vendredi 24 février 2017

Chanson (26) : J'avais un camarade

Comme je l'évoquais il y a déjà pas mal de temps, mon expérience de conscrit m'a fait réfléchir sur cette très ancienne institution qu'est l'armée, intéressante à étudier comme toutes les institutions.

Aujourd'hui c'est par la musique que je vais y revenir.

Ce post m'a en effet été inspiré par la chanson qui a bercé (enfin, façon de parler..) mes classes: le célèbre J'avais un camarade.

On y parle, en termes simples, de solidarité, de sacrifice, d'esprit de corps, de nostalgie, de salut...tous les ingrédient du titre patriotique sont là.

Contrairement à d'autres chants militaires que j'ai dû chanter pendant mon service ou que j’ai pu entendre ailleurs, je trouve celui-ci plutôt beau. Quand il est bien chanté par un groupe d'hommes, il est même puissant et émouvant, parfait pour galvaniser les troupes françaises.

Françaises? Et bien pas seulement. En effet, j'ai découvert qu'il s'agissait de l'adaptation d'un chant militaire allemand ancien et très célèbre outre-Rhin: Der gute Kamerad, qu'on peut entendre ICI (et que personnellement je trouve plus fort en VO qu'en VF).

En fait nous l'avons récupéré puis adapté à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque, comme je l'ai rappelé dans mon article sur la guerre d'Indochine, notre Légion Étrangère a recyclé quantité de soldats de la Wehrmacht, épisode dont on ne s'est guère vantés pour des raisons assez évidentes.

Ces soldats ont amené dans l'armée française leur expérience, mais aussi leurs traditions et leurs chants, dont une partie a été adoptée. Parmi ceux-ci se trouvait J'avais un camarade.

Cette histoire m’amuse car je trouve assez fort qu'un chant utilisé par nos militaires, qui représentent la patrie et tout ce qui va avec, provienne du pays qui fut son pire ennemi pendant plus d'un siècle.

Dans le même genre paradoxal, j'ai entendu plusieurs fois des soldats reprendre la célèbre Blanche hermine de l'artiste breton Gilles Servat (écouter ICI).

C’est peut-être même pire que J'avais un camarade, aux paroles assez universelles, puisque ce titre, très fort et très beau là aussi, est un appel des Bretons à la résistance armée contre les Francs, c'est-à-dire la France: que l’armée de cette dernière reprennent de tels vers est donc encore plus curieux...(un exemple de reprise ICI).

Mon dernier exemple de chanson itinérante, le plus frappant selon moi, m'a été fourni par la réalisatrice bulgare Adela Peeva, dans son documentaire A qui est cette chanson?, que j'ai vu il y a pas mal d'années un soir sur Arte.

Il commence par une soirée qu’elle partage avec des gens de différents pays balkaniques et qui est animée par un orchestre.

A un moment, ce dernier se met à jouer une chanson qui attire l’attention de tous les convives. En discutant entre eux, ils se rendent compte qu’ils la connaissent tous, et qu’ils sont aussi tous persuadés que ce titre vient du folklore de leur pays respectif.

Intriguée par ce constat, Adela Peeva décide de tenter de trouver la vérité sur cette chanson.

Elle va donc se rendre en Turquie, en Serbie, en Bulgarie, etc. pour essayer de voir si quelqu’un sait qui l’a écrite et quelle est son histoire.

Partout où elle passe, elle rencontre des gens persuadés que la version locale du titre est l’original et qu'elle a été ensuite usurpée par les voisins (certaines des personnes interrogées font même preuve d’une franche hostilité vis-à-vis des autres pays).

A la fin de ce voyage, la réalisatrice en arrive à la conclusion que personne ne sait d’où vient réellement cette chanson. Et aussi que le nationalisme reste très fort dans les Balkans, où il se couple souvent à une ignorance des nombreux points et héritages communs qu’ont tous les peuples de cette aire géographique.

J’ai pu le constater en Roumanie, où beaucoup de gens n’en savent a priori pas plus que moi sur la Bulgarie ou l’Ukraine pourtant tous proches. A contrario, ils sont bien plus intéressés et au courant de l'actualité et de la culture des pays occidentaux.

Toutes ces histoires m’ont paru très intéressantes parce qu’elles montrent qu’un titre galvanisant un peuple pourra galvaniser à l'identique son ennemi: une simple traduction suffira à le faire sien et l'en rendre fier et prêt à mourir au combat en l'écoutant.

Ce qui fait évidemment réfléchir aux prétendus caractères nationaux uniques et immémoriaux dont on hérite.

Au final nous sommes bien plus proches les uns des autres qu’on ne le pense, surtout entre voisins.

Nous sommes également bien plus plastiques et changeants qu’on ne l’imagine. A l’échelle de l’Histoire les attachements sont relatifs et mouvants. Comme le disait Salman Rushdee, « un homme n’a pas de racines, il a des pieds » et tout peut changer en quelques générations.

A notre époque de repli identitaire profond, il est bon d’y repenser parfois.

Cela ne délégitime en rien l’attachement qu’on peut éprouver pour sa grande ou petite patrie, ni la nécessité de parfois se battre pour des valeurs ou un pays, mais ça permet de relativiser certaines choses, de se rendre compte de l'interdépendance et de la similitude du genre humain, et du fait que rien n'est éternel en ce bas monde.

