entretenir la flamme, de frapper leurs pairs par leur exemple ou de provoquer un miracle.

Une autre partie tenta d'arriver à ses fins par les nouveaux moyens: guerre moderne, diplomatie, appels à l'étranger.

Dans les deux cas, ce fut en vain.

Enfin, certains tentèrent d'analyser ce qui se passait, voulurent trouver dans la culture des nouveaux arrivants ce qui était bon à prendre pour pouvoir y retremper leurs racines, les revaloriser en les modernisant, afin de lutter avec les armes mêmes qui les avaient vaincus, et de mettre les conquérants en face de leurs contradictions.

Je trouve le parcours de ces intellectuels fascinant et admirable.

Aujourd'hui il reste intéressant de lire leur œuvre, d'effectuer une espèce de retour aux sources pour comprendre de l'intérieur ce que pouvait être le système colonial vu par un indigène, bien loin des interprétations trop souvent fumeuses de gens qui n'ont pas connu cette époque.

Ferdinand Oyono est un parfait exemple de ceux dont je parle.

Indigène camerounais, il devint un pur produit de la méritocratie française, passant par la Sorbonne et l’ENA avant de servir son pays après l'indépendance dans divers ministères.

Dans son livre Une vie de boy, il fait raconter sa vie à un boy, un de ces domestiques à tout faire mis au service des Européens des colonies.

On voit cet homme arriver chez un maitre blanc, qu'il étudie avec curiosité et avec qui se mettent en place des relations certes hiérarchiques, mais plutôt cordiales et respectueuses.

Cela dure jusqu'au moment où arrive sa femme. Celle-ci s'avère être une personne volage et mesquine, et elle change du tout au tout l'atmosphère de la maison, qui finit par être irrespirable.

Et c'est le boy, témoin impartial et silencieux qui en fera les frais, de façon parfaitement injuste mais logique.

La critique y est fine et puissante, et le déséquilibre cruel entre le dominant et le dominé est bien mis en évidence, ainsi que la mesquinerie humaine qu'un tel terreau favorise forcément.

Le deuxième auteur que je vais évoquer est Mongo Beti, lui aussi un Camerounais devenu sorbonnard et infatigable anticolonialiste.

Dans son célèbre Le pauvre christ de Bomba, c'est encore un boy qui parle.

Mais cette fois-ci il s'agit d'un gamin naïf et crédule, dévoué corps et âme au Révérend père supérieur (R.P.S.) Drumont, l'infatigable dirigeant français de la mission catholique de Bomba, un petit village du Cameroun situé au bord d'une route.

Ce prêtre a dédié vingt ans de sa vie à l'évangélisation des Camerounais.

Il a fait bâtir des églises, des chapelles, formé des catéchistes, pourfendu les sorciers et les polygames, et instauré le système de la "sixa", un bâtiment où les jeunes filles catholiques viennent passer quelques mois avant leur mariage, durant lesquelles elles s'acquittent de travaux manuels tout en recevant une instruction chrétienne.

Tout cela roule bien, même si le narrateur nous laisse entendre que certains employés du R.P.S. ont tendance à abuser du système.

Au début du livre, le prêtre décide d'une tournée dans une région plus à l'écart qu'il n'a sciemment pas visitée pendant deux ans, dans le but de la punir de son manque de ferveur. 

Il s'y rend donc, flanqué de ses deux boys, mais cette visite le fait aller de déconvenue en déconvenue.

Peu à peu, en constatant que ces gens sont revenus à leurs premières coutumes et le tiennent bien souvent pour quantité négligeable, il va commencer à douter.

Est-ce que sa mission n'est pas au fond un échec?

Est-ce que ce n'est pas la politique des administrations coloniales qui pousse les gens vers lui, sachant qu'il peut intercéder et leur éviter les épouvantables corvées telles que la construction de route qui fauche des centaines de vies et désorganise familles et villages?

Est-ce qu'il n'existe finalement pas une spiritualité indigène, aussi réfractaire à la conversion que l'islam dans d'autres colonies?

