lundi 11 janvier 2010

Frontières (5): Les peuples des zones frontière (2) - Amériques

En quelques siècles, l'expansion coloniale européenne dans un premier temps, la finalisation de la conquête du continent par les états issus de cette expansion coloniale dans un deuxième temps, a abouti à l'arpentage puis à la mise en coupe réglée de tous les territoires des deux Amériques.

Cette prise de possession du continent s'est faite via un mouvement de transplantation massif et continu des blancs d'Europe dans ce qu'on a appelé le Nouveau Monde. Cet irrésistible élan s'est toutefois régulièrement heurté aux peuples autochtones, et a été doublé par l'installation de millions de déportés africains. Trois mondes se sont donc continûment rencontrés, mélangés et surtout affrontés.

Aux guerres indiennes et révoltes d'esclaves se sont ajoutés les conflits liés aux rivalités inter-étatiques. Ce furent tout d'abord les rivalités entre les puissances européennes qui poursuivaient leurs guerres dans les colonies (par exemple les guerres canadiennes entre France et Angleterre).

Ce furent ensuite des guerres entre les états indépendants, qu'elles soient des conflits "classiques" ou qu'elles aient pour enjeu le contrôle de nouvelles terres (par exemple la conquête du Mexique du nord par les USA...).

Durant cette phase, qui a précédé la stabilisation des frontières actuelles, les équilibres changeants, les difficultés de transports et la nécessaire interdépendance face au combat pour la survie ont entrainé l'apparition d'entités et de peuples plus ou moins éphémères, dont je vais donner quelques exemples.

- les comancheros

La Nouvelle-Espagne, colonie espagnole d'Amérique centrale ancêtre du Mexique, s'étendait à l'origine très loin vers le nord.

On y trouvait de nombreuses populations indiennes, dont certaines n'étaient arrivées que récemment, soit en tant que conquérants, soit chassées de leurs terres d'origine par d'autres peuples.

L'installation des Blancs, de leurs fusils et de leurs chevaux sur les côtes du continent américain avait en effet entraîné de très importants changements dans l'ensemble du monde indien, y compris pour des tribus de l'intérieur du continent qui ne rencontreraient leurs premiers Européens que des siècles plus tard.

Tout comme l'arrivée des cavaliers Huns en Europe de l'est avait entraîné les peuples germaniques à se pousser les uns les autres, l'impulsion donnée par les conquêtes européennes avait fait bouger les lignes chez les Indiens, et les zones d'installation ou de passages des peuples autochtones étaient en pleine mutation.

Ainsi, les Comanches devinrent un peuple de cavaliers exceptionnels, et leur maitrise du cheval consacra leur expansion, notamment vers la région qui nous intéresse.

La rencontre de ces mouvements de tribus indiennes et des colons européens de Nouvelle-Espagne (puis du Mexique et des USA) entraina l'établissement progressif de relations entre Indiens et Blancs, relations très souvent violentes, avec des guerres et de nombreux raids d'Indiens venus voler des chevaux et parfois des esclaves.

Cependant il exista également un commerce présent sur le long terme et impliquant une population bâtarde, mélange de métis, de colons pauvres de toute origine et de renégats (c'est-à-dire des Européens vivant à l'indienne ou parmi les Indiens).

On appelait cette population les comancheros, néologisme rappelant l'un de leurs principaux partenaires, les Comanches. Pendant un siècle au moins, par la piste des comancheros transitèrent armes, chevaux, tabac, alcool, fournitures diverses.

Ces aventuriers étaient regardés d'un mauvais œil à la fois par les colons et les Indiens, mais leur place resta stratégique jusqu'à ce que l'afflux de colons, la reddition et la déportation des derniers Indiens libres et l'expansion étasunienne les fassent disparaitre, laissant un souvenir de plus dans l'histoire fantasmée de la conquête de l'Ouest (témoin le film avec John Wayne).

- les Métis canadiens ou Bois-Brûlés

La pénétration européenne au Canada s'est faite d'abord par les Français, qui fondèrent le Québec et l'Acadie et qui dominaient, d'une façon toute théorique, un territoire gigantesque joignant leurs colonies canadiennes à la Nouvelle Orléans.

La colonisation française était différente de celles mises en œuvre par les états ibériques et par le Royaume-Uni, pour des raisons objectives. En effet, alors que des flux continus de colons britanniques, espagnols ou portugais alimentaient un peuplement important dans les territoires qui allaient donner le Brésil, les États-Unis les et pays latino-américains de langue espagnole, très peu de candidats quittaient la France pour s'installer dans leurs colonies.

Cette faible pénétration, qui fut de plus surtout masculine, favorisa un type de rapport différent avec les autochtones. Beaucoup de Français prirent ainsi des épouses indigènes et développèrent un mode de vie semi-nomade, finissant par former un peuple qu'on appela les Métis (avec un M majuscule pour distinguer leur culture du simple fait d'être métis) ou Bois-Brûlés.

Ce peuple créa ses dialectes, essentiellement à base de langue cree et de français (notamment le michif ou metchif), teinta son catholicisme de rites et croyances indiennes, et inventa même son propre drapeau (une boucle sur fond bleu).

Des colons anglophones, principalement des trappeurs écossais qui vinrent après la perte par la France de ses colonies, connurent la même évolution et constituèrent une partie de la nation Métisse, différant toutefois par le drapeau (la même boucle mais sur fond rouge), la langue (à base d'anglais) et la religion (basée sur le protestantisme).

Cependant, la politique raciale des compagnies de traite française et anglaise divergeant profondément (les mariages interethniques étaient encouragés par les premiers et condamnés par les seconds), la part francophone des Métis resta prépondérante.

Cette nation finit par devenir suffisamment importante pour entrer en conflit avec le gouvernement canadien quand celui-ci organisa la colonisation des terres où ils vivaient sans titre de propriété ni règles écrites.

Cette révolte fut conduite par le mystique Louis Riel et entraîna indirectement la création de l'état du Manitoba. Elle échoua en partie à cause de l'opposition existant entre Métis francophones et Métis anglophones, qui avaient assimilé la rivalité de leurs peuples pères.


Aujourd'hui il existe encore des Métis dans le nord de l'Amérique (Canada et US), mais ils se sont généralement "dilués" dans la population, et leur mode de vie a disparu avec la modernisation. Par ailleurs, leur statut d'intermédiaires entre les peuples et la difficulté de définir une culture dont le fondement est le mélange rend plus complexes leurs réclamations des droits spécifiques qui sont l'apanage des Premières Nations.

Frontières (5): Les peuples des zones frontière (1) - Introduction

L'expansion des grandes civilisations humaines ne s'est pas faite de façon linéaire.

Toutes les grandes conquêtes étalées sur un temps long, qu'elles aient été faites sur le territoire de peuples déjà présents, ont produit ce que j’appellerais des "zones frontières", des endroits où cohabitaient pour un temps donné une ou plusieurs autorités pas clairement distinctes, des régions poreuses où les allégeances changeaient, où des peuples différents se côtoyaient, se rencontraient.

Dans ces zones frontières, qui ont toutes fini par disparaitre, avalées ou détruites par une civilisation plus forte et plus organisée, sont parfois apparus des groupes humains originaux, des peuples métis, rejetons plus ou moins volontaires de ces contacts, dont l'existence était souvent liée à un rapport colonial ou de sujétion entre deux zones et/ou populations.

