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dimanche 24 novembre 2024

Frontières (6): Frontières naturelles et frontières imposées

Lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire, et notamment l'histoire coloniale, j'ai découvert la fameuse conférence de Berlin de 1885, durant laquelle les puissances européennes s'étaient mises d'accord pour se partager le continent africain.

Ce moment particulier est devenu, à juste titre, le symbole du colonialisme européen triomphant, et il est souvent cité comme preuve de notre mépris pour les peuples et les cultures puisque les frontières furent taillées selon les intérêts des métropoles.

Ces découpages, que l'on retrouve aussi au Moyen-Orient et en Asie, sont souvent invoqués pour expliquer le sous-développement, la violence et à peu près tous les dysfonctionnements des pays qui furent un temps sous le joug occidental.

J'ai longtemps cru cette explication, avant de m'apercevoir que plusieurs données nuançaient ce propos.

D'une part ces découpages n'étaient pas tous complètement arbitraires, ou du moins il arrivait qu’ils s'inscrivent dans des subdivisions pré existantes : par exemple le Liban, la Syrie et l'Irak suivaient plus ou moins le découpage ottoman.

Et d’autre part, les frontières fixées en Europe ne sont pas plus logiques en termes de peuples que celles des autres continents.

Si l’on se réfère à la notion de frontières naturelles, on a plusieurs contre-exemples rien que pour la France.

Celle les Pyrénées tout d’abord : le massif coupe le territoire basque en deux, et isole le nord de celui de la Catalogne. Pour qui est-ce une frontière naturelle?

A l’Est la France s'arrête sur le Rhin, mais longtemps l’Allemagne considérait se terminer sur la Meuse (rappelé par le vers désormais supprimé « von der Maas bis an die Memel » de leur hymne).

La région située entre ces deux cours d’eau a fait les frais de ces deux visions concurrentes, et leurs habitants, les Alsaciens-Lorrains, ont de ce fait changé plusieurs fois de nationalité au cours des siècles. Dans ce cas aussi, quelle est la frontière naturelle et pour qui l'est-elle?

Par ailleurs, si l’on étudie l’histoire de près, on se rend compte également que les peuplements ont souvent été corrigés de manière plus ou moins autoritaire, qu’il s’agisse de déplacements forcés ou de politiques d’acculturation linguistiques, culturelles ou religieuses. 

C'est même une constante sur à peu près tous les continents et ça n'est pas terminé de nos jours.

A l'échelle européenne, on peut dire que c’est la moitié Est qui est la plus enchevêtrée en termes de peuplements et de frontières.

Quand j’ai commencé à étudier cette partie de notre continent, j’ai découvert que certaines régions y avaient été découpées en plein milieu, que des peuples s’étendaient souvent à l’extérieur du pays parent, et aussi qu'il pouvait difficilement en être autrement du fait de peuplements particulièrement imbriqués.

Ces lieux sont souvent en lien avec les empires russe/soviétique, ottoman, allemand et surtout avec l'Autriche-Hongrie.

Beaucoup de peuples qui cohabitaient dans ces régions en marge des grands empires connurent des systèmes plus longtemps féodaux qu'en Europe occidentale, et la délimitation des territoires et de la loi y furent aussi beaucoup plus flous et tardifs.

En ce sens la fameuse création française de l’État-nation y est beaucoup moins adaptée et plus délicate qu'ailleurs. 

C'est d'autant plus vrai que le peuplement s'y est souvent fait en pointillés: sur un même territoire on passe d'un village d'une ethnie à un village d'une autre, puis un village d'une troisième, puis de nouveau un village de la première, etc.

J'insiste sur l'Autriche-Hongrie parce que contrairement à ses voisins russes et prussiens et aux pays modernes qui sont issus de leurs démembrements, il semble que les Habsbourg n'aient pas voulu assimiler les gens, ou du moins pas de manière autoritaire.

Préfigurant en quelque sorte les politiques de l'UE, ils ont préféré chercher un équilibre entre les groupes, au risque d'une implosion du système (qui finit par arriver).

Dans ce post je vais parler de quelques-unes de ces zones de cohabitation, disparues ou non.

Les régions d'ex-Yougoslavie sont une première illustration de ce patchwork. La Slovénie est le plus homogène des rejetons de ce pays, mais une minorité relativement importante de ce peuple se trouve de l'autre côté de la frontière, en Autriche.

Le long de la côte nord de l'Adriatique on trouvait des populations italophones, suffisamment nombreuses pour susciter l'irrédentisme italien (avec notamment l'épisode rocambolesque de l'occupation de Fiume par Gabriele d'Annunzio), et, parallèlement, beaucoup de germanophones peuplaient l'Italie du nord.

Les communautés italo-germaniques existent encore (la légende de l’alpinisme Reinhold Messner en est issu), mais ce n'est plus le cas des italophones, brutalement expulsés par Tito à l'issue de la Seconde guerre mondiale.

Plus à l'ouest, en Croatie, la région de la Krajina fut peuplée de Serbes fuyant les Ottomans. Ils obtinrent le droit de s'y installer contre l'obligation de s'armer pour combattre les Turcs. Lors de l'éclatement de la Yougoslavie, l'expulsion de leurs descendants devint l'un des objectifs de la Croatie.

La Bosnie Herzégovine est un autre sac de noeuds, puisque si l'on y distingue une majorité relative de ce que Tito avait baptisé les Musulmans (avec une majuscule), terme qui désigne les slaves islamisés à l'époque ottomane, le reste se divise entre des Croates catholiques et des Serbes orthodoxes, tous deux enjeux de l'irrédentisme de leurs voisins.

Ensuite, dans ce qui devint la Serbie, la région de la Voïvodine était à moitié peuplée de Hongrois, et le Kosovo, qui depuis a acquis une indépendance controversée, est majoritairement albanophone. 

Ce nouveau pays constitue l’une des extensions de ce peuple en dehors des frontières de l'Albanie, la seconde se trouvant en Macédoine du nord, autre pays sorti de la Yougoslavie et revendiquée par beaucoup de voisins, comme la Bulgarie.