Plus légèrement, j’ajouterai que c’est une preuve de plus que l'art se moque bien des frontières.

- Paroles de J'avais un camarade telles que je les ai apprises:

J'avais un camarade,
De meilleur il n'en est pas.
Dans la paix et dans la guerre
Nous allions comme des frères
Marchant d'un même pas. (bis)

Mais une balle siffle.
Qui de nous sera frappé ?
Le voilà qui tombe à terre,
Il est là dans la poussière,
Mon cœur est déchiré (bis)

La main, il veut me tendre
Mais je charge mon fusil;
Adieu donc, adieu mon frère
Dans le ciel et sur la terre
Restons toujours unis (bis)
 

mercredi 15 février 2017

Le dessous des cartes

La mort récente de Jean-Christophe Victor (je commence ce post en janvier 2017) a été un choc pour moi.

En effet, de mes années étudiantes jusqu'à la naissance de mon premier enfant j'ai été un fidèle de son émission Le dessous des cartes, avant d’en rater de plus en plus de numéros, puis de ne même plus savoir à quels heure et jour ça passait.

Mais je me disais toujours que j'allais y revenir, embêté par tout ce que je ratais.

Aussi la mort de son présentateur-créateur m'a-t-elle pris de court, et fait me sentir -stupidement- coupable: je ne serai plus jamais ce fidèle du Dessous des cartes dont l’assiduité faisait sourire mes proches !

Cette émission était à la fois très simple et très dense.

En moins d'un quart d'heure, Jean-Christophe Victor y explorait un sujet géopolitique donné, l'illustrant avec des cartes et le complétant avec une bibliographie choisie.

Les thèmes présentés avaient la particularité d'être abordés de manière transverse.

Histoire, géographie, sociologie et politique étaient conjointement convoquées, avec parfois un regard ethnologique ou anthropologique.

Cet aspect pluridisciplinaire rendait l'exposé d'autant plus passionnant et intelligent.

Une autre particularité de l’émission était son format court, format qui obligeait à ne pas pontifier (on n'était donc jamais assommé d'informations impossibles à digérer) et qui empêchait qu'on se lasse ou qu'on décroche: rester concentré un quart d'heure est à la portée de tout le monde.

Enfin l'émission se terminait en ouvrant des pistes.

Des données exposées découlaient des possibilités d'évolution de la situation donnée, l'auteur prenant souvent parti pour telle ou telle d'entre elles: à chaque fois on repartait avec quelques angles d'analyse neufs.

En résumé, Le dessous des cartes réussissait le tour de force de vous apprendre plein de choses de manière courte et ludique et de vous faire sentir plus intelligent, le tout sans démagogie ni facilité.

A titre personnel, je considère que ce genre de programme devrait se trouver plus souvent dans le service public et que cela fait partie de sa mission.

C’est donc avec tristesse que je dis adieu à cette émission, une de celles que je ressors quand on me dit que la télé n’est qu’abrutissement, et qui de plus a existé avant internet

Quelques exemples de l'émission:
- Les murs et frontières 1 et 2
- La Roumanie
- Le tourisme
- Une prospective amusante de l'an 3000
- Une réflexion sur la politique locale de Google maps
- Et un hommage à Jean-Christophe Victor

samedi 14 janvier 2017

Sweet sixteen

L’adolescence, que j’ai déjà évoquée dans un précédent post, est un moment unique de l’existence, une espèce de longue transition entre l’enfance et l’âge adulte, parfois douloureuse, souvent compliquée.

Il y a dans mes proches une jeune et jolie fille de seize ans, très à la mode et dont le compte Facebook regorge d’innombrables amies qui se mettent en scène, offrant le spectacle de la vie publique d’une fille occidentale d'aujourd’hui.

J'éprouve une certaine fascination à regarder ces photos, cherchant je ne sais trop quoi dans ces successions de mises en scène, paysages convenus et pensées à quatre sous assénées avec le plus grand sérieux.

Toutes ces filles aiment parler anglais, se montrer à leur avantage et jouer à la femme fatale, mais on retrouve d'innombrables traces qui trahissent leur âge.

C’est cet entre-deux qui rend l'adolescence troublante, qu'on la vive ou qu'on la regarde, d'avant, quand on est enfant, ou d'après, quand on est adulte.

Depuis longtemps la femme qui réunit à la fois les attributs de la féminité et ceux de l'enfance constitue l'un des stéréotypes sexuels les plus forts.

Aujourd'hui des actrices comme Scarlett Johansson ou Jessica Alba en sont de dignes représentantes, et l'attraction planétaire qu'a suscitée Brigitte Bardot dans les années 60 était aussi due à cet aspect-là du personnage.

Toutefois, ce statut de "femme enfant" n'est pas forcément simple à vivre, comme me le racontait une amie collant peu ou prou à cette définition.

En effet, vos interlocuteurs vous parlent soit avec la condescendance qu’on peut avoir pour une petite fille, soit avec une attirance visible qui fausse les rapports (ce deuxième point est d'ailleurs vrai pour tous les gens vraiment beaux), soit les deux.

Le résultat c'est qu'on n'est jamais vraiment pris au sérieux ni mis sur le même plan que les gens plus ordinaires. Certaines savent s'en servir et en profiter, d'autres, refusant d'être résumées à leur physique, le vivent comme un problème.