La série de posts que j'entame aujourd'hui donnera un aperçu de ceux de ces peuples et groupes qu'il m'a été donné de rencontrer au cours de mes lectures et pérégrinations.

samedi 9 janvier 2010

Le retour de la Russie

Dans ce post, écrit peu après l'intervention russe en Géorgie/Ossétie du sud, j'expliquais à une amie la vision que j'avais de cet événement, que je situais sur un plus long terme dans l'histoire russe.

Les Russes, depuis les débuts de la reconquête sur les Tatars (lesquels ont donné aux Russes à la fois des gènes -puisqu'ils se mélangeaient et se mélangent volontiers- et des traits de caractère, notamment dans la façon de gouverner), ont eu une forte volonté expansionniste, dans toutes les directions.

En Russie il a toujours existé des "fronts pionniers", un peu comme la frontière américaine, lieux troubles où vivaient un certain nombre de paysans laissés libres et armés par un gouvernement pourtant féodal et rétrograde, en échange d'une sécurisation de cette frontière et d'actions de reconquête sur les Tatars ou d'autres peuples plus "primitifs". Ce sont notamment les fameux Cosaques...

Ces mythiques Cosaques furent d'ailleurs finalement floués, puisqu'au fur et à mesure qu'ils avançaient, leurs territoires passaient sous contrôle de la couronne russe, avec le servage et la perte de droits qui allaient avec, et qu'à terme ils ont été plus ou moins dissous.

Pour mettre en valeur les nouveaux territoires incorporés, les Russes n'ont d'ailleurs pas hésité à faire venir des milliers de colons, surtout allemands. C'est le cas notamment les Allemands de la Volga (que Staline finira par déporter après la seconde guerre mondiale). Mais reprenons nos expansions dans leurs diverses directions.

La conquête de l'Est

Il y a tout d'abord la méconnue conquête de l'Est, par laquelle les Russes se sont peu à peu imposés dans toute la Sibérie, soumettant ou s'alliant avec les peuples autochtones, jusqu'à passer le détroit de Béring et conquérir l'Alaska.

Cette conquête fut davantage le fait d'initiatives privées, d'aventuriers cherchant de nouveaux terrains de chasse pour la fourrure qui faisait leur fortune, que de l’État, lequel n'avait souvent qu'un vague contrôle formel de ces lieux, arrivait après la bataille et ne pouvait de toute façon que fort peu de choses sur ces immenses territoires sous-peuplés.

On trouve l'équivalent de ce mouvement de course à la fourrure au Canada, avec les coureurs des bois francophones et la compagnie de la baie d'Hudson britannique. Et au passage, ça a fini par faire quasiment disparaitre un tas d'espèces, dont les castors (leur poil faisait des chapeaux très tendance).

Cette course à l'Est s'est terminée lorsque les Russes y ont rencontré d'autres états ou empires plus solides: Chinois, Japonais et Britanniques (j'y reviendrai) en Asie, Espagnols et Anglo-Saxons en Amérique (en effet, les Russes sont descendus jusqu'en Oregon, et les Espagnols sont eux aussi montés très haut dans ce qui deviendrait les USA).

Des guerres eurent lieu, la plus connue était celle qui a opposé le tsar au Japon, au début du vingtième siècle, et qui s'est soldée par la première défaite infligée à un peuple blanc par un peuple non blanc à l'armée moderne.

Au passage, cette arrivée d'un Japon modernisé et bien décidé à prendre sa part au découpage colonial du monde a été très mal vécu par l'Occident, c'était la première faille dans l'hégémonie blanche du monde, encore sans équivalent à ce jour d'ailleurs (les puissances non blanches qui montent, type Chine et Inde, sont encore à des kilomètres du Japon et de l'Europe en terme de développement).

Panslavisme, quête des mers chaudes et "reconquête" russo-chrétienne du monde turco-islamique

La deuxième grande impulsion était vécue comme une sorte de "reconquête" des espaces tenus par les Tatars, descendants des troupes de Gengis Khan qui avaient fondé des khanats après la dislocation de l'empire mongol.

Les Russes se sentaient d'ailleurs quelque part les héritiers chrétiens de cet empire (un peu comme les Ottomans se sentaient les héritiers musulmans des Byzantins: il y a beaucoup de parallèles entre Turcs et Russes). Un proverbe russe dirait d'ailleurs "Grattez le Russe, vous trouverez le Tatar"...

Au-delà de cette reconquête est vite apparue l'idée, l'obsession même, d'accéder aux mers chaudes, de façon à se connecter au monde "civilisé", à avoir des ports qui ne soient pas pris dans les glaces pendant les longs mois d'hiver, et donc à pouvoir entretenir une flotte permanente.

Il est apparu également l'idée que Moscou était la "Troisième Rome", qu'elle était le chef naturel de l'église orthodoxe après la chute de Byzance et la conquête de la majorité du monde orthodoxe par les Turcs musulmans.

Ce messianisme, cette idée que Dieu avait choisi la Russie a profondément imprégné les Russes. Il y a là-dedans une sorte de "God bless Russia" à l'américaine. L'opposition à l'islam d'une grande partie des voisins d'Asie centrale, du Caucase et de l'empire turc les confortaient d'ailleurs dans cette idée.

On peut ajouter à cette dynamique le mouvement du panslavisme, par lequel les Russes voient Biélorusses et Ukrainiens comme des Russes, et les autres slaves comme des protégés (à l'exception peut-être du rival polonais, qui avait eu un immense empire et qui était par ailleurs catholique).

L'expansion s'est donc poursuivie de façon permanente au cours des siècles.

Les limites de la conquête: heurts avec d'autres impérialismes

En Asie Centrale, le khanats issus des empires turco-mongols furent pris les uns après les autres, avant que les Russes ne tombent sur un os beaucoup plus sérieux: les Anglais. Ceux-ci étaient en effet eux-mêmes en pleine expansion coloniale et tentaient de prendre le contrôle d'un maximum de territoires gravitant autour de la perle de leur empire: les Indes.

A alors commencé ce qu'on a appelé "Le grand jeu" (the big game en VO) et qui est en fait la lutte plus ou moins ouverte à laquelle Russes et Anglais se sont livrés pour le contrôle du "ventre mou" de l'Asie, notamment de l'Afghanistan et du Pakistan (le livre "Kim", de Kipling, en donne une idée).

Quant à l'Extrême-Orient, il était verrouillé par le Japon, et la Chine était également une autre barrière, une puissance qu'on ne pouvait ignorer, la Mongolie constituant un état tampon entre les deux empires.

Le deuxième point d'expansion un peu particulier est le Caucase. En effet, cette région très spéciale est une zone difficile d'accès, où se mêlent un tas de populations d'origines et religions diverses, mais qui ont en commun une culture farouchement indépendante, un grand sens de la famille et du clan, et une culture de la vendetta et des armes qui fait penser à l'Albanie ou la Corse.

La conquête du Caucase est la plus longue et la plus sanglante qu'ait connue la Russie. Elle a été très lente, très coûteuse en hommes malgré des méthodes musclées, et a été remise en cause par les peuples dominés à chaque fois que c'était possible.

Ceci montre au passage que les guerres de Tchétchénie ne sont pas tombées du ciel mais qu'elles s'inscrivent au contraire dans quelque chose de très ancien.

En Occident maintenant, la Russie a voulu également s'étendre, pour sortir de son isolement et jouer dans la cour des grands. Tout d'abord les Russes ont cherché à atteindre la mer noire, s'étendant au détriment de l'empire ottoman, dont la décadence est contemporaine de l'ascension russe.