Au fur et à mesure que le livre avance, le malheureux boy, spectateur engagé, nous dépeint de manière souvent cocasse l'envers du décor que découvre le vieux missionnaire de plus en plus désabusé.

Avec stupeur, il s'aperçoit que ses plus fidèles auxiliaires se sont servis de lui pour asseoir leur pouvoir et s'enrichir, détournant les dons des fidèles et allant jusqu'à abuser des femmes de la sixa en leur faisant du chantage sexuel.

Le comble est atteint lorsqu'un médecin venu justement inspecter le bâtiment des femmes le décrit comme dans un état d'insalubrité avancé, et constate que ses pensionnaires sont ravagées...par la syphilis!

Le pauvre Christ de Bomba constitue un réquisitoire impitoyable de ce système prédateur qui a détourné les bonnes volontés, comme celle du père, au profit de quelques-uns.

Les colons y sont décrits comme des capitalistes avides, sans scrupule ni respect, et la colonisation se fait à leur seul profit, bien loin du projet idéaliste d'élever les indigènes au niveau de la civilisation européenne (pour reprendre les termes officiels).

Beti déclare d'ailleurs dans sa préface que le révérend Drumont est un personnage de fiction car il n'y a hélas jamais eu de prêtre de ce genre sur le continent.

Ces deux livres, parus en 1956, soit quelques années avant la grande vague des indépendances africaines, sont très marquants.

Leurs deux auteurs ont su utiliser les armes du colonisateur, sa littérature et ses idées, pour dénoncer l'injustice faite à leurs pairs, et ces brûlots illustrent bien les séquelles que la politique coloniale a laissées sur des peuples entiers.

Et en même temps, ils ont été les défricheurs de ce qui est devenu la francophonie: dans leur sillage sont apparus bien d'autres écrivains (comme leur compatriote Léonora Miano), dont les liens avec cette époque cruelle sont de plus en plus ténus et qui font vivre la langue française.

Mais leur témoignage reste essentiel.

lundi 23 mai 2016

Auteurs (7): Hermann

J'ai découvert les bédés du Belge Hermann Huppen (qui signe ses oeuvres de son seul prénom) par hasard, à l'époque où je lisais de la BD au kilomètre en tapant au pif dans les médiathèques.

Le premier album que j'ai lu était le tome 2 de Jérémiah, Du sable plein les dents. Je ne sais plus pourquoi je l'avais pris, mais ce n'était certainement pas pour le graphisme, les trognes des héros ne m'attirant pas plus que ça.

Néanmoins, l'histoire me fit d'entrée de jeu une forte impression, suite à laquelle je lus petit à petit tous les autres tomes disponibles de cette série, dont je devins fan.

A la même époque, je tombai sur une autre de ses séries, Les tours de Bois-Maury, qui me conquit également.

Depuis, je suis de loin en loin ce que fait cet auteur/dessinateur, dont je lis aussi les one-shot avec plaisir. Je vais ici présenter ce que j'aime de lui.

Jérémiah

L'histoire de Jérémiah se déroule aux USA, dans un futur proche.

La première planche du premier album suggère qu'une guerre civile raciale opposant des noirs devenus aussi nombreux que les blancs a ravagé le pays et qu'elle s'est terminée par une catastrophe nucléaire.

Par la suite, ces événements, appelés "La grande lessive" par les gens, ne sont jamais totalement expliqués, même si quelques fois on revient sur tel ou tel détail.

On sait notamment que les Amérindiens se sont réunis pour créer un territoire devenu inviolable et suscitant tous les fantasmes.

Dans Simon est de retour, on apprend aussi que New York existe toujours...mais jamais plus. Hermann laisse ce point volontairement flou, sans doute pour se donner plus de latitude, pour laisser une plus grande part à l'imagination du lecteur.

Au début de la série, le monde est âpre, violent, quasi moyenâgeux. Des communautés vivotent dans des villes ou des villages faits de bric et de broc sur des ruines, les chevaux sont redevenus le moyen de locomotion par excellence et le monde est plein d'errants.