En Tchéquie, qui fut le fleuron industriel de la double monarchie, la minorité germanophone qui vivait surtout à Prague et dans les Sudètes, a disparu avec la fin de la seconde guerre mondiale, payant de manière indifférenciée les délires nazis auxquels une partie avait adhéré.

Toujours plus à l'ouest il y a le Banat, une province où s'entremêlent jusqu'à aujourd'hui des villages roumains et serbes (il y eut aussi des Allemands mais la majorité a émigré).

Après la première guerre mondiale, cette région austro-hongroise a fini découpée entre la Roumanie et la Serbie, chacun conservant jusqu’à ce jour une minorité conséquente chez le voisin.

Semblable était le cas de la Bucovine, située plus au nord. A la chute de l'Autriche-Hongrie, celle-ci était peuplée d'Allemands, de Roumains, d'Ukrainiens/de Ruthènes, et d'une minorité juive suffisamment conséquente pour constituer la majorité de la capitale Czernowitz.

Roumaine dans l'entre deux-guerres, la Bucovine fut complètement bouleversée par la seconde guerre mondiale. Elle est aujourd'hui découpée entre l'Ukraine et la Roumanie, les juifs y ont été exterminés, la majorité des Allemands en est partie, et nombre de Roumains du côté ukrainien ont fini en déportation.

Czernowitz, Cernauti pour les Roumains, s'appelle désormais Tchernivtsi et son peuplement est presque intégralement ukrainien.

De cette région fantôme nous vinrent quelques célébrités, comme Tristan Tsara ou Paul Celan, ainsi que l'auteur germanophone Gregor Von Rezzori, dont le livre Les neiges d'antan fait un portrait magnifique de cette province.

La Moldavie ne fut pas austro-hongroise, mais connut un destin similaire.

La région historique était roumaine mais intéressa vite les Russes, et ceux-ci, après plusieurs guerres et échanges de souveraineté, en annexèrent la moitié qui est actuellement indépendante (l’autre partie restant roumaine).

J'ai donné quelques exemples rapides, en insistant sur l'Autriche-Hongrie, mais j'aurais pu également évoquer les minorités turques musulmanes de Bulgarie et du nord de la Grèce, les descendants de Russes vivant dans les pays baltes, les germanophones de Belgique, les suédophones de Finlande, ou cet autre peuple sans pays que constituent les Samis (lapons) répartis entre la Russie et dans les pays scandinaves. 

Tout ceci pour dire que si la conférence de Berlin fut bien un découpage arbitraire très largement décorrélé des réalités africaines, l’Histoire montre que partout dans le monde et depuis toujours la constitution des frontières n’est pas un exercice logique et que ces dernières ne sont presque jamais naturelles.

L’état nation est un concept inventé en Europe au 18ième siècle qui s'est généralisé pour le meilleur et pour le pire.

Il est utile parce qu’il donne le cadre indispensable à toute mise en place de lois, mais l’état et la nation ne coïncident presque jamais et si cela se produit, cela change avec le temps et les mouvements de population.

Et de ce fait un état qui fonctionne, en Afrique comme ailleurs, est un état qui parvient à faire vivre ensemble les nations/peuples/individus qui l’habitent, et à susciter parmi eux un sentiment d’appartenance commune et de destin partagé, sans lequel le civisme et la solidarité ne signifient rien.

C'est cela qui est essentiel pour qu'un pays fonctionne, et cela n'a rien à voir avec des frontières prétendument naturelles.


Précédent: Frontières (5): Les peuples des zones frontières (6) - Europe: peuples turco-mongols

vendredi 24 février 2017

Chanson (26) : J'avais un camarade

Comme je l'évoquais il y a déjà pas mal de temps, mon expérience de conscrit m'a fait réfléchir sur cette très ancienne institution qu'est l'armée, intéressante à étudier comme toutes les institutions.

Aujourd'hui c'est par la musique que je vais y revenir.

Ce post m'a en effet été inspiré par la chanson qui a bercé (enfin, façon de parler..) mes classes: le célèbre J'avais un camarade.

On y parle, en termes simples, de solidarité, de sacrifice, d'esprit de corps, de nostalgie, de salut...tous les ingrédient du titre patriotique sont là.

Contrairement à d'autres chants militaires que j'ai dû chanter pendant mon service ou que j’ai pu entendre ailleurs, je trouve celui-ci plutôt beau. Quand il est bien chanté par un groupe d'hommes, il est même puissant et émouvant, parfait pour galvaniser les troupes françaises.

Françaises? Et bien pas seulement. En effet, j'ai découvert qu'il s'agissait de l'adaptation d'un chant militaire allemand ancien et très célèbre outre-Rhin: Der gute Kamerad, qu'on peut entendre ICI (et que personnellement je trouve plus fort en VO qu'en VF).

En fait nous l'avons récupéré puis adapté à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque, comme je l'ai rappelé dans mon article sur la guerre d'Indochine, notre Légion Étrangère a recyclé quantité de soldats de la Wehrmacht, épisode dont on ne s'est guère vantés pour des raisons assez évidentes.

Ces soldats ont amené dans l'armée française leur expérience, mais aussi leurs traditions et leurs chants, dont une partie a été adoptée. Parmi ceux-ci se trouvait J'avais un camarade.

Cette histoire m’amuse car je trouve assez fort qu'un chant utilisé par nos militaires, qui représentent la patrie et tout ce qui va avec, provienne du pays qui fut son pire ennemi pendant plus d'un siècle.

Dans le même genre paradoxal, j'ai entendu plusieurs fois des soldats reprendre la célèbre Blanche hermine de l'artiste breton Gilles Servat (écouter ICI).

C’est peut-être même pire que J'avais un camarade, aux paroles assez universelles, puisque ce titre, très fort et très beau là aussi, est un appel des Bretons à la résistance armée contre les Francs, c'est-à-dire la France: que l’armée de cette dernière reprennent de tels vers est donc encore plus curieux...(un exemple de reprise ICI).