Une série de guerres et de pressions leur a permis d'arracher aux Turcs certaines régions, soit des territoires directement annexés, soit des protectorats qui changeaient de maitre. C'est comme ça qu'ils sont par exemple arrivés à prendre pied en Roumanie, alors vassale des Turcs, et à laquelle ils ont arraché le nord de la principauté de Moldavie (ce qui est devenu la république moldave aujourd'hui).

Leurs plans allaient beaucoup plus loin, avec notamment la conquête d'Istanbul, mais les Anglais veillaient, avec les Français à leurs côtés (depuis Louis-Philippe la France avait carrément changé son fusil d'épaule et était devenue l'alliée des Britanniques). L'idée de ces deux puissances était qu'il fallait limiter l'expansion effrénée des Russes et préserver "l'homme malade de l'Europe", la Turquie, de façon à faire contrepoids.

C'est à ce moment-là qu'eut lieu la guerre de Crimée, où Anglais, Français et Turcs remportèrent la victoire de Sébastopol (d'où le nom du boulevard parisien).

Les conquêtes européennes

En mer Baltique les Russes aussi avançaient leurs pions. Leurs ennemis dans le coin étaient l'empire suédois (il y en a en effet eu un!) et surtout le Reich allemand.
 
Pour simplifier, la Finlande et les pays baltes n'ont pas arrêté d'être colonisés par l'un ou l'autre de ces puissances, pour finir comme colonies russes quelques temps avant la première guerre mondiale.

Par ce biais, Riga et Saint-Pétersbourg devenaient deux ports russes majeurs, et les tsars ont aussi voulu fortifier les îles Äland, archipel suédophone du golfe de Botnie dépendant de la Finlande.

Mais là encore, il y a eu réaction franco-anglaise avec démilitarisation de ces îles et destruction des fortifications.

Plus au sud, il y avait la Pologne, anciennement une très grande puissance et un concurrent de la Russie comme première puissance slave. Suite à divers problèmes intérieurs (notamment la trop grande indépendance des nobles qui empêchait l'état de se moderniser) et pressions extérieures, elle a disparu, partagée en trois fois entre Russes, Austro-Hongrois et Allemands.

Autant les Russes furent des colons doux en Finlande, où ils ont laissé un souvenir suffisamment bon pour qu'une place emblématique d'Helsinki (que les Russes ont fait capitale, celle-ci étant à Turku du temps des Suédois) ait une statue d'un de leurs tsars, autant en Pologne ils furent féroces et cruels, interdisant la langue, engageant de force un tas de gens dans l'armée, et déportant en masse.

Voilà de quoi donner une idée de l'extraordinaire expansion russe à la fin du dix-neuvième siècle, où elle est devenue véritablement le plus grand empire du monde, territoire à cheval de façon continue sur trois continents (jusqu'à la vente de l'Alaska aux américains).

Le premier effondrement (1917) et la reconquête bolchevique (seconde guerre mondiale)

Est arrivée la Première guerre mondiale, et l'effondrement du tsarisme sous les coups des bolcheviks.

Cette période marqua un net recul de la Russie, qui perdit alors les pays baltes, la Finlande, la Pologne, la Moldavie, etc, mais laissa de nombreuses minorités derrière elle.

En même temps que l'empire des tsars, ses homologues ottoman, austro-hongrois et allemand ont également volé en éclats, alimentant une volonté de revanche qui a abouti en Allemagne à Hitler.

Celui-ci désirait créer un grand empire où tous les allemands ethniques se trouveraient réunis dans un "espace vital", reprenant le "Drang Nach Osten" (la marche vers l'est) historique des peuples allemands.

Cet espace comprenait a minima l'Alsace-Moselle et le nord de la France, l'Autriche, l'Allemagne, la Tchéquie (où vivaient quelques millions d'allemands), les pays baltes et la partie de la Pologne qui avait été allemande (ces régions étaient d'anciennes colonies des chevaliers teutoniques).

Étaient également mis au point des plans savants pour récupérer les descendants de colons allemands de l'est (Transylvanie, Bucovine, Russie...) et les réinstaller dans de nouvelles conquêtes, et les nazis envisageaient à terme une expansion infinie vers l'est, s'accompagnant de l'extermination des slaves et permettant au peuple allemand de s'étendre et de rester viril et fort grâce à une guerre éternelle...

Staline, qui voulait reprendre à son compte les rêves impérialistes des tsars, était du même bois. Les deux dictateurs ont donc signé le pacte Ribbentrop-Molotov, qui découpait l'Europe centrale en zones de partage colonial.

C'est ainsi que Staline a attaqué la Pologne, la Finlande, la Roumanie et les pays baltes à peu près en même temps qu'Hitler envahissait la Pologne (je ne maitrise pas trop la chronologie par contre).

Bien sûr, ce retour russe s'est accompagné des pires horreurs, comme par exemple l'emblématique massacre de Katyn (dont ils ont fait porter le chapeau aux nazis) où ils ont tué d'une balle dans la nuque des milliers de dirigeants, officiers et intellectuels polonais.

Une mention spéciale à la Finlande, qui s'est défendue avec un héroïsme et un acharnement auquel personne ne s'attendait, pendant la guerre d'hiver.

Mais en 1941, Hitler, trahissant le pacte avec son homologue bolchevik, attaqua l'URSS. Sa supériorité militaire lui valut d'avancer tout d'abord à une vitesse incroyable, entrainant une panique chez les Russes, avec qui les nazis furent bien plus impitoyables qu'avec leurs ennemis de l'ouest (presque pas de prisonniers).

Il s'agissait en effet pour eux de "nettoyer" la région pour la peupler ensuite de bons Allemands, ce nettoyage portant sur les Juifs bien sûr, mais aussi les slaves, autres "Untermenschen" qui n'avaient pas de place dans l'espace vital du peuple allemand.

Les nazis furent d'abord accueillis en héros dans plusieurs endroits, notamment dans les pays baltes, où la population les attend avec des colliers de fleurs (j'ai vu des photos de ça dans un musée de Tallinn!), ce qui en dit long sur la gentillesse des Russes...bien sûr ils ont tous bien vite déchanté.

Bilan de la seconde guerre mondiale: un empire plus grand que jamais

Après la bataille de Stalingrad, le vent a tourné. Staline a su galvaniser le nationalisme russe et aussi motiver ses troupes à la bolchevik (genre une balle dans la tête s'ils n'attaquaient pas), et, au prix du plus grand nombre de morts de tous les belligérants, il a réussi à reprendre pied partout.

A l'est, il a envahi les îles japonaises des Kouriles et de Sakhaline.

En Scandinavie, il a récupéré la Carélie, moitié est de la Finlande, à qui il a extorqué au passage une dette de guerre énorme.

En Baltique il a reconquis les pays baltes et une partie de la Prusse orientale.

En Europe centrale, il a dirigé ce qu'on a appelé le "glissement de la Pologne à l'ouest", c'est-à-dire que ce pays a perdu sa moitié est au profit de la Russie, et a récupéré en échange une partie de l'Allemagne.

Il a également intégré la Moldavie dans l'URSS, et donné la Bucovine du nord (ex-province austro-hongroise devenue roumaine en 1918) et un morceau de la Roumanie de l'est à l'Ukraine.

Bien sûr, ces remaniements de carte ont été accompagnés de déportations en pagaille. Les pays baltes ont eu des centaines de milliers de déportés (vu la taille des pays, ça faisait un pourcentage énorme).