Jérémiah, dont on ne connait pas le nom de famille, est un adolescent naïf élevé dans le village fortifié de Bends Hatch par sa tante et par un oncle par alliance qui le déteste.

Une nuit, il se retrouve bloqué par un concours de circonstances en pleine nature, et c'est ce qui va lui sauver la vie.

En effet, des pillards viennent attaquer le village, dont ils tuent ou emmènent en esclavage tous les habitants.

Paniqué et désorienté, le jeune homme va finalement se retrouver pris en charge par Kurdy Malloy, un errant roublard et sans scrupules venu faire le charognard dans les ruines de Bends Hatch.

Kurdy est un vrai voyou, anarchiste, violent, cupide, individualiste et cruel, mais une amitié va s'instaurer entre les deux hommes, qui arpenteront ensemble cette Amérique redevenue sauvage.

Chaque aventure est basée sur cette errance. Les deux hommes arrivent dans un nouvel endroit, y cherchent du travail et y trouvent une situation donnée, qu'ils subissent ou dans laquelle ils interviennent.

Très souvent il s'agit d'un potentat local qui abuse de sa position. On croise aussi des sectes, des pédophiles, des trafiquants de drogue, des politiciens véreux prêts à tout, des gangs, des savants fous...parfois on va sur des terrains plus fantastiques avec des extraterrestres et des monstres non identifiés.

On voit évoluer le caractère de Jérémiah au fur et à mesure des épisodes. Il grandit, devient moins naïf, plus cynique, plus dur, tout en gardant une droiture et un côté redresseur de torts qui le rendent sympathique.

Il s'avère aussi que c'est un cogneur de premier ordre et qu'il plait énormément aux femmes. Pendant quelques épisodes, il vit une histoire d'amour puis la perd et en a le cœur brisé. Kurdy semble la cause de cette rupture, mais on comprend qu'en fait il y a aussi le goût de l'aventure.

Kurdy, lui, ne bouge pas, mais on devine parfois une humanité qu'il cache sous sa carapace de dur.

Tireur hors pair, que ce soit à l'arc ou à l'arme à feu, il est toujours prêt à se battre, à se lancer dans un coup fourré qui lui rapportera de l'argent et ne résiste pas à un bon mot, sa grande gueule lui valant des ennuis plus qu'à son tour.

Son point faible est l'attachement qu'il porte à sa mule Esra, qu'il devra finir par troquer la mort dans l'âme contre une moto.

Ce personnage à l'allure particulière, avec ses plaques militaires et son casque flanqué d'une plume, sa longue veste sans manches, ses bottes à lacets et sa tresse, apporte parfois une touche comique aux histoires.

Car celles-ci sont assez sombres. Les gens sont racistes, lâches et vénaux, si un tyran tombe, il est tout de suite remplacé, les flics manipulent sans remord et ce sont toujours les petits qui trinquent.

Des personnages secondaires font des apparitions régulières, à commencer par Martha, la tante de Jérémiah, une femme dure et puritaine qui cherche sans cesse à séparer les deux compères et qui dirige d'une main de fer sa bonne pâte de nouveau mari.

Il y a aussi Stonebridge, un voyou malchanceux qui est un peu le double de Kurdy, et Léna, l'amour compliqué de Jérémiah.

Régulièrement, les deux héros reviennent dans la ville de Langton, qu'on voit se transformer au cours des albums, des maisons en dur remplaçant les bidonvilles, à l'image d'une Amérique qui se reconstruit.

On croise aussi souvent la Milice, espèce d'organisation militaro-policière inter-étatique.

Avec Jérémiah, Hermann a créé un univers peu cadré, idéal pour enchaîner des aventures picaresques et originales à chaque album, même si je trouve qu'il a fini par se répéter.

Les tours de Bois-Maury

Cette deuxième série, que j'ai particulièrement aimée, fonctionne un peu sur le même modèle, mais elle se passe au Moyen Age. On y suit le chemin d'Aymar de Bois-Maury, un chevalier qui à l'âge de huit ans perdit son fief, conquis par un rival du voisinage.