Mon dernier exemple de chanson itinérante, le plus frappant selon moi, m'a été fourni par la réalisatrice bulgare Adela Peeva, dans son documentaire A qui est cette chanson?, que j'ai vu il y a pas mal d'années un soir sur Arte.

Il commence par une soirée qu’elle partage avec des gens de différents pays balkaniques et qui est animée par un orchestre.

A un moment, ce dernier se met à jouer une chanson qui attire l’attention de tous les convives. En discutant entre eux, ils se rendent compte qu’ils la connaissent tous, et qu’ils sont aussi tous persuadés que ce titre vient du folklore de leur pays respectif.

Intriguée par ce constat, Adela Peeva décide de tenter de trouver la vérité sur cette chanson.

Elle va donc se rendre en Turquie, en Serbie, en Bulgarie, etc. pour essayer de voir si quelqu’un sait qui l’a écrite et quelle est son histoire.

Partout où elle passe, elle rencontre des gens persuadés que la version locale du titre est l’original et qu'elle a été ensuite usurpée par les voisins (certaines des personnes interrogées font même preuve d’une franche hostilité vis-à-vis des autres pays).

A la fin de ce voyage, la réalisatrice en arrive à la conclusion que personne ne sait d’où vient réellement cette chanson. Et aussi que le nationalisme reste très fort dans les Balkans, où il se couple souvent à une ignorance des nombreux points et héritages communs qu’ont tous les peuples de cette aire géographique.

J’ai pu le constater en Roumanie, où beaucoup de gens n’en savent a priori pas plus que moi sur la Bulgarie ou l’Ukraine pourtant tous proches. A contrario, ils sont bien plus intéressés et au courant de l'actualité et de la culture des pays occidentaux.

Toutes ces histoires m’ont paru très intéressantes parce qu’elles montrent qu’un titre galvanisant un peuple pourra galvaniser à l'identique son ennemi: une simple traduction suffira à le faire sien et l'en rendre fier et prêt à mourir au combat en l'écoutant.

Ce qui fait évidemment réfléchir aux prétendus caractères nationaux uniques et immémoriaux dont on hérite.

Au final nous sommes bien plus proches les uns des autres qu’on ne le pense, surtout entre voisins.

Nous sommes également bien plus plastiques et changeants qu’on ne l’imagine. A l’échelle de l’Histoire les attachements sont relatifs et mouvants. Comme le disait Salman Rushdee, « un homme n’a pas de racines, il a des pieds » et tout peut changer en quelques générations.

A notre époque de repli identitaire profond, il est bon d’y repenser parfois.

Cela ne délégitime en rien l’attachement qu’on peut éprouver pour sa grande ou petite patrie, ni la nécessité de parfois se battre pour des valeurs ou un pays, mais ça permet de relativiser certaines choses, de se rendre compte de l'interdépendance et de la similitude du genre humain, et du fait que rien n'est éternel en ce bas monde.

Plus légèrement, j’ajouterai que c’est une preuve de plus que l'art se moque bien des frontières.

- Paroles de J'avais un camarade telles que je les ai apprises:

J'avais un camarade,
De meilleur il n'en est pas.
Dans la paix et dans la guerre
Nous allions comme des frères
Marchant d'un même pas. (bis)

Mais une balle siffle.
Qui de nous sera frappé ?
Le voilà qui tombe à terre,
Il est là dans la poussière,
Mon cœur est déchiré (bis)

La main, il veut me tendre
Mais je charge mon fusil;
Adieu donc, adieu mon frère
Dans le ciel et sur la terre
Restons toujours unis (bis)
 

mardi 18 octobre 2016

Frontières (3): Les pays qui n'existent pas (3) - La République Turque de Chypre du Nord

La grande île de Chypre se situe en Méditerranée orientale, dans l'angle que forment la Syrie et la Turquie, vers lequel elle semble comme pointer un doigt.

Elle appartint tout d'abord aux mondes grec et byzantin, fut ensuite conquise par les croisés puis par Venise, avant d'être annexée pour trois siècles à l'empire ottoman, à partir de 1570.

Durant cette longue domination, des populations turques firent souche sur l'île, comme dans tout le reste de l'empire, où elles cohabitèrent plutôt pacifiquement avec leurs prédécesseurs grecs.

Puis, à la fin du XIXième siècle, l'île passa sous contrôle britannique.

Londres dut toutefois composer très vite avec le rêve de l'Enosis (réunion de toutes les terres grecques derrière Athènes) de la majorité grecque de ses administrés.

Pour contrer ce mouvement, de plus en plus revendicatif et violent, l'Angleterre joua sa carte habituelle du "Divide ut regnes", comme en Palestine ou aux Indes: elle mobilisa la population turque, contribuant ainsi à la montée des tensions inter communautaires.

Mais l'histoire n'allait plus dans le sens des empires, et l'indépendance finit par être accordée à Chypre, qui devint en 1959 un état souverain dirigé par l'ecclésiastique Makarios III. Pour y garantir la paix, Grèce, Turquie et Grande-Bretagne maintinrent des troupes sur place.

Mais malgré ce patronage, la situation continua à s'envenimer entre les deux communautés.

Un point culminant fut atteint lorsque que le régime des colonels, partisan d'une annexion pure et simple de Chypre, fut instauré à Athènes.

Et c'est ainsi qu'en 1974, la dictature grecque suscita un coup d'état qui renversa le gouvernement de Chypre.

Mais ce putsch entraîna l'intervention immédiate de la Turquie, qui semblait n'attendre que ça.

Ankara envoya en effet un véritable corps expéditionnaire qui prit rapidement le contrôle du nord de l'île (soit 38% du territoire), l'avancée de ces troupes s'accompagnant de l'expulsion systématique des populations grecques. Environ 200.000 personnes furent ainsi chassées de chez elles.