La Prusse orientale a été vidée de ses Allemands, avec renommage des villes (Koenigsberg, capitale des chevaliers teutoniques, est devenue Kaliningrad, Tilsit, célèbre pour un traité franco-russe sous Napoléon, est devenue Sovetsk...).

La Bucovine, qui avait déjà perdu ses Juifs (massacrés) et ses Allemands (récupérés par Hitler pour peupler d'autres territoires), a vu la déportation de tous ses Roumains et cette fascinante région cosmopolite s'est vue "ukrainisée".

Les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga et autre minorités "fascistes" ont été envoyés en Sibérie, qu'il fallait peupler à tout prix contre la Chine.

Des Juifs ont été incités à s'installer au Birobidjian, cette RSS où le yiddish était co-langue officielle, créée dans un trou perdu le long de la frontière mongole (elle a ensuite été plus ou moins dissoute et la majorité des Juifs en sont partis).

Et les républiques du Caucase ont également été redécoupées et leurs habitants déplacés de telle sorte que plus jamais il n'y ait un territoire coïncidant avec un peuple, mais qu'au contraire tout soit imbriqué de façon à ne rien pouvoir changer sans explosion majeure.

Et bien sûr, partout où l'on vidait un territoire d'une population, on installait des colons russes, des "homo sovieticus" qui sont aujourd'hui devenus ceux qu'on appelle parfois les "pieds-rouges", par analogie avec les pieds-noirs, et qui servent d'otages ou de prétexte à Moscou pour intervenir dans ses anciennes colonies.

La dernière tentative d'expansion, mis à part les "remises au pas" musclées que les Russes faisaient dans leurs satellites d'Europe de l'est, a été la conquête de l'Afghanistan sous Brejnev, qui s'est terminée par un retrait des Russes en catastrophe, vaincus par les talibans armés et entraînés par les Pakistanais et les Américains (on voit ce que ça a donné aujourd'hui au passage...).

Ensuite est venu Gorbatchev, qui voulait réformer l'URSS mais a été dépassé par les événements, et tout a de nouveau éclaté, cet éclatement se poursuivant/confirmant sous son successeur Eltsine.

La fin de l'URSS et le deuxième effondrement

Les satellites sont tous partis de manière plus ou moins facile, et les républiques baltes et la Moldavie sont sorties de l'URSS, les premiers avec succès malgré des tensions et des violences, la seconde avec une guerre civile et la sécession de la Transnistrie.

Ce repli s'est terminé avec l'arrivée de Poutine, qui a lancé depuis quelques années une énième reconquête de l'espace d'influence russe et essaye de consolider le reste, notamment en tentant de résoudre le défi majeur que représente la démographie en chute libre du pays (il essaye de repeupler l'est avec les Russes de l'étranger, mais ceux-ci, quand ils viennent, choisissent plutôt l'ouest du pays).

Voilà donc un bref panorama du pays le plus grand du monde et sa longue et méconnue histoire coloniale, qui contrairement à la nôtre, est loin d'être finie.

lundi 7 décembre 2009

(Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs

Du fait de l'histoire complexe précédemment exposée, les écrivains roumains sont donc d'origines très variées.

Parfois leur langue d'écriture n'est d'ailleurs pas le roumain, mais l'allemand ou le français, le premier parce que c'était leur langue maternelle, le second choisi par commodité ou intérêt, parce que c'était la langue internationale, et aussi par francophilie.

Il existe aussi des roumains de langue magyare, mais je n'ai pas eu l'occasion d'en lire.

Voici donc ceux que j'ai pu rencontrer:

- Emil Cioran: On ne présente plus cet écrivain, essentiellement d'expression française, qui chante l'absurdité du monde avec un désespoir classieux...je n'ai lu que "Syllogismes de l'amertume", et je n'en suis toujours pas remis (!).

- Ion Creanga: Cet écrivain, que je n'ai pas encore lu, est un classique de la Roumanie. Il a écrit "Souvenirs de mon enfance", dont j'ignore s'il est traduit en français, où il raconte sa jeunesse de petit moldave. Il est aussi l'auteur de contes, je crois, très populaires.

- Mircea Eliade: Érudit, historien des religions, philosophe, polyglotte (il parlait huit langues, dont l'hébreu et le sanscrit) Eliade est un monstre de la littérature roumaine. Il a écrit en roumain, en français et en anglais, de magnifiques romans.

De lui j'ai lu "Le serpent", un conte fantastique, et "La nuit bengali", un livre splendide qui serait une autobiographie déguisée et qui parle de l'amour impossible d'un Européen et d'une Indienne dans l'Inde coloniale.

- Virgil Gheorghiu: Ce pope et fils de pope (la religion orthodoxe roumaine autorise les popes à avoir des enfants) a vécu la majeure partie de sa vie en France, ayant fui les dérives de son pays, où il est assez peu connu. Proche des idées de Soljenitsyne, il a écrit le magnifique "La vingt-cinquième heure".

Ce livre dénonce avec violence les perverses idéologies nazie et communiste, ainsi que la bureaucratisation et la déshumanisation d'un monde moderne qui classe les gens selon des catégories abstraites et que la technologie éloigne de l'humain.

- Panait Istrati: Encore un étonnant personnage. Né dans la petite ville cosmopolite de Braila d'un père grec et d'une mère roumaine, Istrati a passé une grande partie de sa vie à assouvir ses deux passions: la lecture et le voyage.

Ayant atterri en France, il y a commencé, dans notre langue, une œuvre passionnante dont la pièce majeure est le cycle des mémoires d'Adrian Zograffi, qui est en quelque sorte son autobiographie ainsi que sa profession de foi politique.

Toujours du côté des pauvres gens et épris de justice sociale, il a été communiste jusqu'à un voyage en URSS où, après avoir échappé aux circuits officiels, il s'est baladé quelques temps pour en revenir horrifié et sortir des livres dénonciateurs qui lui ont valu d'être excommunié par l'intelligentsia française.

Rejeté par notre pays et déjà ostracisé dans le sien, dont le régime était alors très à droite, il est mort oublié et dans la misère.

Ses livres ont l'aspect de contes, un côté très oriental et dépaysant, et sont aussi profondément humains. Je conseille la lecture de "Kyra Kyralina" et "Codine".

- Florin Lazarescu: C'est un jeune écrivain roumain dont j'ai acheté le roman "Notre envoyé spécial" sur son simple nom.

Je ne peux pas dire que j'ai vraiment aimé le style, mais c'est un livre très malin, dans le sens où des chapitres qui semblent n'avoir rien à voir les uns avec les autres finissent par s'emboiter.

Ça montre le Bucarest déjanté d'aujourd'hui, avec sa société speedée et les fantômes omniprésents de l'ère Ceausescu.

- Dan Lungu: Encore un écrivain contemporain, que j'aime vraiment beaucoup. Ses deux livres "Le paradis des poules", et "Je suis une vieille coco" se suivent vaguement, mais on peut les lire indépendamment.

Ils racontent tous les deux l'histoire de gens qui ont du mal à se situer dans l'époque actuelle, très dure, et soulignent toute l’ambiguïté des relations que les Roumains entretiennent avec leur passé communiste.

Accessoirement, c'est très drôle et très bien vu, surtout le second ("Je suis une vieille coco").

- Norman Manea: Juif moldave, Norman Manea a connu les déportations en Transnistrie, puis le régime communiste et toutes ses pesanteurs.

Émigré de Roumanie à la fin du communisme, il est apparemment le Roumain le plus traduit au monde, bien que peu connu en Roumanie et en France.