Depuis cette époque il n'a de cesse de trouver les moyens de reconquérir son bien.

Flanqué de son écuyer Olivier, il erre dans toute l'Europe, visitant les châteaux amis, participant aux tournois et vendant ses services quand il le peut, par exemple pour escorter des pèlerins.

Comme pour Jérémiah, les pérégrinations des deux héros permettent à Hermann de brosser un portrait du monde de l'époque, peignant un Moyen Age dur, injuste et violent avec un grand talent.

La société d'ordres y est décrite sans fard, à commencer par la relation entre Aymar et Olivier, qui ne passe jamais le cap de la véritable amitié, surtout du fait du chevalier, qui considère le dévouement sans faille de son écuyer comme un simple dû.

Au sein de la noblesse dont il est membre, l'honneur n'est pas négociable, et les duels sont fréquents, entraînant des moments dramatiques.

La religion, omniprésente, est également convoquée, l'ignorance (comme le jugement dit de Dieu) et le fanatisme étant soulignés sous toutes leurs formes.

Hermann cite notamment l'épisode peu glorieux du pillage des églises orthodoxes d'Europe centrale par les pèlerins catholiques partis en Palestine. Il évoque aussi le sort des derniers païens scandinaves.

De nombreux personnages secondaires peuplent et colorent le cycle. Il y a le détestable Reinhardt, un croisé prétentieux et imbu de son rang, une troupe de baladins voleurs habiles et retors, Hendrik, un chevalier errant aussi dénué de scrupules qu'Aymar est noble, ou encore Germain, le maçon malheureux devenu bandit.

La série se clôt magistralement sur un dixième tome émouvant et tragique.

Plus tard, Hermann a créé avec son fils Yves H., lui-même scénariste de BD, une suite qui met en scène les descendants d'Aymar, mais je n'ai pas tellement accroché.

One shots

Outre ces deux cycles phare, j'ai lu plusieurs one shots d'Hermann, parfois créés en collaboration avec d'autres scénaristes.

En voici trois que j'ai particulièrement aimés:

- On a tué Wild Bill, un western magnifique sur un pied-tendre découvrant la rude vie de l'ouest.

- Lune de guerre, au scénario signé par un autre poids lourd, Jean Van Hamme, qui raconte comment le mariage du fils d'un infect potentat de province dégénère complètement. J'aime beaucoup ce livre atroce.

- Une nuit de pleine Lune, scénarisée par son fils, qui narre l'histoire d'une bande de petits voyous qui tombent sur un os en tentant de racketter un couple de riches vieillards.

Je connais peu ses oeuvres de jeunesse, mais il a collaboré avec beaucoup de grands (notamment Michel Greg).

Style et thématiques

Le dessin d'Hermann est nerveux et précis, et ses couleurs ont évolué au cours du temps. Ses personnages ne sont pas beaux, dans le sens où il ne cherche pas à les faire ressembler à des super héros ni à les esthétiser, au contraire même.

C'est également vrai pour leurs caractères: ils sont le plus souvent ambivalents et ni noirs ni blancs.

Cela en augmente le réalisme, et naturaliste est un adjectif qui me vient à l'esprit. 

Dans ses livres, Hermann fait aussi montre d'un pessimisme certain sur la nature humaine, dont il semble qu'il y ait bien peu à racheter à ses yeux. Cette espèce de misanthropie un peu ironique me rappelle quelques fois Patricia Highsmith.

A plusieurs reprises, et notamment dans Jérémiah, on le sent aussi partisan de la manière forte, avec un côté un peu Un justicier dans la ville, qui trouve l'indulgence hors de propos. On sent qu'il a également une dent contre les religieux et les sectes, et l'embrigadement en général.

Enfin ses bédés ont souvent un côté drôle, avec des réparties savoureuses et une utilisation fine du comique de situation.