Toujours est-il que la "sweet sixteen" est un fantasme, un rêve inavoué et un stéréotype sexuel, source d'inspiration pour de nombreux artistes.

On chante, comme Iggy Pop ou Gérard Blanchard (avec son Adeline) on filme (Baby Doll, La petite allumeuse, L'année des méduses, les deux versions d'un moment d'égarement en 1977 et en 2015) et on écrit sur l'effet ravageur qu'elle peut avoir sur les hommes.

A côté de la MILF, de l'infirmière ou de la secrétaire c'est aussi l'un des personnages incontournables du monde érotique.

On en trouve un exemple troublant avec le personnage de la strip-teaseuse qu'incarne Mia Kirshner dans l'étrange film Exotica. Elle est également mise en scène dans les bordels ou dans de nombreux hentais.

Je conclurai par une réflexion personnelle.

Je trouve que notre époque a tendance à amener les filles un peu trop vite vers leur "féminité" (je mets des guillemets car c'est une féminité stéréotypée).

Ainsi, certaines petites de la classe de CP de mon fils ont les mêmes vêtements que leurs mères, et on en trouve au collège dont le style est déjà agressivement sexualisé.

A l'autre bout du champ, il y a les islamistes, obsédés par une version étriquée de la pudeur qui les pousse à isoler et couvrir leurs petites de plus en plus tôt, ce prétexte de protection en faisant paradoxalement des objets sexuels dès leur plus jeune âge.

Il me semble qu'on ne devrait pas être si pressé, que l'enfance mériterait de prendre son temps et qu'il est toujours assez tôt pour trouver sa voie, son genre, et devenir -ou pas- une sweet sixteen.

jeudi 15 décembre 2016

Réflexions sur la démographie (5): La bombe D (3) - Compétition

Dans le précédent post, j'ai parlé de la colonisation, le mouvement le plus brutal qui permette l'installation d'une communauté sur le territoire d'une autre.

Dans celui d'aujourd'hui, je vais cette fois évoquer la concurrence qui peut exister entre des communautés partageant un même territoire.

Le poids démographique d'un groupe conditionne en effet bien souvent son importance lorsqu'on en arrive au politique, aux partage des ressources, aux prises de décisions, etc. Le nombre permet également de faire plus facilement pression pour changer une situation, renverser des rapports de force établis ou imposer des règles.

Du coup, le ratio numérique entre les communautés constitue très souvent un enjeu, et pour cette raison la surveillance de la fécondité fait dans certains contextes l’objet de toutes les attentions.

Je vais donner ici quelques illustrations.

- Saint-Domingue et Cuba

Longtemps, l'île de Saint-Domingue, désormais divisée entre deux pays, Haïti et La république dominicaine, était considérée comme la perle des Antilles.

Produisant la majeure partie du sucre vendu en Europe, elle constituait une inestimable source de revenu pour son possesseur, en l’occurrence la France.

L’exploitation de la canne était basée sur l'esclavage des Africains, qu'on fit venir en nombre croissant sur l'île, où ils représentaient l’écrasante majorité de la population: nulle part dans la région il y eut un tel ratio noirs/blancs.

Cela fit que lorsque les noirs prirent les armes pour se révolter contre le sort inique qui leur était fait, on assista à un véritable écroulement: l'île fut ravagée, nombre de blancs massacrés, et il fut tout simplement impossible à la France d'en reprendre le contrôle.

Cet événement constitua un traumatisme majeur pour toute la région, dont le développement était basé sur l'économie servile, et pour beaucoup la question du nombre de noirs devint tout à coup très importante.

C'est ainsi que les voisins de Cuba décidèrent à ce moment-là de limiter systématiquement la population noire de façon à ce qu'elle reste minoritaire, et cette politique fut appliquée sans discontinuer jusqu'à l'époque moderne.

- Afrique du sud

Le rapport blancs/noirs était aussi au cœur du régime sud-Africain de l'apartheid, et lorsque les Afrikaners prirent le pouvoir et décidèrent l’émancipation totale du pays de ses puissances de tutelle européennes, ils focalisèrent toute leur attention sur ce sujet.

Des politiques natalistes à destination de la minorité dominante blanche furent sans cesse expérimentées et appliquées, tandis qu'on cherchait par ailleurs à renforcer cette population par l'immigration, en tentant par exemple de récupérer les colons de l'ex-Afrique portugaise toute proche.

En même temps, tous les moyens de faire baisser la part des noirs dans la population totale étaient également mis en œuvre.

- Canada

Au Canada, comme dans toute l'Amérique du nord, la question indigène devint rapidement un non sujet, l'apport de colons européens générant très vite une majorité suffisamment confortable pour que les premiers habitants n’aient plus leur mot à dire sur rien.

En revanche, cette colonie avait été française pendant presque deux siècles, et avait produit une population francophone et catholique conséquente, dont l’existence posa problème aux Britanniques lorsque ceux-ci s’emparèrent de tout le pays.

Désireux de s’imposer sans partage, ils s'appliquèrent au cours du temps à couper les liens de ces premiers colons avec leur ancienne patrie.

Les Canadiens français furent marginalisés, parfois déportés, on installa d'autres communautés à côté d'eux, et leurs droits furent méthodiquement rognés.

