lundi 9 décembre 2013

La tête ou la main?

Le général Aussaresses est mort cette semaine.

Ce personnage peu ordinaire et son parcours m’ont inspiré le post d’aujourd’hui.

Aussaresses était un soldat, présent sur tous les terrains où la France s’est battue au XXième siècle : résistance, Indochine, Algérie…

Extrêmement décoré, doté d’un grand courage physique, il est surtout connu pour son rôle dans la sinistre Bataille d’Alger(*), où il reconnaît avoir participé à la mise en place d’escadrons de la mort et aux opérations de police musclées pendant lesquelles la torture était essentielle.

Il a sous-entendu avoir été à l’origine de l’exécution sommaire de Larbi Ben M’hidi dans sa cellule à cette époque-là.

Contrairement à tant d’autres, le général n’a jamais rien renié et tout assumé, soulignant bien qu’il n’avait rien fait de son propre chef mais toujours agi avec l’aval de sa hiérarchie et des instances politiques de l’époque.

Cette constance ainsi que l’affirmation qu’il considérait qu’on avait eu raison de suivre cette politique lui ont valu une amende pour apologie de crimes de guerre, ainsi que sa radiation de la Légion d’Honneur par le président Chirac.

Toutes proportions gardées, on peut rapprocher son cas de celui de Joseph Darnand.

Celui-ci était également un homme d’action, un héros décoré des deux guerres mondiales . Après la Libération, l'écrivain Georges Bernanos dira que s’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944.

Mais Darnand est surtout resté dans l’Histoire comme le chef de la sinistre Milice de l’État français.

Lui aussi n’a jamais renié ce qu’il a fait.

A la fin de la guerre, lâché par un Pétain retors inquiet des revers allemands, il ne se priva pas de lui rappeler qu’à une époque celui-ci avait moins de réticences à le fréquenter et l’invitait même à déjeuner.

Et devant le peloton d'exécution il entonna encore le chant des cohortes, hymne de la Milice, avant d'expirer.

Ces deux personnages ne sont pas exactement sympathiques, mais tous deux nous posent une question essentielle.

Qui faut-il condamner, la tête ou la main ?

Le pouvoir qui a créé la Milice, le parlement qui a voté les pleins pouvoirs à l’armée en Algérie sont-ils plus ou moins condamnables que ceux qui ont mis les mains dans le cambouis (et en l’occurrence dans le sang) ?

Faut-il cracher sur ceux qui mettent « leur peau au bout de leurs idées », pour reprendre le titre de la biographie de Pierre Sergent, autre personnage sulfureux de la guerre d'Algérie, ou plutôt sur ceux qui disent ce qu’il faut faire de loin, depuis un bureau feutré et protégé où les conséquences de leurs actes ne les atteignent pas ?

Sans minimiser la gravité des horreurs perpétrées par Aussaresses, Darnand et consort, il me semble en tout cas bien facile d’en faire les boucs émissaires, dédouanant par leur condamnation tous ceux qui ne se sont pas directement salis sur le terrain en prenant les risques mais qui ont donné les ordres.

Je terminerai mon article par une petite citation de Paul Valéry que j’aime bien et qui va à merveille avec ce post : « Les guerres, ce sont des gens qui ne se connaissent pas et qui s’entretuent parce que d’autres gens qui se connaissent très bien ne parviennent pas à se mettre d’accord. ».







(*) Le film éponyme de Pontecorvo est absolument à voir.

Ce film coup de poing fut tourné dans l’Algérie fraichement indépendante par un cinéaste engagé et avec le soutien du révolutionnaire Yacef Saadi, qui fut lui-même l'un des acteurs de cette lutte à mort.

Factuel, douloureux, exposant les théories appliquées sans faire l’impasse sur les ambiguïtés des uns et des autres, il reste une œuvre majeure et bien des scènes en sont marquantes.

Ironie du sort, le réalisme de ce film dénonciateur en a fait un objet d’études pour les écoles militaires du monde entier (on rapporte que Georges Bush Jr l’aurait visionnée avant l’invasion de l’Irak).

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