mercredi 6 novembre 2013

Madeleine

La plupart des gens sont victimes tôt ou tard de la nostalgie, ce sentiment puissant et parfois bouleversant qui fait regarder en arrière avec envie, que cet arrière soit une époque fantasmée ou idéalisée (les Trente Glorieuses, le Califat, etc.) ou, le plus souvent, sa propre jeunesse.

Dans un post précédent, j'évoquais un des symptômes de ce sentiment, le "c'était mieux avant", qui touche tant de gens à partir d'un certain âge et les amènent à comparer de bonne foi l'époque actuelle - dégénérée - au temps - béni - de leur jeunesse lointaine.

Personnellement, j'ai été sensible très tôt aux sirènes du passé, peut-être du fait que j'ai grandi dans un environnement en train de mourir, peut-être par caractère, peut-être les deux... En tout cas aujourd'hui je ressens puissamment le poids du temps passé.

Les signes soulignant ce passage inexorable s'accumulent.

Il y a un corps qui insensiblement est de plus en plus marqué (rides, affaissement, douleurs, cheveux blancs...), une moindre résistance aux excès et également une envie moindre d'en faire.

Il y a dans mon parcours un nombre croissant de morts, que ce soit dans l'entourage, dans le personnel politique, dans les média.

Il y a un changement dans la hiérarchie des générations: le rang des grands-parents se clairsème, mes parents vieillissent et changent, et l'arrivée de mes propres enfants me propulse à leur place.

Il y a les références aussi.

Je le vois dans le fait que pour de plus en plus de gens Coluche, comique emblématique de mon enfance, est ce que Fernand Raynaud était pour les gens de ma génération.

Je le vois aussi dans les codes, les tics de langage et les réflexes, voire les idées et les valeurs des gens de mon âge qui ne sont plus jeunes, modernes ou "branchées" (comme on ne dit plus depuis longtemps).

Des expressions comme "3615 j'existe", "une brique" ou "fais pas ton Calimero" sonnent aussi bizarre pour les jeunes qui me succèdent que les "cent sous" avec lesquels mes grands-parents désignaient la pièce de 5 francs qu'ils me donnaient en récompense.

Il ne sert à rien de faire semblant, le temps va dans un seul sens depuis toujours et le seul remède est de mourir.

Beaucoup d'artistes ont parlé avec talent de cette fuite inexorable et de la nostalgie de la jeunesse.

Thiéfaine (La ruelle des morts), Renaud (Les dimanches à la con), Cabrel (Le temps s'en allait), Ferré (Avec le temps) et surtout Brel (Jojo, La chanson de Jacky, le terrible Âge idiot) ont su trouver les mots pour transcrire l'angoisse, la résignation ou la révolte devant l'inéluctable.

Peut-être que la nostalgie aide à mourir? Peut-être que finalement quand le monde a tellement changé qu'il est devenu trop étrange pour nous il est moins lourd à quitter? Je ne suis pas pressé de vérifier.

Mais j'ai en tout cas l'impression que ce décalage touche davantage les hommes, que les femmes s'accrochent plus longtemps et se trouvent plus facilement des raisons de continuer à vivre.

Quoi qu'il en soit, la nostalgie est à la mode, du moins en Occident.

On peut dater le commencement de cette tendance au tournant des années 70.

A ce moment-là, on a commencé à regarder plutôt derrière que devant, à ne plus jeter les vieux meubles pour les remplacer par du formica, à ne plus fantasmer sur un futur technique mais à rêver de la campagne qu'on avait voulu quitter à toute force, à renoncer progressivement à changer le monde pour penser à le préserver.

Le monde économique ne s'y est pas trompé, recyclant à l'infini événements et styles, qu'il s'agisse de la mode, de la musique ou des films, de plus en plus souvent remakes, reprises ou dérivés de formules déjà gagnantes.

A bientôt quarante ans, j'ai déjà subi quatre vagues de "revival" (60, 70, 80, 90), avec leurs émissions (les années bonheur), leurs tournées (age tendre)... La pub aussi rejoue indéfiniment les années hippies, on invente l'Ostalgie, etc.

Cela peut d'ailleurs parfois donner l'impression qu'on n'invente plus rien de vraiment neuf, qu'on tourne avec les cent mêmes idées cent fois recréées.

Internet est un excellent moyen d'entretenir sa nostalgie. On peut en effet y retrouver en quelques clics les souvenirs, l'atmosphère ou les médias d'une époque révolue, surtout pour les enfants de la télé que sont ceux et celles qui sont nés à partir des années 70.

J'ai ainsi retrouvé avec un sentiment mitigé nombre de séries, dessins animés et émissions de ma jeunesse ou de celle de mes parents, telles des madeleines de Proust électroniques.

Qu'est-ce que ce sera dans dix ans...

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