Aujourd'hui proche de 80 ans, Hermann est reconnu comme un auteur majeur tant par les amateurs que par la profession, puisqu'il a obtenu le grand prix du festival d'Angoulême en 2016.

vendredi 20 mai 2016

Livres (18): Il est de retour - L'icône Hitler

Comme je l'expliquais dans un vieux post, dans notre Occident déchristianisé Adolf Hitler a remplacé le Diable, et le nazisme a pris le rôle du mal absolu.

En effet, même si c'est un peu en train de s'atténuer (ici comme ailleurs, la roue tourne), l'ex-Führer reste pour pour une majorité de citoyens de l'Ouest le repoussoir par excellence.

Il est le contre-modèle, celui devant lequel toute rationalité disparaît, celui que l'on doit conjurer à grands cris et de la manière la plus démonstrative possible (à une autre époque, on se serait signé ou on aurait sonné le tocsin).

Cette diabolisation a bien sûr des racines historiques, liées aux côtés monstrueux bien spécifiques de l'ère nazie.

Bien sûr, la folie sanguinaire et conquérante du petit moustachu n'a rien eu d'originale. Rappelons-nous Tamerlan, Napoléon, Shaka Zulu ou tout simplement son contemporain et challenger Staline.

Bien sûr aussi, les génocides qu'il a orchestrés n'ont été ni les premiers ni les derniers: Amérindiens, Arméniens (justement Hitler aurait concrétisé la solution finale en se basant sur l'absence de réaction face aux massacres des Turcs), Tutsis, etc, la liste est hélas longue.

Néanmoins, son régime constitua une sorte de paroxysme.

En effet, si le cynisme et les rapports de force sont de règle au niveau diplomatique, le nazisme les a employés avec une férocité confondante, décidant tout simplement quels peuples et personnes méritaient ou non de vivre.

En réalité, ils considéraient la force comme le seul argument valable et ils poussèrent cette idée vieille comme le monde aussi loin qu'il était possible de l'imaginer.

Le fait que ce soit en Allemagne que le nazisme apparut et se développa fut également inattendu, voire inexplicable, ajoutant à l'effroyable.

Depuis la fin du dix-neuvième siècle, ce pays était tout de même la première puissance industrielle, technique et démographique de l'Europe.

On comparait la modernité de Berlin aux villes américaines, et la capitale était le centre d'une activité intellectuelle foisonnante.

La culture allemande rayonnait et chacun reconnaissait à ce peuple un génie propre.

Et c'est ce génie qu'Hitler réussit à mobiliser. La sophistication, l'efficacité et la rationalité qui caractérisent la civilisation allemande furent mises toutes entières au service de son projet monstrueux et irrationnel.

C'est le spectacle de cette irrationalité prenant légalement les rênes d'un pays au sommet du développement et le conduisant méthodiquement vers le gouffre qui est si dérangeant.

Je crois que si ce régime jusqu'au boutiste, violent et nihiliste a imprimé une marque tellement profonde au continent, c'est parce qu'en fait il souligne que les instincts les plus sombres peuvent prendre le dessus au sein d'un pays, au sein de n'importe quel pays, y compris des plus avancés.

Tout cela, avec bien sûr le fait qu'il fut le perdant de la Seconde Guerre Mondiale, transforma peu à peu l'ex-chancelier en un monstre abominable, une entité maléfique devant laquelle la seule réaction envisageable est la violence purificatrice, cette vision déteignant sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à l'extrême droite.

Et ainsi, le Führer a peu à peu quitté l'Histoire pour devenir une sorte d'icône, un personnage de légende, un Croquemitaine des temps modernes.

Plus de 70 ans après sa mort, il conserve une aura qu'il n'avait peut-être même pas eue de son vivant.

Et il n'a jamais été aussi présent. On peut tomber sur un point Godwin dans n'importe quelle discussion un peu animée, et certains sont si obsédés par la résurgence du nazisme qu'ils le voient partout.

L'histoire de la lessive Ariel rebaptisée à cause du chiffre 88 en est un exemple particulièrement impressionnant.