En Grèce, le fiasco de ce coup d'état entraîna la chute du régime des colonels. Mais sur place, les activistes turcs refusèrent tout retour arrière et proclamèrent unilatéralement la République Turque de Chypre du Nord, ou RTCN, tandis qu'une ligne militarisée, la ligne verte, se mettait en place sur le front, séparant le pays en deux, y compris sa capitale, Nicosie.

Cette situation est toujours d'actualité plus de quarante ans après, la ligne verte étant désormais gardée par des casques bleus.

La RTCN n'est reconnue internationalement que par la Turquie (même si le Pakistan a refusé de condamner l'invasion à l'ONU en 1974, ils n'ont pas reconnu l'état), dont elle est devenue de facto une espèce de colonie.

Ankara y stationne des troupes importantes et y a envoyé de très nombreux colons (environ 120.000) afin de rendre tout retour arrière impossible.

Ces nouveaux arrivants ont même dépassé en nombre la population turque chypriote d'origine, dont bon nombre a d'ailleurs quitté l'île, constituant une importante diaspora dans le reste du monde.

Lorsque Chypre est entrée dans l'UE en 2004, la RTCN en a été exclue du fait de l'occupation. Un plan de réunification a alors été proposé, mais refusé par les habitants du sud, qui restent attachés à la possibilité d'un retour de tous les réfugiés et souhaitent le départ des colons turcs.

Quelques avancées ont toutefois été possibles, notamment la mise en place de checkpoints d'où les habitants ou les touristes peuvent passer d'une zone àl'autre.

Mais la RTCN reste au final une espèce de bulle sous tutelle turque, même si elle a pris toutes les apparences d'un état (il y a ainsi une constitution, une vie politique, des élections régulières).

Comme pour le sud, Nicosie la divisée est restée la capitale. Aucune liaison internationale (postale, internet ou de transport) n'existe, et tout passe par la Turquie, dont l'économie reste très largement tributaire.

Quelques spécificités la caractérisent toutefois.

La première c'est le nombre d'écoles supérieures (privées et pour certaines religieuses) grâce auxquelles la RTCN a développé une offre attractive pour des étudiants étrangers, notamment des riches en rupture de cursus.

Toutes proportions gardées, ce positionnement ressemble aux facultés francophones de médecine de Roumanie, comme celle de Cluj, où se pressent les candidats qui n'ont pas été pris ou qui ont échoué en France ou en Belgique.

Il semblerait que le niveau soit assez bon, notamment en ce qui concerne l'anglais, mais je ne sais pas ce que valent les diplômes de cet état fantôme à l'international.

Le deuxième point, c'est évidemment le tourisme que la RTCN a tenté de développer, mais qui attire surtout les Turcs.

La situation internationale mais aussi la dégradation plus ou moins volontaire du patrimoine religieux grec (j'ai vu des photos d'églises vandalisées après la conquête dans les musées de la partie grecque) rebutent en effet souvent les autres touristes.

Une nouvelle clientèle semble toutefois attirée dans le territoire pour une autre attraction: les casinos que la RTCN semble chercher à développer. De nombreux Chypriotes du sud passent  même le checkpoint pour aller y jouer.

Mais en tout état de cause, la réunification ne semble pas pour demain.

La Turquie d'Erdogan délaisse en effet de plus en plus ouvertement l'Union Européenne, la turquisation brutale commencée en 1974 et qui ne s'est jamais arrêtée a achevé la séparation totale des populations, et la découverte de gaz en Méditerranée est un argument de plus pour qu'Ankara garde la main sur sa conquête.

Bref, la RTCN n'existera pas encore longtemps.

mardi 4 octobre 2016

Frontières (4): Parcs involontaires

Je reprends ma série sur les frontières pour évoquer un cas de frontière un peu particulier, puisqu'il s'agit de zones rendues à la nature (on parle de renaturation), à la suite d'événements liés aux agissements humains. On appelle ces lieux "parcs involontaires".

Un premier type de parc involontaire nait lorsque les belligérants d'un conflit souhaitent créer une espace neutralisé entre leurs territoires. Ils établissent alors ce qu'on appelle un no man's land, une zone tampon dans laquelle tout établissement humain est prohibé.

Les plus connus de ces parcs sont issus de la Guerre Froide, cette longue période durant laquelle le monde était divisé en deux blocs se scrutant l'un l'autre.

A cette époque, l'Europe était coupée en deux par ce qu'on appelait le Rideau de fer. Celui-ci se matérialisait par un long couloir, militarisé des deux côtés, qui coupait le continent en deux et dans lequel la nature ne fut plus exploitée jusqu'à la chute des dictatures communistes.

Lorsque celles-ci s'écroulèrent dans les années 1990, la zone constituait un biotope original car ayant subi quasiment cinquante ans de jachère.

Ayant pris conscience de ce caractère exceptionnel, plusieurs personnes se mobilisèrent pour la conserver en l'état. Leur activisme aboutit au projet de création d'une ceinture verte européenne lancé en 2008.

Celui-ci annonçait deux buts: créer un espace de mémoire de la Guerre Froide, et mettre en place un parc écologique transnational européen (pour en savoir plus, voici leur site).

Une autre de ces zones, également issue de l'affrontement des blocs mais dont la disparition n'est hélas pas du tout d'actualité se situe entre les deux Corée.

Depuis les années 50, ce lieu, extrêmement militarisé et surveillé, est devenu un véritable sanctuaire pour la faune originelle de la péninsule.

Cette réserve imprévue est d'autant plus importante que l'urbanisation galopante et les modèles autoritaires de développement qui sévirent de part et d'autre ont considérablement dégradé l'environnement naturel coréen.

Du coup, certains militent pour que l'UNESCO en reconnaisse la valeur et en pérennise la protection.

Un deuxième type de parc involontaire, hélas tout aussi répandu, est celui des zones trop polluées qui sont déclarées impropres à la vie humaine et vidées de leurs habitants.

Cela a pu arriver suite à des catastrophes industrielles classiques, comme lorsque la ville Times Beach, dans le Missouri, dut être évacuée suite à une pollution à la dioxine, mais la cause d'abandon la plus marquante est la radiation nucléaire.