J'ai lu "L'heure exacte" de lui, que j'ai eu un mal fou à avaler, tant le style me rebutait. Son roman le plus encensé est "Le retour du hooligan", que je pense lire un jour. Il a dit que la langue roumaine était sa patrie.

- Gib I. Mihaescu: Cet écrivain de l'entre-deux-guerres, période qui fascine les Roumains d'aujourd'hui, a connu un long purgatoire pendant le régime communiste avant d'être réhabilité.

De lui j'ai lu "La femme russe", histoire des déboires sentimentaux et psychologiques d'un lieutenant roumain affecté au contrôle de la frontière russe dans la région qui a donné l'actuelle république moldave.
 
Le personnage attend avec impatience et fascination l'arrivée de la femme russe, fantasme absolu, tout en gérant l'afflux quotidien de réfugiés quittant l'URSS et en vivant des amours plus prosaïques avec la femme d'un contrebandier.

Ce livre vaut surtout pour l'ambiance et l'introspection du héros, mais il parait que ce n'est pas son meilleur.

- Camil Petrescu: Encore un auteur classique de la Roumanie. J'ai lu son livre le plus connu, "Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre", un excellent roman, qui s'articule en deux parties.

La première raconte la naissance, l'apogée puis le naufrage d'un amour, la seconde parle de l'entrée de la Roumanie dans la première guerre mondiale, quand les armées roumaines ont envahi la Transylvanie autrichienne.

Le regard de Petrescu est très lucide, voire cynique, aussi bien sur le sentiment amoureux que sur la guerre, décrite de façon réaliste et à des kilomètres du discours héroïque et ronflant qu'on peut entendre ailleurs.

- Eginald Schlattner: C'est un écrivain roumain issu de la communauté des allemands de Transylvanie. Je n'ai rien lu de lui, mais j'ai vu le film "Le coq décapité", adapté de son livre du même nom.

Ce livre raconte l'histoire de quatre jeunes Allemands de Roumanie nés avant la seconde guerre mondiale, et montre à travers leur parcours les déchirements de cette communauté qui va disparaitre après des siècles d'histoire.

- Rina Frank: Ça, c'est le bonus. En effet, cette femme est un écrivain israélien, mais de parents roumains. Son livre "Chaque maison a besoin d'un balcon", raconte sa jeunesse dans un quartier pauvre d'Haïfa, et sa famille et son caractère sont vraiment très roumains, c'est pourquoi je rajoute ce livre dans la liste.

Voilà, c'était mon partage d'aujourd'hui. La Roumanie a beaucoup à offrir, c'est un trésor méconnu et c'est bien dommage.


Suivant:  (Petit) aperçu de la littérature roumaine (3): quelques auteurs

mardi 22 septembre 2009

Allons enfants

En ces temps incertains, je me suis penché sur l'idée de patrie, sur ce que je mettrais derrière ce mot dont le sens semble moins évident que jadis, à tort ou à raison.

Derrière "patrie", je vois deux idées différentes.

Dans le premier concept, la patrie n'est pas quelque chose qu'on choisit. La patrie, c'est au contraire quelque chose que l'on reçoit, comme la couleur des yeux, comme les parents, comme la langue dans laquelle on s'exprime spontanément, le climat sous lequel on grandit, etc.

La patrie on la traine avec soi toute sa vie, de gré ou de force. Elle est une espèce de continuité, de sédimentation d'histoire, de traditions, d'habitudes dont on a oublié l'origine, de liens entre les gens et le territoire...c'est une sorte d'équation sol + racines + langue + culture + héritage, qui construit les gens.

Tout ça fait que pour les gens comme moi, c'est une évidence que ma patrie est la France, la seule, l'entière, celle de "mes morts", pour reprendre un terme un peu dépassé.

Et que j'émigre aux USA, que je m'installe en Chine, en Roumanie ou en Nouvelle-Zélande, je resterais un Français, parce que c'est comme ça que je me suis construit, c'est mes gènes et mon héritage, que je l'aime ou pas.

Cela le sera aussi parce que où que je m'installe et quel que soit le degré d'assimilation auquel je pourrais parvenir, les gens me renverront à ça (je le vois bien avec mes proches ayant émigré), et que je suis "juste" français, d'une pièce.

Un ami marocain qui avait obtenu la nationalité française ne m'a pas dit autre chose. Marocain il est né, Marocain il mourra, même s'il est honoré et content d'avoir la double nationalité après sa naturalisation. Pour lui comme pour moi, c'est simple.

Cette version de la patrie, ce truc "maurassien" est encore une réalité, quelque chose dont on doit tenir compte et qui a une forme de légitimité.

Et cela même si le vingtième siècle, l'urbanisation, les migrations et la complexification du monde font que cette version-là de la patrie est en train de disparaitre ou du moins de fortement se diluer.

Mais ça reste quand même concret pour un tas de gens que je qualifierais de "de base", c'est-à-dire ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'acquérir autre chose que ce substrat-là, comme une autre langue, ou l'accès à une autre culture, des lieux de rencontre, un ou des déracinements (déménagements, migrations...), une famille extérieure, etc.

Ces gens-là, que l'élite appelle souvent les "beaufs" et méprise après les avoir glorifiés à une autre époque (et dont les pays d'émigration sont d'ailleurs remplis) représentent cette version ancienne de la patrie.

Elle porte en elle les dangers nationalistes, totalitaires, mais aussi une forme de paix, de stabilité, d'assise rassurante, de continuité. Elle est en voie de disparition parce que de plus en plus de gens ne rentrent plus là-dedans.

Jadis, seules les minorités religieuses (protestants, juifs) ou nomades (gitans) sortaient de cette grille, ce qu'on leur faisait souvent payer.

Aujourd'hui on bouge au sein d'un même pays, des gens viennent d'ailleurs (amenant d'ailleurs leurs propres patries, avec leurs propres restrictions xénophobes), on ne se stabilise plus, on n'habite plus où habitaient ses parents et toute une parentèle éloignée qui se connaissait, parfois même on change de pays.

Les exemples de ce type sont nombreux, surtout dans nos villes. J'ai un ami dont les grands-pères étaient de pays différents, et dont les parents ont bougé toute son enfance. Quelle peut être sa patrie dans le sens de celle que j'expose?

Même chose pour les immigrés qui s'installent dans un pays à l'âge où l'on n'est pas encore "complet", qui y font les pas qui décident de la suite, s'y marient, etc. Quelle est leur patrie?

A mi-chemin entre celle d'origine, qu'ils ne reconnaissent plus, et celle d'arrivée, où leur origine les dénonce, leur situation n'est pas simple. Les enfants d'immigrés sont aussi un cas plus complexe qu'on le dit.

Vient ensuite ma deuxième définition de la patrie, celle du choix.

Une patrie je crois que ça peut aussi être une communauté de valeurs et d'idées, le tout dans un cadre géographique et institutionnel plus ou moins strict.

On peut ainsi se reconnaitre dans la France républicaine, laïque, sociale, dans son rapport à l'homme et aux religions, dans son respect des droits de l'individu, et en quelque sorte "signer le contrat moral" qui en donne l'accès, avec les symboles extérieurs qui en découlent (langue, drapeau...) ou non.

Cette France-là digère depuis des siècles des gens qui n'y étaient pas enracinés, et complète l'autre facette de façon plus ou moins conflictuelle ou discrète. Un tas de gens oscillent entre ces deux versions de la patrie, qui sont à mon sens aussi légitimes l'une que l'autre.

Mais à mon avis un Français devrait vérifier a minima la deuxième.