Mais ils avaient pour eux une fécondité très forte et réussirent à perpétuer leur culture au cours du temps. Tant et si bien que dans les années 60 ils commencèrent à revendiquer un statut légal pour leur langue, des droits, et même pour certains un pays.

Suite à de longues négociations sur fond de troubles parfois violents, le pouvoir fédéral parvint à leur faire accepter un compromis (dont la partie la plus importante fut cependant signée sans eux), qui aboutit à la situation actuelle, avec un bilinguisme dans le pays et un côté officiellement francophone pour le Québec.

Avec le temps toutefois, la fécondité canadienne s'écroula, celle du Québec comme les autres, et le rapport de force commença à changer.

En effet, la croissance démographique est désormais principalement due à l'apport migratoire, et l'anglais, bien plus porteur dans la région, progresse au Canada de façon bien plus marquée que le français, y compris au Québec. Les dirigeants de la Belle Province en ont pris conscience et leur attitude est désormais défensive.

Ce cas illustre parfaitement l’impact politique de la démographie, le dynamisme initial permettant l’obtention de droits, et le fléchissement entraînant ensuite un déclin de l’influence politique.

- Israël

En Orient, c'est sur la base religieuse que la compétition a lieu, les Palestiniens étant au centre du jeu dans les pays que je vais évoquer.

Parlons tout d'abord d'Israël. L'état hébreu, suite à la guerre des six jours, avait pris le contrôle total de la Palestine historique et semblait résolu à le garder, mais il finit par accorder son autonomie à la Cisjordanie, puis se retirer unilatéralement de la bande de Gaza.

Les raisons de ces actions se comprennent bien mieux lorsqu'on fait une analyse démographique que lorsque qu'on étudie l'influence des pressions internationales.

Premier point : la fécondité arabe est largement supérieure à celle des Juifs, et cela qu'il s'agisse des Arabes de nationalité israélienne ou de ceux des territoires occupés.

Deuxième point : les principaux "gisements" de Juifs susceptibles de s'installer en Israël se sont à peu près taris depuis la chute de l'URSS.

En effet, les juifs d'Europe de l'Ouest et des États-Unis, les deux régions où ils sont en nombre conséquent, quittent assez peu leurs pays de naissance, qui leur offrent des conditions de vie et de liberté au moins aussi satisfaisantes que l'état hébreu.

Donc dans l'état actuel des choses, on peut considérer qu’un Israël qui garderait tous les territoires de la Palestine historique verrait sa composante arabe croître régulièrement, avec le risque qu'à moyen terme les Juifs se retrouvent minoritaires.

Et qu'on soit sioniste ou pas, il est assez évident que cela signerait l'arrêt de mort d'Israël comme état juif, quelle que soit la forme de l’entité qui lui succéderait.

Donc le retrait des territoires occupés et le démantèlement des colonies de Gaza peuvent être vus comme un redéploiement raisonné de la population juive, incitée en parallèle à se densifier dans les lieux stratégiques, comme dans la ceinture de Jérusalem Est.

Des plans d'échanges de population ont même été proposés par certains hommes politiques, comme Avigdor Lieberman, qui imagine remplacer les colons de Cisjordanie par autant d'Arabes israéliens.

J'avais également lu qu'Israël espérait aussi une annexion de Gaza par l’Égypte, ce qui aurait eu l'avantage de dissoudre un peu plus la population palestinienne.

- Liban

Une grande partie de la population palestinienne se trouve en Jordanie, où elle est en train de s'assimiler à une population qui en est très proche, étant sunnite et arabe.

Mais c'est une autre histoire au Liban.

Rappelons que ce pays a été créé sous l’égide de la France par les chrétiens maronites, qui y ajoutèrent les territoires d'autres groupes religieux afin que le pays ne soit pas enclavé et isolé de la mer.

Prenant acte de la mosaïque religieuse, une constitution communautariste originale fut mise en place dès le début, chaque grande confession ayant droit à un attribut du pouvoir (présidence, premier ministre, etc.).

Mais cet équilibre s’avéra précaire et fut rompu lorsque des masses de réfugiés palestiniens, majoritairement sunnites, vinrent s’installer dans le pays du cèdre, fuyant la guerre consécutive à la création d'Israël.

Aujourd’hui, leurs descendants y vivent toujours et représentent 20% de la population, mais le Liban a toujours refuser de les naturaliser.

En effet, les intégrer au pays donnerait un poids nouveau à la communauté sunnite, marginalisant les autres, et notamment les deux plus importantes: les maronites et les chiites, devenus alliés de circonstance.

Les premiers luttent contre leur déclin en exigeant un strict du droit du sang, ce qui du fait de leur très importante diaspora se traduit par le maintien d'une participation importante aux affaires du pays.

Les seconds, dont la fécondité musclée et le parrainage par l’Iran et le Hezbollah ont permis l'ascension spectaculaire, constituent désormais un quart du pays et y pèsent très lourd. Mais ce poids serait là aussi remis en question par la naturalisation des Palestiniens.

Le pays la refuse donc, même après cinq générations nées dans leurs camps.

- Inde

Comme chacun sait, l'Inde est bâtie depuis des temps immémoriaux sur le système archaïque et injuste des castes. Mais certains dirigeants ont toutefois essayé de le moderniser en mettant en place des actions compensatrices pour les plus pénalisés: classes inférieures, intouchables et peuples premiers.