Plusieurs atolls du Pacifique ont été sciemment sacrifiés et vidés de leurs habitants pour cause d'essais nucléaires (Bikini par les USA, Mururoa par la France, les îles Montebello par l'Australie), mais ils ne constituent pas forcément des parcs involontaires.

En revanche, la catastrophe nucléaire qui eut lieu en 1986 à Tchernobyl entraina la création d'une grande zone d'exclusion à cheval sur les deux pays les plus touchés par les émissions de la centrale, la Biélorussie et l'Ukraine.

Trente ans plus tard, dans cet endroit où la radioactivité reste impressionnante, la Nature a repris ses droits de manière spectaculaire.

Et cette zone d'exclusion, où des gens sont revenus vivre clandestinement (dans son livre La supplication, l'auteure Svetlana Alexievitch en interroge quelques-uns parmi tous les témoins/acteurs du drame qu'elle a approchés) est même devenue l'une des zones de biodiversité les plus riches d'Europe, et son étude fascine tant scientifiques que curieux.

En tout cas, quand on regarde ces parcs involontaires, on constate que dans tous ces lieux, intimement liés à ce que notre espèce peut avoir de plus destructeur et mauvais, la Nature réussit à se réinstaller, plus ou moins rapidement, mais toujours.

C'est un constat que je trouve très rassurant.

jeudi 19 mai 2016

Frontières (3): Les pays qui n'existent pas (2) - La Transnistrie

Le premier exemple de "pays qui n'existe pas" se situe en Europe de l'est, plus précisément dans le petit état de Moldavie, dont il constitue la région la plus orientale: il s'agit de la Transnistrie, qui est en état de sécession depuis 1991.

Histoire

A l'origine, on appelait Moldavie l'une des trois régions historiques roumaines, avant que l'Histoire ne la divise en deux entités.

La première, située en-deçà de la rivière Prut, connut le destin de la Roumanie dont elle est partie intégrante sous le nom de Moldavie.

La seconde, comprise entre les rivières Prut et Dniestr, et qu'on appelle également Bessarabie, est devenue l'une de ces régions européennes interminablement disputées entre voisins (comme l'Alsace, la Savoie ou la Carélie par exemple).

En effet, s'y affrontèrent et y dominèrent les Turcs, les Tatars, et surtout les Russes et les Roumains, qui l'ont conjointement peuplée.

Avant la Première guerre mondiale la Bessarabie avait été annexée par la Russie dans le cadre de son expansionnisme vers les mers chaudes, et elle avait subi une politique intense de russification et de colonisation, à l'instar d'autres régions comme la Pologne ou l'Ukraine.

Mais en 1918, suite à la guerre civile engendrée par la révolution bolchevique, la Bessarabie fut de nouveau rattachée à la Roumanie, qui reçut en outre pour prix de son entrée en guerre aux côtés des alliés, la Transylvanie et la Bucovine, précédemment austro-hongroises, ainsi qu'un morceau de la Bulgarie, atteignant alors son expansion territoriale maximale (cette période est encore évoquée avec regret par certains nostalgiques).

Pendant tout l'entre-deux-guerres, Bucarest y lança une politique de roumanisation, exact pendant de la russification précédente, et tenta de pérenniser son rattachement.

Lorsque éclata la Seconde guerre mondiale, la Roumanie, comme tous les pays coincés entre mondes russe et allemand, fut ballottée entre nazis et soviétiques, avec qui elle s'allia successivement, avant de finir dominée par l'armée rouge.

Celle-ci, comme dans toutes les zones qu'elle "libéra", installa un régime client, et détacha à nouveau la Bessarabie, cette région devenant une RSS, partie intégrante de la fédération soviétique.

Comme ailleurs, les frontières furent remaniées et des populations échangées (il y eut notamment beaucoup de déportations).

C'est ainsi qu'une large bande de terre située au-delà du Dniestr et à peuplement majoritairement roumain fut rattachée à la RSS de Moldavie.

C'est cette zone, qui était devenue avant la guerre une région autonome de la RSS d'Ukraine nommée République socialiste soviétique autonome moldave, qui nous intéresse.

La guerre civile de 1991 et la naissance de la RMN

Lorsque l'empire soviétique s'effondra en 1991 se posa la question du sort de la RSS de Moldavie. Allait-elle, comme le souhaitait une majorité de roumanophones, rejoindre la Roumanie? Allait-elle rester dans le giron russe? Allait-elle, comme les RSS baltes, devenir indépendante?

Ce fut la troisième option qui prima, et la république moldave naquit ainsi, avec Chisinau comme capitale et le roumain comme langue officielle.

Mais ce choix ne plaisait pas aux slaves, inquiets de leur déclassement et craignant un destin similaire aux russophones des nouveaux pays baltes.

Aussi l'ex-République socialiste soviétique autonome moldave fit sécession sous le nom de République moldave du Dniestr, ou RMN, exprimant le désir de rester dans le giron russo-soviétique.

Chisnau refusant cette sécession, la situation dégénéra jusqu'à la guerre civile. La Russie intervint alors et arrêta la reconquête, installant des troupes dans l'état dissident, sans pour autant le reconnaître.

Depuis lors, la situation est bloquée.

Portrait de la RMN

La Transnistrie est un territoire tout en longueur qui regroupe un demi-million d'habitants d'origines slave et roumaine. La capitale en est Tiraspol, les langues officielles y sont le russe, l'ukrainien et le moldave, c'est-à-dire une forme de roumain qu'on écrit en cyrillique à l'instar des deux autres langues, elle possède un drapeau et ses habitants y vivent comme ils peuvent.

Très pauvre, elle est aux mains de quelques oligarques, une économie industrielle y persiste, les bas salaires pouvant la rendre attractive, mais surtout elle est devenue une plaque tournante pour toutes sortes de trafics (prostitution, armes, drogues, médicaments...).

