jeudi 21 avril 2011

Effets secondaires

Bien souvent, on a une vision assez volontaire de l'histoire.

Généralement, on imagine les faits de la façon suivante : un jour un personnage historique entreprend ou découvre telle chose, et cette action entraîne telle ou telle autre action ou événement, et ainsi de suite. C'est clair, logique, bien défini et ça s’enchaîne « naturellement ».

Et bien dans ce post je vais m'intéresser aux « effets secondaires » de l'histoire, c'est-à-dire aux conséquences annexes et imprévues de certains événements historiques.

Ces conséquences ne sont pas forcément souhaitées par les acteurs principaux, elles sont souvent méconnues du grand public, mais pourtant elles peuvent générer un héritage important ou avoir des conséquences majeures.

En voici quelques exemples.
 
- Les routes indiennes
 
Lorsqu’on parle de la conquête de l’Amérique, on pense aux cow-boys arrivant lors de la seconde partie du vingtième siècle sur des terres indiennes inviolées. En fait il n’en est rien.

En effet, bien avant l’arrivée physique de colons à l’intérieur des États-Unis, le mode de vie et les équilibres entre les peuples et les tribus indiennes de cette région avaient été profondément modifiés par l'installation des européens dans le nouveau monde.

Les premiers d'entre eux furent les Espagnols, dont les colons se diffusèrent en Amérique centrale où ils introduisirent une véritable révolution pour le monde indigène : les chevaux.

Ces animaux, inconnus sur le continent, firent souche et se répandirent dans la plaine, très vite adoptés par des indiens qui comprirent rapidement le parti qu’ils pouvaient en tirer.

Les tribus qui les premières maîtrisèrent le cheval obtinrent un net avantage sur les autres. S’ensuivit alors une série de guerres le long d’une route des chevaux qui s’étendit peu à peu vers le nord du continent, alimentée tant par le commerce que par les vols et l'expansion naturelle des chevaux redevenus sauvages.

Parallèlement, Suédois, Hollandais, et surtout Français et Anglais fondaient des établissements sur la côte atlantique nord, où ils commerçaient eux aussi avec les indiens. Là-bas, contrairement à l’Amérique espagnole où la vente de fusils aux indigènes était interdite, les indiens purent se procurer des armes à feu.

Et là encore, les tribus qui s’équipèrent les premières obtinrent un net avantage sur leurs voisines plus enclavées, et une série de guerres redistribua les territoires et les suprématies.

Petit à petit, route des chevaux et route des fusils s’étendirent à l'ensemble du continent et se croisèrent.

Des circuits commerciaux se mirent en place, où se vendaient et s'échangeaient, en plus d'armes et chevaux, des innovations techniques venues des blancs, sous la forme de produits manufacturés tels que les marmites en métal.

Ainsi la colonisation américaine, qui dompta en moins d’un siècle les plaines du centre des Etats-Unis, eut lieu sur un territoire déjà profondément transformé.

- Le contrôle de la route des esclaves en Afrique noire

On rencontre une évolution similaire dans l’Afrique précoloniale.

Longtemps avant les européens, le monde arabe se fournissait en esclaves en Afrique noire.

Les touaregs et autres nomades du Sahara fournissaient l’Afrique du nord, et de multiples comptoirs sur la cote est du continent, dont Zanzibar est l'exemple le plus abouti, approvisionnaient les pays du Golfe et l'Asie.

Vint ensuite le temps des comptoirs européens, fondés par les puissances coloniales européennes pour s’approvisionner en "bois d’ébène" auprès d’intermédiaires africains. Les premiers à s'installer furent les Portugais, que suivirent Espagnols, Français, Anglais, etc.

Contre leurs cargaisons d'esclaves, ils échangeaient auprès des potentats locaux des produits européens, notamment des armes. Ces produits assuraient richesse, prestige et pouvoir aux marchands d’esclaves africains, et le contrôle des routes esclavagistes devint vite un enjeu pour les pouvoirs locaux.

Ainsi, là encore eut lieu une longue série de guerres où les adversaires avaient pour but de tenir ces routes et, partant, le lucratif commerce des esclaves, tant avec l’orient qu’avec l’occident, et cela bien avant que le premier colon européen se soit aventuré à l’intérieur du continent.

- Mfecane et grand trek boer

Toujours sur le continent africain, au dix-neuvième siècle apparut la puissance zouloue. Réunis autour de leur roi en une société militarisée et expansionniste, les zoulous entreprirent une œuvre de conquête sans précédent.