On doit aussi essayer de changer ceux qui vérifient la première sans la deuxième et se débarrasser de ceux qui ne vérifient ni l'une ni l'autre et rejettent les deux.

Bon, ces idées sont dures à exprimer, c'est forcément incomplet et mal écrit, mais j'espère avoir été clair.

Une fois cela posé, est-ce que ça vaut la peine de se battre pour ça?

Je crois que oui, si l'on essaye de détruire nos valeurs, de l'intérieur ou de l'extérieur, que le péril soit nazi, communiste, islamiste ou autre chose.

vendredi 18 septembre 2009

Ma vie halal

Au siècle dernier a commencé une évolution majeure en Europe: l'installation, sur l'ensemble du continent, d'importantes communautés musulmanes.

Cette installation s'est faite pacifiquement, en suivant les flux migratoires liés au boom industriel européen, ce qui la distingue de celle d'un islam européen plus ancien, enraciné suite à une série de conquêtes, et dont les flux et les reflux, tous liés au sort des armes, ont profondément marqué des régions entières du continent.

Suite à cette dernière vague, qui correspond grosso modo à l'après seconde guerre mondiale, l'islam est aujourd'hui présent, dans des proportions variables mais en augmentation constante, dans la plupart des pays européens. Et cette présence nouvelle pose un certain nombre de questions, à la fois pour les fidèles et pour les sociétés d'accueil.

Ce post sera découpé en trois parties. Les deux premières feront un bref historique de l'installation de l'islam en Europe, la seconde parlera du "musulman européen", identité en devenir.

L'islam en Europe: le temps de la conquête

L'islam est né dans la péninsule arabique, où il a peu à peu pris l'hégémonie, avant de se lancer à la conquête du monde. Le mot conquête est ici à prendre au sens propre, puisque l'islam a été dans un premier temps apporté dans les bagages des armées arabes, relayées ensuite par d'autres peuples (Turcs, Africains, etc...).

Concernant l'Europe, une première vague de conquêtes arabo-berbères a tout d'abord enraciné l'islam dans les îles de la Méditerranée occidentale (Sicile, Baléares, Malte...) ainsi que sur le continent, essentiellement dans la péninsule ibérique et dans le sud de la France.

L'arrivée de ces conquérants entraina partout l'installation de colons et des vagues de conversions, certaines forcées, d'autres non.

Cet islam-ci, s'il a profondément marqué toutes les régions où il est passé, que ce soit dans la langue, les mœurs, la nourriture ou l'architecture, a disparu, effacé par une reconquête chrétienne longue et chaotique. Il a toutefois laissé un souvenir vivace dans la mémoire collective, notamment dans les nombreuses fêtes commémorant la fin de la domination des Maures.

La deuxième expansion islamique en Europe est plus récente, et a été le fait des peuples turcs, que ce soient les seldjoukides, les Tatars de la Horde d'or ou bien sûr les Ottomans.

Si les Tatares ont marqué les pays du pourtour de la mer Noire et la Russie, ce sont les Ottomans qui ont laissé l'empreinte la plus longue et la plus profonde sur l'Europe.

Les armées de la Sublime Porte ont ainsi été jusqu'aux portes de Vienne, et pendant de longs siècles Istanbul a dominé directement ou sous forme de protectorats une partie notable de l'Europe centrale et orientale.

Puis, en un reflux progressif, l'empire ottoman s'est peu à peu retiré du continent, cédant ses possessions une à une avant de s'écrouler à la fin de la première guerre mondiale et d'être remplacé par la république kémaliste d'aujourd'hui. Il laissait toutefois derrière lui de nombreuses communautés turques et/ou musulmanes en Europe.

Ces communautés, devenues indésirables car témoin de la sujétion passée des nouveaux pays, ont été réduites par le traité de Lausanne, lorsque des millions de musulmans européens furent "échangés" contre des millions de chrétiens orientaux. Cependant, il reste aujourd'hui en Europe de nombreux musulmans dont l'histoire est liée à l'expansion passée l'empire ottoman.

On trouve ainsi des communautés turques à Chypre (une grande partie d'entre elle descendant toutefois des colons installés par Ankara après la partition de 1974) et en Bulgarie, où ils représentent une importante minorité.

Par ailleurs, de nombreux Européens sont devenus musulmans suite au passage des Ottomans, et le sont restés aujourd'hui.

Ainsi les Albanais, un des peuples les plus anciens du continent, sont musulmans aux deux tiers (le tiers restant se divisant entre orthodoxes et catholiques). Ces Albanais musulmans forment également d'importantes minorités dans les pays voisins: Serbie-Kosovo (selon que l'on reconnaisse ou non l'état) et Macédoine (ou FYROM pour les Grecs).

De même les Bosniaques, peuple slave, sont majoritairement musulmans (40% environ), et il existe une autre communauté de slaves convertis, les Pomaks de Bulgarie.

Enfin, il y existe une communauté de Tatars musulmans en Roumanie, issue de la Horde d'or, dont la majorité des descendants vit actuellement dans la province russe du Tatarstan. Certains tentent également de revenir en Crimée, d'où ils furent massivement déportés par Staline.

Ainsi donc, il existait déjà un islam "historique" en Europe, par opposition a celui qui fait l'objet de ce post.

L'islam en Europe: le temps de l'immigration

Les prémisses de l'installation récente de musulmans en Europe sont à chercher au 19ième siècle, lorsque l'Europe s'est partagée le monde, en une première version cruelle de la mondialisation.

Dès le début de cette période, des échanges se firent, culturels, linguistiques et de plus en plus économiques, notamment pour la France, qui vit assez vite le parti qu'elle pouvait tirer de sa main d’œuvre coloniale, que ce soit pour son industrie ou pour son armée (même si des sources plus récentes pondèrent cette idée et qu'il semble que les gouvernements de la France ait plutôt freiné qu'encouragé l'immigration de ses sujets coloniaux).

Ces mouvements s'amplifièrent après la seconde guerre mondiale, quand la reconstruction nécessita de plus en plus de main d’œuvre, et ils continuèrent après les indépendances des pays colonisés.

Il est à noter que la venue d'immigrés fut en partie souhaitée par les élites économiques, et organisées par les entreprises. Dans un premier temps, des hommes seuls ont émigré, puis les politiques de regroupement familial ont fait venir leurs conjointes et leurs enfants.

Les pays d'arrivée des migrants furent tout d'abord choisis en fonction des liens historiques et/ou coloniaux. Ainsi les Maghrébins choisirent-ils en masse la France et les Pakistanais le Royaume-Uni. Ainsi les Turcs allèrent-ils plutôt en Allemagne et les Albanais en Italie.

Toutefois, ces préférences se sont peu à peu atténuées et les flux ont eu tendance à s'élargir à l'ensemble de l'Europe.

Ainsi la diaspora marocaine s'étend-elle bien à l'extérieur de l'ancienne métropole, devenant même une minorité conséquente de l'Italie ou des Pays-bas. Ainsi des Pakistanais s'installent-ils beaucoup en Scandinavie, etc.

Le temps des grandes migrations économiques est désormais fini. La crise qui brisa l'élan des Trente Glorieuses en a entrainé l'arrêt, et désormais, dans tous les pays d'Europe, on joue au chat et à la souris avec des immigrants dont on cherche à limiter le nombre et à contrôler les flux.

Aujourd'hui, la grande majorité des musulmans qui immigrent en France le font par le biais du regroupement familial, ou par l'asile politique (dans cette catégorie on trouve des Bosniaques, des Afghans ou des Tchétchènes par exemple). Ce point n'est d'ailleurs pas spécifique aux migrants musulmans mais aux migrants en général.