Région cliente de la Russie dont seule la présence militaire forte garantit l'indépendance (des "volontaires" cosaques ont été déterminants pendant la guerre de 1991) et qui sans la reconnaître, délivre apparemment des passeports à ses habitants, cette enclave est une épine dans le pied de l'état moldave.

Son existence bloque en effet les négociations avec l'UE ou l'OTAN et toute évolution, ce qui semble précisément être le but de la Russie.

De fait, la création et le maintien d'entités clientes et dépendantes semble être au coeur du projet russe, l'ancien espace communiste en étant largement pourvu (Abkhazie, Ossétie du sud, Nova Rossiya d'Ukraine, etc...).

Cela permet à Moscou de verrouiller son étranger proche, qui risquerait sinon d'être tenté par la prospérité occidentale et de ne pas résister aux appels du pied de l'UE ou des USA (ce lien intéressant donne quelques exemples de zones de ce genre issues de la dissolution de l'URSS).

Depuis maintenant 25 ans, la Transnistrie est donc gelée dans cet état, et poursuit tant bien que mal son existence sans être reconnue par le reste du monde.

mardi 3 mai 2016

Frontières (3): Les pays qui n'existent pas (1): Introduction

Dans les précédents posts de cette série, j'ai évoqué les frontières et l'impact qu'elles peuvent avoir sur la vie des gens selon le côté de celles-ci où ils habitent.

Une frontière peut en effet générer des situations absurdes, des rentes de situation, des privilèges ou des handicaps: c'est un élément clairement structurant.

Dans cet article, je vais poursuivre cette idée en parlant de pays "qui n'existent pas".

Par cette expression-là je désignerai des territoires bien particuliers.

Ceux-ci existent de fait et rassemblent toutes les caractéristiques d'un pays: langue, administration, frontières justement. Mais pour diverses raisons, ils ne sont pas reconnus comme des états par la communauté internationale.

Cette non reconnaissance peut être partielle, deux exemples emblématiques de ce cas sont Taïwan ou Israël, ou carrément totale.

Et bien évidemment une telle situation a des incidences sur l'existence de leurs habitants, plus ou moins importantes selon les cas.

Certains des territoires que je vais citer sont très connus, d'autres moins.

Je commencerai par un petit morceau d'Europe de l'est: la Transnistrie.

vendredi 4 octobre 2013

Frontières (5): Les peuples des zones frontières (6) - Europe: peuples turco-mongols

L’Europe peut être vue comme un finistère du continent asiatique, région d’où surgirent périodiquement des vagues de conquérants dont l'expansion irrésistible reste dans les mémoires.

Certains de ces envahisseurs s’installèrent durablement et/ou se fondirent dans les populations locales, d’autres retournèrent chez eux après avoir razzié et/ou été repoussés.

Une grande partie de ces peuples appartient à la famille des Turco-Mongols. Ils ont laissé dans notre continent des constructions étatiques, des souvenirs durables, et parfois des minorités ou des enfants.

Le post d’aujourd’hui sera consacré à la partie de ces descendants qui s'est insérée dans les zones frontières européennes.

Comme d'habitude, je n’aurai pas la prétention d’être exhaustif et je me cantonnerai à certaines vagues plus notables que d’autres.

J'ai notamment choisi de laisser de côté les Avars et autre Huns, toutes ces vagues anciennes qui ont rejoint Gaulois et Daces au panthéon des peuples mythiques (même si parfois les nations modernes s'en réclament).

L'invasion clé est celle des hommes de Genghis Khan. Celui-ci réussit à fédérer l'ensemble des tribus qui sillonnaient la Mongolie, et en fit une armée qu'il lança à l'assaut du monde.

Les guerriers mongols étaient d'incroyables cavaliers qui faisaient corps avec leurs montures et qui étaient capables de tirer à l'arc en plein galop avec une précision inégalée.

Ils se déplaçaient avec plusieurs chevaux, ce qui leur permettait de franchir des distances impressionnantes.

Dotés d'une extrême endurance, ils avaient aussi de la guerre une approche pragmatique et en avance sur l'époque.

Ils se documentaient avant d'attaquer, utilisaient des prisonniers comme boucliers humains, jouaient des alliances.

Ils feraient même partie des pionniers de la guerre biologique si l'on en croit l'anecdote suivante: lors du siège d'un comptoir génois de Crimée, ils auraient remporté la victoire en catapultant des cadavres de pestiférés dans la ville, y générant une infection fatale...

En cas de victoire ils étaient impitoyables, rasant et exterminant des villes entières.

De fait, leur avancée fut fulgurante et rien ne semblait pouvoir les arrêter. Et les guerriers mongols étaient en train de s'attaquer à l'Europe lorsque leur dirigeant mourut.

A l'annonce de cette mort, la vague s'arrêta net et les chefs retournèrent en Mongolie pour élire un nouveau dirigeant, laissant l'est de notre continent exsangue et ravagé, mais ne devant plus jamais y revenir.

Comme à chaque décès de chef, une période instable s'instaura.

En effet, l'absence chez les peuples turco-mongols d'une règle de succession aussi claire que la primogéniture occidentale entrainait systématiquement une compétition entre plusieurs prétendants, qui durait jusqu'à l'élection de l'un d'eux, souvent suite au massacre de ses adversaires.

Ce système s'est retrouvé chez tous les empires qu'ils fondirent et en constitue l'un des talons d'Achille.

L'empire mongol, dont l'étendue maximale couvrait une superficie jamais égalée, s'écroula au bout de quatre générations, pour se diviser en plusieurs entités, les khanats.

Celui qui nous intéresse est dit "khanat de la Horde d'or". Ses habitants sont nommés Tatars (ou Tartares en français).

Il s'étendait sur une large région incluant la Russie historique, une partie du Caucase et s'étirant loin en Asie.

Ses dirigeants s'étaient convertis à l'islam, qu'ils ne tentèrent guère d'imposer aux peuples qu'ils avaient soumis (d'une manière générale, les pouvoirs turco-mongols ont agi de cette façon) et avec lesquels ils se mélangèrent parfois.