Pour cela, un système complexe de discrimination positive a peu à peu été pensé et développé. Mais il a eu un effet pervers imprévu : désormais chaque caste réclame ses quotas en fonction de son poids et de la place qu’elle occupe ou estime occuper démographiquement.

C'est ainsi qu’on a récemment assisté à une spectaculaire marche dans l'état du Maharashtra, organisée par la caste des Marathas, qui ne sont pas les plus mal lotis mais veulent faire valoir leur poids démographique pour avoir une part du gâteau indien plus importante. Dans un pays aussi stratifié, on imagine jusqu'où pourrait aller ce type de surenchère...

- Europe de l'Est

Dans l’Europe de l’Est, zone complexe et mélangée, la démographie a souvent été une arme entre les mains des dictateurs communistes, attachés à casser toute identité locale un peu forte.

Ceausescu a ainsi installé autoritairement des habitants de la province de Moldavie dans toute la rebelle Transylvanie, notamment dans les districts où vivaient les minorités hongroises et allemandes, de façon à noyer des communautés en coupant leurs membres les uns des autres.

Plus connu et plus récent est le cas du Kosovo, province serbe lentement albanisée que les autorités yougoslaves puis serbes ont essayé de repeupler avec des Serbes venus du reste du pays, politique qui a abouti à une guerre puis à une indépendance à moitié reconnue et à des pogroms inversés dont on n'est toujours pas sortis.

Mais les grands maîtres furent toutefois les Soviétiques, qui déplacèrent des communautés et les frontières de manière inextricable, générant des situations bancales et toujours pas résolues.

Citons parmi leurs oeuvres l’enclave arménienne du Haut Karabagh en Azerbaïdjan, l’enclave azérie du Nakhchivan en Arménie, et les poches que constituent la Transnistrie et Kaliningrad. Dans tous ces endroits, une féroce compétition entre communautés est la règle, et elle a bien souvent débouché sur la guerre.

Sur le reste de notre continent, on pourrait citer la compétition entre Flamands et Wallons en Belgique, celle entre catholiques et protestants en Irlande du nord, entre Corses de souche et allochtones sur l'île de beauté, etc, etc.

On le voit donc, la compétition démographique, lorsque les communautés sont suffisamment fortes et étanches, est une réalité sur bien des territoires, le poids des uns et des autres pouvant être lourd de conséquences.

Elle peut être réglée pacifiquement ou dégénérer vers l’affrontement. La tendance de ces dernières décennies semble hélas être un retour à la tribu, sans doute pour compenser une mondialisation qui a bousculé beaucoup de certitudes et à laquelle on ne croit plus, ce qui nous promet des lendemains houleux.


Sous le hidjab, la femme

Depuis désormais pas mal d’années, le costume islamique féminin sous toutes ses variantes, tchador, hidjab, niqab, burqa, abaya, jileb et maintenant burkini (tous ces mots dont les générations précédentes de Français ignoraient jusqu'à l'existence) est un sujet de débat permanent.

Critiqué ou revendiqué, il est maintenant partout, on en voit de plus en plus et de manière de plus en plus diffuse.

Omniprésent dans toutes nos villes, il se rencontre aussi au détour des villages, voire aux fins fonds de la campagne (ainsi la femme d'un bûcheron turc de mon village limousin perdu).

A son sujet on a tout entendu, qu'il était un signe d'asservissement (comme le dit notre président), qu'il était le symbole d'une foi et porté sans arrière-pensée, qu'il était un signe de pudeur, qu'il était le dévoiement d'une religion, un marqueur politique, que sais-je encore.

Dans tout ça il n’y a selon moi que deux certitudes.

La première c’est que ce bout de tissu est l'étendard d'une conviction, une sorte de message indiquant « Je suis musulmane » à son entourage, que ce message soit belliqueux ou non.

La deuxième c’est que dessous il y a une femme.

Par cette deuxième remarque, qui parait triviale, je veux dire que ces personnes, qu'on a tendance à résumer à leur foulard, revendiquent et assument une autre forme de féminité (du moins pour celles -dont j’ose croire que c’est la majorité- qui ne sont pas complètement obnubilées par la religiosité).

Sous nos contrées et dans les pays musulmans les plus modernes, on voit bien que ces femmes sont de leur temps, c’est-à-dire qu’elles revendiquent leur place dans l’espace public, voire qu'elles adaptent des valeurs dites occidentales comme l’individualisme ou une certaine forme de féminisme à leur islamité.

Dans les cas extrêmes, le port de ce costume peut même être une sorte d'outil de conquête et de domination.

Mais surtout, et c'est là où je voulais en venir, ces femmes sont coquettes.

On connait tous l’histoire, vraie ou fausse, des femmes du Golfe qui dévalisent les magasins parisiens de lingerie fine, laissant imaginer que sous leurs sévères abayas c’est un festival de sensualité.

On sait moins que le pays le plus gros adepte de la rhinoplastie est l’Iran, prouvant que dans la première république islamique du monde, où le voile est obligatoire, la séduction reste une préoccupation.

Dans le monde anglo-saxon sont apparues les étranges mipsterz, cet hybride improbable entre la mode musulmane et les hipsters. Ces femmes détournent les codes de leur première identité en les mariant avec la flamboyance dandy des seconds.