Leurs raids entraînèrent ce qu’on appelle le « mfecane », qui désigne un changement radical de l’occupation des territoires dans la région.

En effet, un peu comme l’arrivée des huns avait poussé les peuples germaniques à quitter leurs terres pour franchir le limes romain, l'irrésistible poussée zouloue détruisit quantité de villages et poussa un grand nombre de peuples à fuir, disloquant clans et tribus et vidant certaines régions de leurs habitants.

Au même moment, dans la colonie du Cap passée sous domination britannique, les descendants des premiers colons hollandais, refusant les lois de Londres, avaient décidé de fuir vers le nord pour fonder leur propre état et y vivre selon leurs lois.

C’est cette migration massive, événement fondateur de l’identité afrikaner, que l’on appelle « Le grand trek ».

Les deux événements coïncidant, les voortrekkers arrivèrent dans des terres bouleversées et à demi vidées de leurs habitants par les guerres zouloues, ce qui facilita leur installation.

Nul ne peut dire ce qui se serait passé s’ils avaient tenté l’invasion avant le mfecane, mais il est probable qu’elle aurait été beaucoup plus dure.

- Influence de la fin des guerres révolutionnaires sur l’Afrique

La période initiée par la Révolution française de 1789 et terminée par la chute de l’empire napoléonien en 1815 vit une Europe constamment en guerre. Pendant ces presque trente ans, les industries militaires furent florissantes, et des milliers d’armes furent fabriquées.

Et lorsque après le congrès de Vienne la paix fut revenue, une grande partie de ces armes perdit son utilité, d’autant plus que des progrès technologiques en avaient rendu un grand nombre obsolète.

Des trafiquants décidèrent alors de les écouler, et c’est ici que l’Afrique devint un grand marché pour ces fusils, que des factions diverses achetaient pour asseoir leur pouvoir.

L’histoire d’Arthur Rimbaud allant vendre des armes en Abyssinie est un exemple connu de cette époque et de cet effet collatéral de la révolution.

- Napoléon et le Brésil
 
Toujours au sujet de l’Empereur des Français, un des effets inattendus de sa boulimie de conquête fut la naissance du Brésil moderne.

En effet, lorsque les armées impériales envahirent le Portugal, punissant le royaume de ne pas pleinement participer au blocus de l’Angleterre ordonné par Napoléon, l’ensemble de la cour et de l’administration furent évacués de Lisbonne et installés au Brésil, dont la capitale, Rio de Janeiro, devint temporairement celle du Portugal.

A la chute de Bonaparte, le fils du roi portugais resta au Brésil dont il proclama l’indépendance et dont il se fit déclarer empereur, avant d’abdiquer au profit de son fils, lequel fut renversé quand le pays devint une république.

Néanmoins, ce déplacement du centre de gravité du Portugal vers sa colonie lui donna une impulsion dont les historiens disent qu’elle est l’une des causes majeures qui permit au Brésil d’éviter d’être morcelé en une mosaïques de pays comme le fut l’empire espagnol.

- Musiques voyageuses

Ces quelques exemples d’effet domino ont trait à la politique et à la guerre. Mais cela peut également concerner d’autres plans, comme la culture. Pour illustrer ce propos, je vais parler ici de la musique.

- la musique populaire algérienne puise ses racines dans la musique arabo-andalouse, un peu dans la variété française mais aussi dans le jazz anglo-saxon, apporté dans le pays lors de la seconde guerre mondiale, quand les américains eurent débarqué dans la colonie française où ils restèrent de 1942 jusqu'à la libération, suffisamment pour marquer la musique du pays.

- en Amérique latine, lorsque des pressions de plus en plus fortes furent exercées pour l'ouverture à la colonisation des colonies jésuites, les reduciones, ces derniers, afin de convaincre les souverains du bien fondé de leur action, se mirent à enseigner la musique aux indiens dont ils avaient la charge, escomptant que la beauté des chorales indigènes serait un argument en leur faveur.

Ils n'obtinrent pas gain de cause, mais la trace de leur action persista, et une tradition de musique baroque latino-américaine est encore vivace de nos jours dans ces régions.

- enfin, à Hawaï, avant l'annexion américaine, les derniers monarques avaient recruté des musiciens allemands prêtés par le kaiser.

Ceux-ci, tout en recensant et imprimant le patrimoine musical indigène, composèrent des hymnes et introduisirent la musique européenne dans le royaume, où ils fondèrent un orchestre royal qui existe toujours aujourd'hui.

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