Une lente contre-offensive européenne changea peu à peu la donne et rogna leur territoire.

Les Russes notamment finirent par dominer leurs anciens envahisseurs, dont on retrouve aujourd'hui les descendants dans l'actuelle république russe du Tatarstan, mais aussi dans le Caucase et en Roumanie.

Dans ce dernier pays vit une communauté tatare, regroupée autour du port de Constanta et reconnue par l'état. Ce reliquat de la conquête de Gengis Khan est toutefois plus une minorité qu'un peuple de zone frontière à proprement parler.

La Horde d'or donna en revanche la communauté des Karaïtes, qui en forment une branche originale.

Les Karaïtes

Lorsque la Lituanie, alors grande puissance, vainquit les héritiers de Gengis Khan, des tatars furent déportés de la Crimée vers les terres baltes, où ils s'installèrent aux alentours de la ville de Trakai.

Parmi eux, il y avait des Karaïtes, sous-groupe pratiquant une forme particulière de judaïsme, dont le statut de communauté religieuse originale fut reconnu, ainsi que leur langue.

La présence d'ennemis puissants aux frontières du royaume lituanien (toujours les Tatars, et de plus en plus les chevaliers teutoniques) permit aux Karaïtes d'acquérir un statut particulier, avec des droits spécifiques en échange d'une intégration au système militaire du pays.

L'expansion russe mit fin à leur particularisme, mais des descendants de cette communauté se trouvent toujours dans la région de Trakai.

Les Gagaouzes

La république de Moldavie comprend également un petit peuple turcophone: les Gagaouzes.

Il se compose des descendants de tribus turques pré-islamiques christianisées et engagées comme mercenaires par l'empire byzantin.

Initialement basés en Bulgarie devenue ottomane, ils furent échangés au XIXième siècle par les nouveaux maitres russes de la Moldavie contre les habitants musulmans de cette région.

Et lorsque dans les années 90 la RSS moldave sortit de l'Union soviétique et que russophones et roumanophones s'y affrontèrent pour décider du futur du pays, les Gagaouzes firent eux aussi entendre leur voix, réclamant reconnaissance et autonomie, allant jusqu'à la fondation d'une "république gagaouze" devenue depuis une région autonome.

mercredi 3 juillet 2013

Frontières (2): sources de profit

Dans mon précédent post sur la question des frontières, j'ai esquissé un panorama des frontières existantes et des grands événements qui ont entrainé leur instauration.

Je vais aujourd'hui parler du côté structurant pour la vie de tous les jours qu'impliquent ces frontières, en évoquant les populations ou groupes pour qui elles constituent un moyen de subsistance, voire d'enrichissement, ainsi que la façon dont ils s'adaptent.

L'impact n'est pas le même selon le type de frontière considérée.

Dans le cas d'une frontière géographique ou physique qui isole durablement deux zones, son contrôle peut être la principale source de revenus du groupe en ayant acquis la maitrise et vendant son savoir ou contrôlant les circuits commerciaux.

Les nations qui ont maitrisé les routes maritimes en ont tiré un profit considérable, et la domination de ces routes a souvent coïncidé avec l'apogée de leur puissance.

On pense aux Vénitiens, aux Portugais, aux Néerlandais ou aux Anglais, qui dominèrent successivement des zones clé du commerce européen et/ou mondial et en tirèrent de substantiels avantages.

En Afrique, ce sont les Touaregs qui se rendirent incontournables dans les routes caravanières qui traversaient le Sahara, y faisant transiter marchandises, or et esclaves entre le monde arabe et le monde noir.

Le cas des reliquats des empires coloniaux européens est à considérer à part, puisque tous ont vu un changement profond de tendance avec le temps.

Les zones ultramarines, résidus de la première expansion coloniale française, ont toutes été taraudées par le désir d'indépendance dans les années 60, indépendance refusée, parfois brutalement, par la métropole.

Aujourd'hui, en revanche, des sondages indiquent que la majorité des Français métropolitains seraient favorables à une séparation, qui est au contraire refusée massivement par la majeure partie des habitants des DOM.

Ce renversement de tendance est lié du fait que le rattachement à la France et leur alignement sur la métropole a permis à ces zones d'obtenir un niveau de vie qui, s'il est généralement inférieur à celui de l'Hexagone, est en tout cas beaucoup plus élevé que celui de leurs voisins.

Perdre cette rente reviendrait pour ces endroits à rejoindre les pays en voie de développement qui les entourent. D'autant qu'avec les communications modernes, ces différentiels n'ont jamais été aussi connus.


Et d'ailleurs, malgré une situation sociale tendue (fort chômage) les transferts de la mère patrie rendent ces régions attirantes pour les voisins, et la surveillance des frontières et des milliers de gens qui tentent leur chance quotidiennement est une préoccupation majeure et de la France et des habitants de ses territoires d'Outre-Mer.

C'est vrai pour la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances (Saint-Martin et Saint-Barthélemy) vers lesquelles affluent les déshérités de toutes les Antilles, Haïti en tête.

C'est encore plus vrai pour Mayotte, dont l'écart de développement s'est tellement creusé avec le reste de l'archipel des Comores que l'île d'Anjouan a même connu des manifestations pour demander à être recolonisée...

L’Espagne connait la même problématique avec les îles Canaries, sur lesquelles débarquent régulièrement des candidats à l'Europe venus du continent africain tout proche.

La porosité est encore plus forte quand l'enclave se situe sur un continent. La Guyane Française est un aimant pour les régions pauvres du Brésil ou du Suriname, dont les clandestins créent régulièrement des campements, voire des villages entiers dans la forêt et jouent au chat et à la souris avec les autorités.


Cette situation est aussi celui de Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles revendiquées par le Maroc où affluent de toute l'Afrique des migrants en quête d'Europe, à tel point que ces territoires se retrouvent entourés de barbelés et surveillés avec les moyens les plus modernes.