Chez nous la youtubeuse et blogueuse Asma Farès cartonne en parlant mode et maquillage aux femmes voilées.

Quant à la Turquie, elle investit le secteur prometteur de la mode islamique en en visant le leadership, même si les modèles proposés pour l’instant semblent surtout être une version longue de la mode tout court.

Gageons qu’avec l’arrivée des poids lourds du vêtement comme Uniqlo ou Dolce et Gabbana sur ce marché (arrivée qui ne se fait pas sans remous), il y a toutes les chances qu'il se développe.

Tout ça pour dire que celui qui sait regarder voit que dans nos rues il y a toute une palette de looks islamiques féminins, depuis la rigoriste qui cache même son menton (mais dont les chaussures sont parfois fluos) jusqu’à la subtile porteuse d’un turban dont le côté religieux ne saute pas aux yeux, en passant par les incongrues comme cette fille aperçue il y a quelques années sur un marché et dont le hijab n’empêchait pas le jean taille basse d’exhiber le haut des fesses sanglées dans un mini string.

Que penser de cela ?

Pour ma part, ce spectacle m’inspire plusieurs réflexions.

La première c’est que c'est un phénomène bizarre.

En effet, le voile est censé être un symbole de pudeur, et le transformer en accessoire de mode ou le rehausser de maquillage et de vêtements attirant l’œil ne va pas vraiment dans le sens de la modestie et de la discrétion. Il y a là comme un paradoxe.

La deuxième c’est que comme le désormais célèbre burkini, cette mode islamique me parait un espèce de pont entre des valeurs religieuses, par définition plutôt fermées, et le reste de la société.

Les ponts valent toujours mieux que les murs, et je préfère largement cette coquetterie islamique aux ombres recluses dans les quartiers forteresses du salafisme. Cette version-là d’une vie halal est peut-être une forme d’intégration et ses adeptes un nouveau modèle de l'Occidentale.

Si c’est bien le cas, puisse-t-il prendre le pas sur l’autre version qui a le vent en poupe et cause tant de dégâts.

La troisième réflexion, qui sera ma conclusion, c’est que de savoir que sous le hidjab il y a la femme est quelque part plutôt rassurant.

A voir :
- Un blog sur le foulard sous toutes ses formes

mardi 6 décembre 2016

Livres (23): L'avalée des avalés et mes rendez-vous ratés avec le Québec

J’ai une relation étrange avec le Québec et sa culture.

Le passionné d’histoire et de francophonie que je suis a bien sûr été vite attiré par ce presque unique rejeton de la France à l’extérieur de ses frontières (les cajuns et les créoles mauriciens ne comptent pas vraiment, les blancs de nos colonies y sont minoritaires et l’autre grande branche, les Pieds-Noirs, a été coupée net en 1962).

L’histoire de ces gens qui, comme les Afrikaners ou les Irlandais, sont rescapés d'une longue politique d’assimilation par les Anglais m’a bien évidemment fasciné, tout comme leur épopée de pionniers isolés, l’histoire des coureurs des bois ou celle des Métis, ainsi que cette espèce de catholicisme identitaire qui leur a servi de point de repère.

Je me suis donc très vite frotté à leur culture, j’ai testé beaucoup de musique, vu des films, lu des livres…et dans 99% des cas j’ai été déçu.

Est-ce que je n'ai pas trouvé les bons ? En tout cas, j’ai eu souvent l’impression malheureuse de tomber sur un mélange entre ce que je n’aime pas dans la culture française et ce que je n’aime pas dans la culture américaine (je ne parle évidemment que de mes goûts personnels, sans jugement de valeur).

Bon, j'exagère un peu, j’ai quand même aimé une partie des sketches de François Pérusse (ICI) ou d’Antony Kavanagh (ICI), j’adore certains titres de Lynda Lemay (ICI) et j’ai ri devant La grande séduction.

Mais au niveau livres, je n’ai pour l’instant trouvé mon bonheur ni avec Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, de Dany Laferrière, ni avec Pélagie-la-Charrette d’Antonine Maillet (qui elle est acadienne), ni avec Edna, Irma et Gloria de Denise Bombardier.

Et je ne l’ai pas trouvé non plus avec le livre qui m’a inspiré ce post, L’avalée des avalés de Réjean Ducharme.

Cet auteur semble être une légende dans son pays, à la fois à cause de ces livres et aussi (surtout ?) parce qu’il se tient résolument à l’écart de toute forme de médiatisation, refusant toutes les interviews, n’apparaissant pas à la télé, fuyant les salons, etc.
 
Mais cela tout en restant actif, notamment en collaborant avec d'autres artistes, comme l’inénarrable Robert Charlebois, dont il écrivit quelques textes (par exemple son célèbre J’veux d’l’amour).

J'ai entendu parler de lui en lisant un article de l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, qui le citait avec admiration comme un exemple de cette littérature-monde qu’il appelle pour remplacer la francophonie (je n’ai pas vraiment compris cette idée, mais là n’est pas la question).

Appréciant les essais de Mabanckou, j’ai voulu tenter Ducharme et me suis derechef attaqué à son ouvrage le plus célèbre, cette "avalée des avalés" dont le titre étrange m’a tout de suite interpellé.

L’histoire est celle du deuxième enfant d’une mère polonaise catholique extrêmement belle et d’un père juif qui vivent sur une île du Québec, dans une ancienne abbaye, se haïssent et se sont curieusement "partagés" leurs enfants.

