Un soir, dans la rame de métro bondée où je patientais est monté un vieil anglo-saxon (américain je pense).
Très maigre, il était habillé avec la vraie panoplie du rocker sixties: tout en jeans et bijoux, avec un foulard sur la tête.
Il a commencé à jouer de la guitare au bottleneck, s'accompagnant en chantant et en jouant de l'harmonica. Son répertoire était du blues rock un peu sudiste.
Sa voix n'était pas toujours très assurée, ni la musique forcément très juste (le métro c'est chaotique), mais c'était sincère et puissant.
Inexplicablement je me suis senti très ému.
J'avais un peu la même sensation que si j'avais revu un vieil ami après une longue période de séparation, ou qu'une passion défunte ressurgissait soudain du passé.
En fait, cette musique m'a ramené quelque chose de mon moi d'avant, du monde de ma jeunesse, quand la musique, cette musique, était centrale, quand les rockeurs étaient de jeunes rebelles et pas des vieux fossiles, et quand la société où j'évoluais était moins variée.
Quand il a eu fini de jouer, le musicien est passé parmi les voyageurs avec un vieux porte-monnaie de cuir.
Je voulais absolument lui donner quelque chose et n'ayant pas de pièces je me suis fendu d'un billet de cinq euros.
Je l'ai alors vu faire les yeux ronds et me demander avec une surprise mêlée de gratitude si j'avais aimé sa musique.
Dans mon anglais de cuisine je lui baragouinais que oui, beaucoup, et il a commencé à me parler, mi en français mi dans sa langue.
Un peu gêné, je ne savais pas trop comment réagir (en plus je le comprenais mal) mais il a fini par écourter en me remerciant chaleureusement une nouvelle fois, et en me donnant une petite carte de visite avec un lien vers une vidéo où il chantait.
Je suis parti avec un sentiment mitigé, entre l'émerveillement et la tristesse de ne pas être assez sociable pour avoir parlé plus longtemps.
Mais j'emmène en tout cas avec moi le souvenir d'un moment magique, qui me donne pour une fois envie de remercier la RATP.
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