L'islam en Europe: le temps de l'acclimatation

Ainsi donc, tous ces facteurs ont fait qu'aux quatre coins de l'Europe se sont installées des musulmans, qui ont eu des enfants, des petits-enfants, qui ont parfois entrainé des conversions de la part des "autochtones" et dont la présence s'est inscrite dans le paysage de toute les villes modernes, sans doute d'une façon indélébile.

Je précise volontairement "des" communautés musulmanes, car elles sont très diverses.

Elles sont diverses d'abord par les doctrines, habitudes et tendances religieuses: les Maghrébins sont généralement sunnites malékites, les Turcs sont plutôt sunnites hanoufites ou alévis, etc.

Elles sont diverses parce que même pour une branche de l'islam équivalente, la communauté et le pays d'origine constituent une différence essentielle.

Ainsi, tout comme un catholique français n'est pas la même chose qu'un catholique philippin ou péruvien, un musulman d'origine marocaine n'est pas la même chose qu'un musulman d'origine sénégalaise, ni qu'un musulman d'origine pakistanaise ou indonésienne.

Dans tous ces cas, le pays d'origine, son niveau de développement et la place que la religion y occupe, le contexte culturel et socio-économique, l'organisation de la communauté, la langue constituent souvent des différences plus marquantes que la religion.

Elles sont diverses enfin par le rapport que le pays d'accueil a avec la religion. Ainsi on oppose classiquement la France laïque, ou la religion est affaire privée et se veut discrète et apolitique, et le Royaume-Uni, où l'état discute avec les communautés, religieuses inclus.

En tous les cas, quels que soient pays d'origine, pays d'accueil et doctrine de l'islam concernés, le musulman se trouve confronté au même défi: comment vivre sa foi dans un pays où celle-ci est minoritaire, peu connue car récente, et où le modèle dominant est largement sécularisé, voire anti-religieux.

Si un certain nombre de musulmans s'occidentalise sans heurt et trouve son compte dans les sociétés européennes, une partie d'entre eux se sent écartelée entre mœurs et habitudes du pays d'accueil et schémas mentaux et modes de vie traditionnels, les deux étant parfois franchement antagonistes.

Le dilemme semble même s'accentuer ces dernières années, avec le raidissement général que connait le monde musulman depuis le grand tournant des années 70, quand l'humiliante défaite de la guerre des six jours marqua l'échec du nationalisme arabe, que l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeini inventa un nouveau type de régime et que l'invasion soviétique de l'Afghanistan propulsa les moudjahidines sur le devant de la scène.

Pour le résoudre est peu à peu apparue, pour le musulman d'Europe déchiré entre une vie "impie" en terre occidentale et les valeurs auxquelles il aspire, une véritable contre-société, dont le but avoué semble être de concilier les deux mondes (et dont le but non avoué est sans doute pour certains de faire du business avec une communauté grandissant autant que son pouvoir d'achat...).

Ainsi après les magasins de produits halal et la presse, sont apparus des produits hybrides, mélange de modernité occidentale et de culture religieuse.

Quelques exemples:
- les burqini. Nés en Australie, ces maillots de bain intégraux se veulent trait d'union entre la culture plage du pays des kangourous et la pudeur islamique.
- la finance islamique, qui après s'être développée dans les pays musulmans, fait une arrivée remarquée en Europe. Les écoles et facs l'intègrent à leurs programmes, et après l'Angleterre, la France l'autorise depuis février 2009.
- mecca cola, un cola islamique, se veut une alternative halal à l'universelle marque préférée des jeunes (sommée récemment de justifier son caractère halal suite à un buzz dans le monde musulman). Son créateur affirme par ailleurs verser une partie des bénéfices en Palestine.
- un magazine de news online a également été créé.

Le domaine de l'amusement n'a pas non plus été laissé en jachère puisque sont également apparus:
- le premier comics halal, les 99, dont chaque héros représente une des 99 attributs d'Allah.
- un site d'humour spécifiquement musulman.
- un browser internet halal, concurrent de Google autorisé par les instances islamiques.
- un sex shop en ligne halal, fondé par un Néerlandais musulman.

Bref, on a l'impression que comme il a existé dans les banlieues rouges françaises une contre-société communiste, comme il existe en France un circuit d'institutions catholiques depuis la rupture révolutionnaire, il existe désormais une contre-société musulmane qui vise à offrir au musulman européen la possibilité d'une vie plus proche de ses convictions, traditions et croyances.

Une "vie halal", si l'on peut dire.

lundi 14 septembre 2009

(Petit) aperçu de la littérature roumaine (1): Introduction

Je vais dans ces deux posts, offrir un petit panorama de mes modestes connaissances sur la littérature d'un pays auquel je suis très attaché pour des raisons personnelles: la Roumanie.

En guise d'introduction, je ferais un petit rappel historique que je crois important, notamment parce qu'en dehors des clichés sur Ceausescu, Dracula et les gitans, en France on connait très peu ce pays. Ce qui est franchement dommage car la Roumanie, sœur latine éloignée, a longtemps regardé la France comme un modèle dont s'inspirer.

Cette introduction a pour but de permettre de mieux situer les auteurs dans leurs communautés respectives et dans leur contexte historique.

Peuples de Roumanie

Tout d'abord, il faut savoir que si les Roumains sont un peuple ancien, la Roumanie est un pays jeune.

On fait traditionnellement naitre le peuple roumain de la conquête romaine de la Dacie, en roumain Dacia (nom qui a d'ailleurs donné la marque de voiture rachetée par Renault), la Dacie étant un peu leur Gaule à eux.

Une fois les Romains partis (ils sont restés un petit siècle), le pays a vu déferler successivement des dizaines de conquérants: Goths, Huns, Slaves, Hongrois, Bulgares, Turcs, Russes, Autrichiens, j'en passe et des meilleurs.

Si ces conquérants n'ont pas effacé l'héritage linguistique (le roumain reste une langue à base latine) ils ont néanmoins tous laissé des traces, qu'elles soient génétiques, architecturales, culturelles (par exemple la religion orthodoxe ou les voyelles slaves), ou bien qu'elles se manifestent carrément sous la forme de communautés installées en Roumanie.

Un grand nombre de ces communautés est toujours là aujourd'hui, chacune d'entre elles étant reconnue par l'Etat et bénéficiant d'un tas de droits, souvent plus que ce que recommande l'Union Européenne, d'ailleurs.

J'insiste sur ce point car c'est une des caractéristiques marquantes de la Roumanie, qui conditionne forcément sa littérature et sa contribution à la culture mondiale. J'y reviendrai.

Construction de l'état roumain

L'état roumain dans ses frontières actuelles est né après la seconde guerre mondiale, après bien des soubresauts. Historiquement, il est divisé en trois régions: la Moldavie au nord-est, la Valachie au sud, et, coincée entre les deux, la Transylvanie, chacune de ces régions ayant connu des destins assez différents.

La Moldavie et la Valachie ont été des régions un peu archaïques, avec un système féodal figé, quelque chose dans le style de la Russie profonde telle qu'on l'imagine.

Ces deux régions ont longtemps été des protectorats ottomans, dirigés par des gouverneurs grecs, les Phanariotes, du nom du quartier grec d'Istanbul, le Phanar, qui étaient réputés pour leur rapacité et leur corruption (certains ont toutefois laissé un bon souvenir).