Comme Ceuta, Melilla ou Mayotte, territoires revendiqués par leurs voisins (en ce qui concerne l'île comorienne, beaucoup d'instances internationales jugent la souveraineté française illégale), d'autres territoires sont contestés: l'Ulster, région nord irlandaise restée dans le giron britannique malgré une contestation permanente, Gibraltar, enclave britannique en Espagne, les Malouines, revendiquées par l'Argentine, etc.

Dans le cas où la frontière entre deux pays en paix n'est que juridique et simple à franchir, apparait une population composée de gens qui tirent profit des différences salariales, fiscales et/ou législatives existant entre les deux côtés de la séparation, que ces différences soient exploitées légalement ou non.

A l'intérieur du continent européen, les exemples abondent, facilités par l'espace Schengen.

Les frontaliers qui travaillent en Suisse et vivent en France, les Français du nord qui font le plein d'essence en Belgique, les Finlandais qui viennent par ferries entiers acheter de l'alcool en Estonie, les Irlandais qui ont profité de la chute de la livre britannique pour aller faire leurs courses à Belfast, etc.

A cela s'ajoutent les contrebandiers, qui ont existé de tout temps et qui font transiter des denrées taxées ou interdites d'un coté ou de l'autre: cigarettes, sel, pétrole, les exemples sont légion (à noter que la disparition d'une frontière entraine parfois la ruine d'une population si celle-ci s'était spécialisée dans ce commerce, comme en Savoie).

Les frontières politiques voient aussi apparaitre les passeurs, ceux qui organisent, moyennant finance, la fuite de ceux qui sont du "mauvais côté".

Ligne de démarcation séparant la France occupée de la France de Vichy, rideau de fer empêchant l'exode des habitants de l'Europe communiste, frontières maritimes ou terrestres de l'espace Schengen, Rio Grande entre USA et Mexique, tous ces lieux ont vu l'apparition de réseaux de passeurs monnayant leur connaissance des failles de la frontière à des gens prêts à tout pour la franchir.

Au-delà de ces cas, qui ne concernent qu'une partie de la population, certaines de ces zones choisissent sciemment de vivre précisément du différentiel juridique avec leurs voisins.

Ce sont généralement des petits pays ou des entités autonomes liées à un état souverain, et elles basent leur prospérité sur une vision plus laxiste des règles du commerce et du droit internationaux.

On les connait souvent sous le noms de "paradis fiscaux". Blanchiment d'argent, pavillons de complaisance, hébergement de raisons sociales d'entreprises, tout est fait pour attirer l'argent international. En Europe on peut citer Monaco, le Lichtenstein, l'île de Man, dans le monde, le Liberia, Panama, les îles Caimans...

Mais quelques fois la spécialisation d'une zone est un effet indirect des lois appliquées dans l'immédiat voisinage. Quelques exemples.

L'archipel français de Saint-Pierre et Miquelon, petites îles perdues à l'est de Terre-Neuve, vécut longtemps chichement de la pêche, ignorée par ses deux grands voisins. Puis vint le temps de la prohibition de l'alcool aux États-Unis et au Canada.

Cette période changea du tout au tout la vie des habitants du petit bout de France, qui se transforma en gigantesque dépôt d'alcool acheté et vendu légalement à tous les bootleggers américains (la légende dit que c'est Al Capone en personne qui initia ce business).

Bien entendu, la re-légalisation de l'alcool en Amérique du nord mit fin à cette parenthèse extraordinaire d'une quinzaine d'années.

Toujours sur le continent américain, c'est cette fois au sein des USA que la différence de législation entraina la création de la célébrissime Las Vegas. Cette bourgade perdue du Nevada devint la plus gigantesque ville-tripot des États-Unis à cause de la législation sur le jeu en cours dans cet état, plus laxiste que son voisinage.

Aux USA également, certaines réserves indiennes, ces zones déshéritées où furent relégués les indigènes, connaissent une étonnante attractivité de nos jours.

Il est en effet possible d'y ouvrir des casinos non taxés car ces endroits ont un régime d'exception, à mi-chemin entre le droit américain et celui de la tribu qui l'occupe, ce qui assure un revenu substantiel à ces communautés.

Mêmes causes, mêmes effets en Chine, où Macao, ex-colonie portugaise, est une sorte de Las Vegas local, offrant des centaines de possibilités de jeux d'argent aux Chinois qui n'ont pas le droit d'ouvrir des casinos dans leurs provinces d'origine.

Hong-Kong attire également la convoitise des Chinois du continent, mais pour d'autres raisons.

Le régime d'exception conservé par l'ancienne colonie britannique offrant des avantages à ceux qui y naissent (par exemple ne pas être attaché à une région définie), les futures mères chinoises du continent prennent en effet d'assaut les maternités, réservant leur place des mois à l'avance et générant un lucratif commerce pour ces dernières.

En Israël et au Liban, le mariage est une affaire exclusivement religieuse. C'est la communauté à laquelle on appartient qui marie les gens. Ce qui pose la question des non croyants, mais encore plus celle des mariages mixtes, forcément redoutés voire condamnés par des religions en concurrence directe.

L'île voisine de Chypre a su tirer profit de cette situation et du fait que Liban et Israël reconnaissent les mariages civils contractés à l'étranger.

Un business s'y est en effet développé, qui propose aux Libanais et aux Israéliens des packages comprenant un mariage, un voyage de noces et une procédure de reconnaissance du mariage dans leur pays d'origine.

Je terminerai ce post par un cas de rôle subi en parlant de la situation de la Finlande pendant la guerre froide. En effet, du fait de sa position particulière, elle était devenue à l'époque une zone de rencontre entre l'est et l'ouest.

L'URSS y pratiquait une ingérence telle que le mot finlandisation est né à cette époque, et que le pays était alors devenu, à son corps défendant, une zone neutre où eurent lieu nombre de rencontres secrètes, d'échanges de prisonniers entre les deux blocs, et un véritable nid d'espions.

A la chute du régime soviétique, la Finlande a retrouvé sa pleine souveraineté, en même temps que de nouveaux voisins (les pays baltes fraichement indépendants).


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