La mère éduque l’aîné, Christian, dans la foi catholique et le père éduque la plus jeune, Bérénice, notre héroïne donc, dans la foi juive.

Le livre est un long monologue de cette dernière, qui nous parle de son rapport au monde, de ses pensées, de de tout ce qui lui arrive. Elle expose aussi l'amour destructeur, exclusif, quasi incestueux et non dénué d’une forme de mépris qu'elle ressent pour son frère, ainsi que le sentiment ambivalent qu'elle éprouve pour son amie et faire-valoir Constance Chlore.

Tout au long de l’œuvre, on la voit rejeter avec violence les convenances, l'autorité, la religion, les bons sentiments, la filiation et on la trouve en guerre perpétuelle avec le reste du monde.

Pour la redresser -ou la dresser- son père l’envoie à New York chez un cousin bigot puis en Israël, où elle fait la guerre avec une grande jubilation et où se termine brusquement le roman.

L'avalée des avalés est une suite un peu hallucinée d’états d’âme et d’actes violents, le journal de quelqu'un qui explose de l'intérieur et semble cracher ou vomir ses sentiments et ses pulsions.

Cet aspect-là est finalement assez daté. L’auteur l’a en effet écrit dans les années 60, pendant cette Révolution tranquille qui a transformé le Québec, contemporaine de la grande vague contestataire qui touchait alors tout l’Occident.

J’y ai retrouvé le sérieux vaguement hystérique de tous ces gens qui voulaient renverser l’ordre établi en semblant réellement y croire, même si on ne trouve pas dans ce livre - Dieu merci - le marxisme et les autres idéologies de l’époque si omniprésentes chez tant de ses contemporains.

J’y ai aussi revu le goût du grand chamboulement et l’urgence que j’ai pu sentir quand j’ai lu Kerouac (qui d’ailleurs était un descendant de Canadiens Français d’origine bretonne), et qui caractérisent beaucoup d’œuvres de ce temps.

Au cinéma, ce cousinage est visible dans Les valseuses de Blier ou encore dans l’inclassable et dérangeant Sweet movie, où jouait une autre de ses compatriotes, la belle Carole Laure.

En fait, L’avalée des avalés, comme toutes ces œuvres, me fait surtout me poser la question de l’intention. Qu’a donc voulu dire l’auteur ? Quel est son but ? Où veut-il nous emmener ? Y a-t-il quelque chose au-delà du rejet ?

On peut tout de même penser que ce qui sous-tend la révolte de Bérénice est un refus de l’âge adulte sous toutes ses formes: changements physiques, sexe, nécessité d’être raisonnable, règles, lois.

Ducharme parvient très bien à nous transmettre la furie qui habite son héroïne, sa haine et sa colère dans ce désir d'enfance perpétuelle, ainsi que ce profond sentiment d’urgence et d'étouffement, cette sensation d'être "avalée".

Mais son personnage m’a paru antipathique et agaçant, sans doute justement par son absence d’empathie pour qu(o)i que ce soit.

En revanche, d’un point de vue écriture, ce livre est très marquant.

L’auteur y utilise une langue riche, foisonnante, pleine de libertés, avec quelques québécismes mais surtout beaucoup d’images et un paquet de mots que je ne connaissais pas (vidrecome, endêver, bonheur-du-jour, noliser, etc…). Son monologue "sonne" à merveille, dans les deux sens du terme.

En fait, je ne dirai pas que j’ai aimé ce livre, mais je pressens qu’il va rester en moi car il fait partie de ces œuvres dérangeantes qui vous marquent.

mercredi 2 novembre 2016

François Desouche

L'identité est un sujet d'une actualité brûlante.

Certains disent qu'il est le plus important et que l'ignorer nous conduira à la catastrophe.

D'autres affirment qu'il n'est qu'un prétexte pour ne pas s'attaquer aux vrais problèmes: chômage, inégalités, etc.

Quoi qu'il en soit, c'est bel et bien une des données majeures de nos sociétés modernes, où cette question a (re)pris de l'importance.

Pire, on a même parfois l'impression qu'elle constitue la nouvelle ligne de fracture politique, remplaçant le traditionnel clivage droite/gauche.

En somme, le vieux nationalisme qu'on croyait rangé dans le rayon Histoire est en train de faire son come-back partout sur le globe.

Un peu comme un retour du refoulé après la Guerre Froide puis la mondialisation qui l'a suivie, il resurgit du chapeau de politiciens en mal d'idées mobilisatrices dans un monde où les lendemains ne chantent plus vraiment.

Même les deux premières puissances mondiales y viennent, déstabilisées par l'ouverture de l'économie à l'international qui avait dans un premier temps permis leurs expansions respectives.

En effet, cette mise en concurrence, si elle a été globalement bénéfique, sortant notamment des millions de gens de la pauvreté, a eu des effets secondaires inattendus.

L'un d'entre eux a été purement économique, avec la stagnation voire la régression des revenus des classes moyennes et l'explosion des inégalités internes, comme l'ont expliqué Branko Milanovic ou Thomas Piketty.

Un autre de ces effets, et celui qui a motivé ce post, a été l'accélération des flux migratoires, qui ont en quelque sorte pris à rebrousse-poil le long mouvement historique d'homogénéisation entamé par les états modernes au 19e siècle.