Avec la montée en puissance de la Russie, le destin des deux provinces a cependant divergé.

- La Moldavie

La Moldavie a en effet quitté le giron ottoman pour être longtemps disputée entre Roumains et Slaves, principalement les Russes, cette lutte aboutissant après un tas de conquêtes-reconquêtes (c'est un peu leur Alsace Lorraine), à la situation actuelle: aujourd'hui la moitié sud-ouest de la province est restée roumaine et l'autre est passée du statut de République Socialiste Soviétique intégrée à l'URSS à celui d'état indépendant.

Une des spécificités de la Moldavie était la présence d'une très importante communauté juive. Les juifs étaient nombreux en Roumanie, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d'abord il faut savoir que les empires qui ont dominé la Roumanie (austro-hongrois et turc) ont longtemps été religieusement bien plus tolérants et accueillants que les pays d'Europe de l'ouest. Ainsi les Turcs ont-ils recueilli une grande part des juifs expulsés d'Espagne.

Ensuite, la Moldavie a accueilli de très grandes communautés quand elle était russe. Elle faisait partie de la "zone de résidence autorisée pour les juifs", c'est-à-dire de la partie de l'empire russe où les Juifs ont été refoulés quand les tsars ont commencé à prendre des mesures antisémites très dures (ils n'avaient pas le droit de s'établir ailleurs).

Du coup, cette région de Roumanie était très juive (on parle de 10% de la population), et dans des villes comme Chisinau/Kisinev, ou Cernauti/Czernowicz/Tchernivtsi, cette communauté pouvait même être majoritaire.

Leur nombre a bien évidemment décru pendant la seconde guerre mondiale (la Roumanie était alliée des nazis jusqu'en 44), mais la grande saignée a surtout eu lieu après la fin du régime communiste.

En effet, si après guerre il en restait finalement pas mal (les Roumains nés dans les années 40 que j'ai rencontrés ont connu beaucoup de Juifs, qui étaient même majoritaires dans certains villages) ils sont ensuite partis en masse pour la Terre Promise.

Ils ont d'abord été littéralement "achetés" au régime communiste par Israël (le gouvernement roumain faisait payer ses visas par Israël), puis quand celui-ci s'est écroulé en 1989, ils sont partis de leur plein gré.

En Israël, les descendants de Roumains sont très nombreux, d'autant que de nombreux pionniers du sionisme étaient originaires de Roumanie.

- La Valachie

La Valachie, quant à elle, a pour première spécificité d'avoir Bucarest pour capitale, ville qui est devenue capitale de la Roumanie et qui est énorme par rapport au reste du pays.

Elle a également pour caractéristique son ouverture sur la mer noire, ce qui lui a valu la présence de communautés grecque, turque, tatare et "lipovène", qui sont des orthodoxes russes ayant refusé la réforme du patriarche Nikon et fui en Roumanie pour continuer à vivre à leur façon (ils sont un peu les équivalents des amish dans le monde orthodoxe).

Valachie et Moldavie se sont unifiées en 1859 (avec notamment le soutien de Napoléon III) pour former la première ébauche de la Roumanie moderne, royaume dirigé par une branche de la famille des Hohenzollern-Sigmaringen après l'abdication du roi de l'unification, Alexandru Ion Cuza.

- La Transylvanie

La Transylvanie, quant à elle, a eu une histoire tout à fait différente. Tout d'abord cette région est à la base multi-ethnique. Très tôt s'y sont en effet installés des conquérants hongrois et de très nombreux colons allemands.

Ces derniers y ont fondé des villes, dominé le commerce, les sciences et le pouvoir politique, et ils ont constitué une communauté florissante qui vivait en vase clos, avec mariages endogames et conservation de leurs langue et religion. Pour eux, la Transylvanie s'appelle Siebenbürgen et leurs traces s'y retrouvent partout.

Après une présence multiséculaire, ces allemands de Transylvanie, qu'on appelait "Saxons", sont eux aussi partis en masse à la fin du régime communiste, pour aller repeupler l'Allemagne (sous le communisme, eux aussi étaient vendus à la RFA) et trouver une vie meilleure. Les Roumains, qui les enviaient et les admiraient, les regrettent souvent.

Au niveau politique, la Transylvanie a également eu un destin à part: hongroise, puis royaume vassal des Turcs, puis austro-hongroise, puis de nouveau hongroise, elle n'a été rattachée à la Roumanie qu'en 1918, après la fin de l'empire des Habsbourg.

La Transylvanie a été la plus riche région de Roumanie, la plus cultivée et la plus intégrée au monde, d'un point de vue économique et culturel. Deux exemples modernes: Bela Lugosi, l'acteur qui a donné son visage à Dracula, est un Hongrois de Transylvanie, et Johnny Weissmuller, le Tarzan le plus célèbre, est un Allemand de Transylvanie...

Conclusion: un pays multi culturel

Une autre communauté est à signaler en Roumanie, où elle est incontournable: les Rroms. Aujourd'hui ils représentent officieusement dans les 10% de la population roumaine, pays où ils ont une histoire bien spécifique.

Arrivés de l'Inde par l'Iran puis l'Anatolie, certains se sont établis en Roumanie, où ils ont fini par être réduits en esclavage, propriété des nobles ou des monastères, et ce jusqu'au milieu du XIXième siècle.

Ils sont restés majoritairement nomades jusqu'à l'avant-guerre, travaillant le cuir, vendant des chevaux, faisant des bijoux, animant des fêtes (ils étaient souvent montreurs d'ours notamment), avant que les communistes ne les sédentarisent de force, les obligeant à avoir un emploi, à aller à l'école, etc. Tout cela s'est écroulé en 89, une grande partie d'entre eux retournant alors à un semi-nomadisme miséreux.

Leur place en Roumanie est ambigüe. Ils sont haïs, mais ultra présents dans la musique, dans le folklore, et si officiellement il n'y a pas mélange, beaucoup de visages roumains ont des traits sombres, et beaucoup de Tsiganes ne se reconnaissent qu'à leurs vêtements.

Par ailleurs, ils ont des représentants officiels au parlement, leur langue, d'origine sanscrit, est encore parlée et enseignée, etc. En tout cas, ils sont incontournables.

Bon, ce point (finalement pas si petit que ça !) me paraissait important pour introduire les écrivains que je vais lister dans le post suivant: (Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs.


Post scriptum :

Un ami roumain m’a fait remarquer que ce post faisait l’impasse sur quantité d’événements importants de l’histoire du pays et donnait l’impression qu’en Roumanie les Roumains était finalement une sorte de minorité.

C’est tout à fait vrai.

Quand j’ai écrit cet article, je voulais juste donner un aperçu de ce pays pour en introduire les auteurs, et expliquer pourquoi la Roumanie a produit tant d’écrivains s’exprimant dans d’autres langues que celle du pays.

Cette particularité est en effet très étonnante pour un pays jacobin comme la France, tout comme l’est l’existence de communautés reconnues par l’état et vivant dans leur langue et leurs espaces.

Et ce coup de projecteur n’enlève bien évidemment rien au fait que la Roumanie est d’abord l’état où vivent la majorité des Roumains, qui représentent presque 90% de la population totale, sont de langue roumaine et principalement de religion orthodoxe.

Je confirme donc que ce post est bien écrit sous l’angle particulier et réducteur du côté multiculturel de la Roumanie et qu’il ne faut pas le prendre pour autre chose, et surtout pas pour une histoire exhaustive du pays (pour laquelle il faudrait d’ailleurs bien plus d’un article !).