vendredi 12 février 2010

Fascinantes seventies, si proches et si lointaines...

Je suis né au milieu des années 70.

Je ne sais pas si c'est pour cela, mais je suis attaché à cette décennie que je trouve un peu particulière, que je vois comme une vraie charnière entre deux époques, une sorte d'apogée avant la gueule de bois des années 80.

Les années 70 sont encore extrêmement politisées, les utopies y sont toujours bien présentes, le cinéma et la littérature sont très riches et la soif de nouveauté toujours d'actualité, même si l'on sent les prémisses de ce qui va suivre.

On peut retrouver dans les années 70 des préoccupations communes avec notre époque, mais en même temps elles sont bel et bien révolues. Ce post va essayer de préciser ce qui me fascine et ce que je vois dans ces années.

La fin de la Seconde Guerre Mondiale voit l'Europe, ancien continent phare, ruinée, dévastée, détruite, reléguée à un rôle secondaire qu'elle ne quittera jamais plus, même si peu en ont alors conscience.

Deux super-puissances émergent à la place: les États-Unis et l'URSS, aux systèmes politiques et économiques concurrents, mais aux ambitions égales, l'une de ces ambitions étant la fin du colonialisme, pour des raisons bien plus pragmatiques et intéressées que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Ce processus de décolonisation, dont on peut considérer qu'il est quasiment terminé mi-70 sera long et plus ou moins douloureux selon la puissance dominante.

Pour le Royaume-Uni on retient la difficile perte des Indes et le piteux retrait de Palestine.

Pour la France il y aura la dure guerre d'Indochine, financée en grande partie par l'allié américain, lequel finira par intervenir directement, et plus encore la guerre d'indépendance algérienne, longue et douloureuse.

Cette guerre fut triple puisqu'en plus d'opposer les Français et les Algériens elle verra s'affronter les Algériens entre eux et les Français entre eux, en une presque guerre civile.

Cette guerre fut aussi fondatrice puisqu'on lui doit le régime politique actuel et que le rapatriement d'un million de français d'Algérie à l'été 1962 a profondément marqué le pays.

La dernière puissance coloniale européenne à se retirer sur son territoire national, si l'on met à part les cas complexes d'Israël et de l'Afrique du sud, sera le Portugal, qui ne lâchera ses dernières colonies qu'en 1976, à la mort de Salazar et après d'interminables et stériles guerres impliquant un contingent massif.

De la fin de ce processus nait un nouvel acteur sur la scène mondiale: le Tiers monde, qui désigne tous ces pays nouvellement libérés, et qui parait alors porteur de tous les possibles.

L'heure est en effet à l'optimisme, aux grands projets, aux utopies tels que le panarabisme, et beaucoup en Europe voient dans ce nouveau bloc l'avenir d'un monde dont ils se sentent coupables des inégalités.

En réalité, les anciennes puissances tutélaires sont toujours là, en un néo-colonialisme parfois plus hypocrite que le système colonial, ou bien sont remplacés par les russes (parfois par cubains interposés) et par les américains.

Depuis 1945, ceux-ci sont en effet en train de se partager le monde.

C'est le cas en Europe, où la zone de rencontres des armées alliées et de l'armée rouge est devenue une frontière, le fameux "Rideau de fer" de Churchill, avec à l'est des pays tenus comme un véritable empire colonial et à l'ouest, de manière plus subtile, comme une dépendance culturelle, économique et politique (le plan Marshall en étant un efficace instrument).

C'est aussi le cas de manière plus brutale en Amérique latine, en Afrique et en Asie, où les puissances s'affrontent par guerres interposées, en Corée, à Cuba, au Vietnam, au Chili, etc.

Devant ce partage, certains pays cherchent une voie médiane, et c'est ainsi que naissent le mouvement des non alignés parmi les pays du tiers monde, et la CEE en Europe occidentale, mais en réalité chacun doit choisir un camp.

D'un point de vue économique, les années 70 marquent la fin d'une période de croissance soutenue, tant à l'est qu'à l'ouest, caractérisée par une assez forte inflation, une énergie bon marché, un extraordinaire boom technologique, le recul décisif du secteur primaire et la stagnation du secondaire au profit du tertiaire, et -mot magique aujourd'hui- le plein emploi.

Ce contexte béni des Trente Glorieuses aura profondément marqué les générations nées jusqu'à cette époque, génération très nombreuse (on parle de baby boom) optimiste, moderniste, créative.

Ce cycle prend fin à la moitié des années 70, le rythme commençant à s’essouffler et le moteur qu'on croyait éternel se grippant peu à peu.

Les baby boomers furent en tout cas la première génération à n'avoir pas connu la guerre (du moins sur son sol) et à avoir vu son niveau de vie augmenter de façon continue.

Ils ont également été au coeur d'un changement radical dans le mode de vie, avec l'apparition des grands ensembles ou des banlieues, la massification des études, le développement spectaculaire des infrastructures routières, la généralisation de la voiture individuelle avec l'indépendance qu'elle entraine, le boom de l'électroménager.

Du point de vue des loisirs, le cinéma a commencé à être concurrencé par la télévision, la radio est devenue individuelle avec l'apparition du transistor, les tourne-disques ont permis d'écouter individuellement de la musique.