Cette accélération et la modification de la façon de voir et de traiter les migrants ont fait que la plupart de ces pays sont devenus des mosaïques ethno-culturelles de plus en plus complexes, dont chacune des composantes réclame une forme de reconnaissance et/ou la possibilité d'exister publiquement.

Comme tout changement, celui-ci doit pouvoir être analysé et accompagné.

Or on constate que les outils théoriques pour gérer cette mutation n'existent pas partout, et notamment en France.

Mon idée est simple: dans un état multiculturel on doit pouvoir désigner de manière neutre et factuelle les différentes groupes qui le composent.

Pour cela, il est intéressant de pouvoir faire un distinguo entre d'une part la citoyenneté/nationalité, celle qui correspond au passeport pourrait-on dire, et d'autre part l'ethnicité, qui correspond au groupe humain d'où est issu la personne.

Cette distinction existe de longue date au Royaume-Uni, où l'on est de citoyenneté britannique, mais Anglais, Gallois, Écossais ou Irlandais.

Cette notion de "britannique" permet aux nouveaux arrivants de se greffer aisément au pays en l'élargissant avec leur nationalité d'origine: ils peuvent s'identifier comme Britanniques et Pakistanais, Britanniques et Jamaïcains, etc.

Deuxième exemple, situé à l'autre bout du monde: la Malaisie. Les Malais y sont les membres de l'ethnie historique, tandis que les Malaisiens sont les citoyens du pays, comprenant en plus des Malais les nombreux descendants de migrants chinois ou indiens qui y vivent.

La défunte URSS avait également poussé assez loin ce concept, la nationalité soviétique englobant Russes, Bouriates, Tatares, Tchétchènes et les mille et une autres composantes de ce géant, dont la fin a entraîné un malaise pour les citoyens russes qui ne sont pas des Russes ethniques.

Nous avons un peu le même problème en France.

Dans notre pays, il n'y a en effet officiellement que des Français.

Notre tradition assimilationniste, équivalente au melting-pot des Américains blancs, a longtemps transformé les nouveaux arrivants en citoyens à part entière, dont les origines étaient renvoyées dans la sphère privée et tacitement tenues à la discrétion.

Français signifie donc citoyen de France, sans considération pour le background de la personne.

Mais depuis que le pays est devenu une terre d'immigration extra européenne massive, il sert également aux nouveaux arrivants pour désigner les anciens habitants, ceux qu'on appelle aussi les "blancs", les Gaulois, les Toubabs ou les Français de souche.

Ce dernier terme, très controversé (il a été notamment récupéré par l'agrégateur bien connu et déprécié en sous-chien par la célèbre Houria Bouteldja) ne satisfait personne, mais il n'y a rien pour le remplacer.

On sent pourtant un réel besoin de pouvoir désigner ce groupe de Français historiques, et l'alibi du color blind tient de plus en plus de la fable (un peu comme ces "Valeurs de la république" dont l'incessante convocation montre -hélas- qu'elles ne sont plus guère qu'une coquille vide).

Un cas où l'on voit bien que ce concept est nécessaire c'est l'étude des discriminations. 

Chacun s'accorde à dire qu'elles sont bien réelles, mais pour les combattre il faut pouvoir les mesurer, et donc il faut pouvoir comparer les catégories entre elles, et donc il faut pouvoir les nommer.

On pourrait accoler comme aux US la nationalité d'origine, mais ça ne collerait pas avec la composition et l'histoire de notre pays.

En effet, si eux peuvent parler d'Italo-Américains, d'Afro-Américains (la nationalité d'origine ayant dans ce cas disparu pendant la traite) de Sino-Américains ou d'Irlando-Américains, c'est parce que l'écrasante majorité de leur population est issue de l'immigration et que les indigènes ne sont plus que quantité négligeable.

Chez nous, a contrario, les équivalents des Sioux ou des Apaches restent encore majoritaires, mais on ne les désigne que par des périphrases hypocrites ou compliquées, comme natif au carré, BBR, issu du corps traditionnel français (voire "blancos" pour citer notre premier ministre), etc.

Donc si l'on ne veut pas garder Français de souche, il faudrait soit créer un nouveau terme pour les désigner, soit leur réserver le mot Français et en inventer un nouveau pour désigner les citoyens du pays quelle que soit leur origine, comme "Francien" ou "Francique" si je m'inspire des exemples du début.

Personnellement, la folie identitaire actuelle, que j'ai appelée dans un autre post le retour à la tribu, me désole.

J'aimerais qu'on ne fasse pas de différence entre mes concitoyens de toute origine, couleur, genre, sexualité ou religion, qu'on assimile dans la tolérance et l'égalité, qu'on regarde où l'on va et pas d'où l'on vient...bref, j'aimerais qu'on renoue avec cette espèce d'utopie forcément un peu hypocrite mais qui a réussi pendant un gros siècle à produire du Français à partir de gens venus de partout, comme le décrivait Gérard Noiriel dans son livre Le creuset français.

Mais les temps étant ce qu'ils sont et l'hystérie identitaire battant son plein, il faut peut-être prendre acte, s'adapter, y compris d'un point de vue conceptuel, et séparer ethnicité et nationalité en attendant d'hypothétiques jours meilleurs...