Le personnage d'Hitler, sa silhouette, ses manies et ses tics sont devenus des archétypes connus de tous, et il est aussi le héros d'un nombre astronomique de fictions.

J'ai d'ailleurs lu quelque part que sa victoire ou sa fuite à l'étranger constituent le premier sujet d'uchronie de la planète.

Les livres Fatherland de Robert Harris et Le maître du haut château de Philip K. Dick, décrivent un monde où le nazisme a gagné.

La part de l'autre d'Eric-Emmanuel Schmidt imagine son destin s'il avait été pris aux Beaux-Arts.

Dans Le dragon de Cracovie, Frédéric Dard lui donne un petit-fils.

Et je ne parle pas des références au dictateur que l'on peut trouver dans le cycle de Dune (je me souviens d'en avoir été déçu), ou dans des séries comme V.

Mais le livre dont je vais parler aujourd'hui, Il est de retour, est sans doute le plus étonnant.

Son auteur, le germano-hongrois Timur Vernes, imagine en effet que le Führer se réveille un beau jour dans un terrain vague du Berlin de 2011.

Et bien à rebours de ce qu'on pourrait imaginer, ce postulat un peu bizarre fonctionne.

Rapidement Hitler réalise qu'il est en 2011, ce qui le plonge tout d'abord dans la stupeur et l'incrédulité. Mais bien vite, passé le premier abattement, il fait front et commence à essayer d'accepter la situation et de s'y adapter.

Au début il ne comprend évidemment rien au monde qui l'entoure, ce qui entraîne des situations cocasses, voire hilarantes. La plupart des gens le prennent pour un énième sosie, un provocateur, un comique, et les quiproquos s’enchaînent.

Mais son aplomb, la force de ses convictions -qui n'ont pas bougé d'un iota- et le mélange de culot, de rouerie et d'opportunisme qui lui valurent son ascension dans les années 30 lui permettent de naviguer avec aisance dans cet étrange 21ième siècle et d'y trouver une place.

Je ne vais dévoiler ni la fin ni l'intrigue, mais ce livre m'a tenu jusqu'au bout.

A chaque chapitre je me disais que c'était trop énorme, que c'était pas possible, que ça allait s'enliser, mais en fait non. Vermes a réussi à faire un livre qui, s'il est invraisemblable par bien des aspects, n'en tient pas moins la route.

Entendre parler Hitler, le voir agir et entrer quelque sorte dans sa tête est une curieuse expérience. Le personnage décrit là est en fait très humain, pas caricatural comme d'habitude, et on se prend à le trouver plus d'une fois sympathique, voire à admirer ses capacités de résilience et d'adaptation.

C'est évidemment gênant et désagréable, même si c'est relativement logique puisque le Führer était également un homme.

Il est de retour n'est cependant ni révisionniste ni complaisant et le nazisme n'y est pas décrit avec sympathie ou indulgence (ce serait d'ailleurs curieux vu que l'auteur a des origines juives).

En revanche, les media en prennent pour leur grade, la classe politique et le système également.

Certaines des remarques d'Hitler semblent du bon sens (ce qui gêne aussi) et l'on a également l'impression de voir une nouvelle version de ce qui séduisit les masses allemandes dans les années 30.

Celles-ci ont d'ailleurs fait un triomphe à ce livre, malgré les nombreuses critiques et polémiques que sa sortie occasionna. Un film en a même été tiré.

Au final, je garde une impression étrange de cette histoire.

Au fond, quel rapport ont vraiment les Allemands avec cet épisode qu'on n'en finit pas de leur rappeler et qui a conditionné toute leur politique depuis plus de soixante ans?

Peut-être que l'ouvrage de Vermes est une espèce de catharsis, qu'il libère quelque chose, comme Trump peut le faire aux US ou Zemmour chez nous?

Je ne sais pas quel est le propos exact de Vermes, mais je sais que j'ai beaucoup ri et jubilé en le lisant, que je me suis senti aussi un peu mal à l'aise et que j'ai passé un bon moment.