On n'est pas encore à l'ère des loisirs totalement individuels, qui prendront leur envol dans les décennies suivantes, avec la VHS, la cassette audio, le walkman, en attendant la révolution numérique, mais on en est au début.

Cette nouvelle génération a voulu que les changements qu'elle connaissait au niveau matériel aient leur pendant au niveau politique et social.

Ainsi de grands mouvements de contestation sont nés à la fin des années 60. A l'est on a réclamé la démocratie, à l'ouest on a réclamé un changement de société, plus de libertés, la fin du patriarcat et de l'autorité, qu'elle soit familiale, religieuse ou étatique.

On a commencé à s'inquiéter de l'écologie, on a lutté contre les discriminations raciales, on a voulu se racheter pour le colonialisme, le nazisme, Hiroshima, on a rêvé de socialisme, quand on n'a pas voulu revenir à un mode de vie supposé plus "authentique", en s'inspirant des ancêtres ou de sociétés moins développées.

Sont nés les beatniks, les hippies, et tous les dérivés du marxisme, trotskisme, titisme, léninisme, auto-gestion, j'en passe et des meilleurs.

Deux des apogées de ces mouvements furent l'été 67, le fameux "summer of love" aux États-Unis, et mai 1968 en France.

Les années 70 portent la marque de ces utopies, de cette politisation, de ce désir d'un futur nouveau, "libéré" selon le grand mot de l'époque.

L'heure est au déchainement, à l'expérimentation tous azimuts, et la culture s'en ressent: nouveau roman, innovations cinématographique, boom d'un porno pas encore stigmatisé, appétit de drogues, sexualité débridée, voyages au bout du monde.

On dénonce, mais on reste optimiste, "l'intendance suivra" comme elle a toujours suivi depuis l'après-guerre. On proclame la fin de la domination occidentale, mais on en garde les réflexes, remplaçant un paternalisme par un autre, s'extasiant sur les cultures préservées sans en regarder autre chose que ce qu'on veut.

Tout cela ne touche bien sur que la minorité qui donne le "la" culturel, mais l'esprit de l'époque s'en ressent, l'espoir est dans l'air, il n'y a jamais eu autant de mobilisation, de croyance.

Cependant, les années 70 c'est aussi le début de la gueule de bois, le moment où l'on se rend compte que la fête des années 60 est en train de se terminer, que la réalité, dure et cruelle, est en train de rattraper le rêve.

A la douce euphorie de Woodstock succède le désastre d'Altamont.

Bien vite, on s'aperçoit que le succès du mouvement des droits civiques pour les noirs américains ne leur ont pas donné de meilleure situation économique.

Parallèlement, le choc pétrolier réduit les marges de l'état tout-puissant, et d'autres voix que les interventionnistes commencent à se faire entendre, de plus en plus fort, pour aboutir à la révolution libérale du couple Reagan-Thatcher.

Les mouvements de contestation se durcissent également: aux théoriciens de la grève générale et aux syndicats tenus par le PC succèdent des mouvements terroristes, plus durs, ne reculant pas devant l'assassinat.

Les réponses des états sont à l'avenant. On est encore au règne de l'intervention musclée, du contrôle plus ou moins marqué des médias, de l'impunité policière, des "barbouzes".

Les utopies tiers-mondistes s'écroulent également. Au colonialisme succède le néo-colonialisme, et des dictateurs encore plus sanglants que les puissances de tutelle: Bokassa, Amin Dada, etc.

Après le désastre de la guerre des six jours et l'échec de ses partis panarabes et marxisants, le monde arabe se cherche et se tourne vers ses penseurs religieux, ses traditions, tentant d'oublier un quotidien qui se dégrade et n'est pas à la hauteur des promesses de l'indépendance.

C'est cependant en Iran que va entrer en scène un nouvel acteur qui n'a pas fini de faire parler de lui: en 1979 l'ayatollah Khomeiny crée le premier régime islamiste du monde, ouvrant une nouvelle page de l'histoire et lançant le retour du religieux, renouveau également porté par les protestants américains qui suivent Reagan.

De même, en Europe reviendront bientôt les idées d'extrême droite, que l'on croyait bannies à jamais avec la fin du nazisme.

Au niveau des mœurs, une nouvelle maladie sinistre ne va pas tarder à apparaitre, sonnant le glas de la liberté sexuelle, de cette période d'insouciance qu'on appelle "parenthèse enchantée", le SIDA.

Dans la musique, les accents utopistes font place à des mouvements plus durs, plus cyniques, voire franchement nihilistes. L'agressivité du punk est suivie par la dépressive new wave.

Bref, les années 80 arrivent.

Au final, que reste-t-il donc de ces années 70 ? Une impressionnante et inégale production culturelle, un ton immédiatement identifiable, le souvenir de théories et utopies qui font aujourd'hui sourire, mais dont on est un peu nostalgiques, un espoir un peu suranné, le début des grandes préoccupations d'aujourd'hui mais à un moment où elles semblaient un peu plus abstraites.

Années 70, si proches et si lointaines...

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