vendredi 12 mai 2017

Le fantasme du village

Le Monde a fait un article sur ce que représente le village dans la psyché française d'aujourd'hui.

Il décrit l'espèce de rêve villageois qui est désormais un lieu commun pour une grande partie des habitants de notre pays très majoritairement urbanisé.

Beaucoup d'idées se mélangent dans ce rêve, parfois basé sur la nostalgie de ceux qui associent au village des souvenirs d'enfance, généralement des vacances chez les grands-parents.

Il y a l'idée de nature préservée de la pollution, un côté Éden retrouvé.

Il y a celle d’un supplément d'espace, avec la possibilité d'avoir une maison, de la terre, des mètres carrés en plus (surtout lorsqu'on vient de Paris).

Il y a l’idée d’un rythme plus humain, moins trépidant, de gens qui "prennent le temps de vivre", comme on dit.

Il y a souvent le côté communauté, vue comme une protection, un cocon rassurant par rapport à l'anonymat des grandes villes et à leur insécurité.

Pour certain enfin, il y a aussi l’idée de marginalité, d’une possibilité de se mettre à l’écart, de rompre avec le monde dominant.

Moi qui ai grandi dans un village, un vrai, un qui est actuellement moribond, qu’est-ce que je peux dire de tout ça ?

J’ai déjà parlé du monde paysan dans un vieux post, je vais plutôt m’attarder sur le côté village et les arguments cités.

Premier point, la nature préservée de la pollution.

En fait, beaucoup de gens n'en ont pas conscience, mais les paysans ne sont pas forcément écolos.

Je dirais presque au contraire.

En effet, la Nature est leur décor mais aussi leur outil de production, à travers lequel ils construisent leur revenu, et elle représente également un ensemble d'aléas qu'il faut réduire au maximum.

Aussi la millénaire catégorisation des espèces entre utiles et nuisibles y reste souvent d'actualité.

Tuer les ours ou les loups pour préserver son cheptel, les sangliers et les chevreuils pour préserver ses cultures, utiliser des pesticides et des engrais pour minimiser les pertes et maximiser la production, des médicaments en pagaille pour éviter le drame des épizooties, tout cela reste des réflexes pour bon nombre d'entre eux.

Et si l'on réfléchit, c'est justifié, car les conséquences d'un raté sont souvent dramatiques pour des gens qui se sont très généralement endettés à haut niveau et dont les revenus, naturellement plutôt bas, dépendent également de cours volatils alors que leur travail se fait sur le long terme.

J'ai ainsi pu voir à la campagne beaucoup de choses qui feraient rougir n'importe quel urbain à sensibilité écolo: décharges sauvages, cruauté sur les animaux, déchets toxiques brûlés ou enterrés...pas plus de respect religieux d'une Sainte Nature ici qu'ailleurs.

J'ajouterai que contrairement auxdits urbains écolos qui en ont complètement perdu le contact, les paysans savent que la Nature n'est pas la puissance bienfaitrice dont on peint si souvent un tableau idyllique.

L'idée qu'elle est au contraire fréquemment cruelle, arbitraire, difficile et peut devenir une ennemie reste dans la psyché.

Deuxième point, le supplément d’espace.

Il est réel, le prix au mètre carré en zone rurale faisant sangloter tout Parisien de passage. Mais ce que ces derniers oublient, c'est que plus grand espace veut aussi dire plus grandes distances et offres de soins, de commerces ou de culture plus restreintes.

Le premier médecin est à plusieurs kilomètres, les supermarchés également, les infrastructures, les lieux culturels, etc.

C'est d'autant plus marqué avec le désengagement de plus en plus fort de l’État, qu'on constate avec les fermetures de lieux emblématiques comme l'école, la poste, la gendarmerie, etc.

Et du coup sans voiture on n'est rien. C'est déjà vrai en province, c'est encore plus vrai en campagne.

Et donc cette dispersion induit, outre un surcoût inattendu pour qui est habitué à faire ses courses à pied et à utiliser une carte orange pour aller au concert ou au resto à l'improviste, un véritable changement de mode de vie.

Il faut optimiser les déplacements, stocker plus, s'organiser différemment. Qui se retrouve à gérer le centre aéré des enfants réparti sur plusieurs communes sait de quoi je parle.

Troisième point, le rythme plus humain.

Et bien là encore ça dépend. Comme je le dis au paragraphe d'avant, il y a au minimum un surcroît d'organisation à prévoir. Et on peut travailler beaucoup à la campagne aussi.

Bon nombre de paysans continuent à ne pas compter leurs heures, les artisans et les commerçants doivent souvent faire de très longs trajets ou être ouverts sur de très grandes amplitudes horaires pour arriver à l'équilibre financier, et beaucoup peinent ou tirent la langue.

Quant au dernier point, la communauté, et bien ce n'est pas si simple non plus.

Dans un village, selon le cliché, tout le monde se connait. Mais ces vraies connaissances viennent du fond des âges, et les apparentements complexes des familles remontent généralement à très loin. Ce n'est pas quelque chose qui vient spontanément.

Et puis une communauté ce n'est pas une bande de potes bisounours. Cela comporte des haines, des rancœurs, des obligations, des héritages parfois lourds à prendre en bloc.

En vérité, une communauté existe souvent d'abord devant l'étranger, c'est-à-dire celui qui arrive et qui peut très facilement rester isolé du reste de la population pendant des années.

De fait, il est fréquent que les rurbains, comme on appelle ceux qui arrivent dans le monde rural, forment un groupe distinct des anciens habitants, des indigènes pourrait-on dire.

Cette séparation peut aller parfois jusqu'à l'hostilité, voire au conflit lorsque la vision du lieu n'est pas la même, et aussi, ce qui arrive bien souvent, quand les nouveaux arrivants n'ont pas le même capital culturel et financier que les villageois.

On se souvient que la cohabitation avec les hippies ne s'est pas toujours bien passée, surtout qu'à l'époque il y avait encore une jeunesse autochtone qui n'hésitait pas à en découdre au lieu de la majorité d'anciens qu'on voit aujourd'hui.

Il y a quelques années, un ami m'a rapporté l'anecdote d'un paysan écrasant, sans doute sciemment, le parterre de fleurs qu'une association avait fait pousser en bordure d'un chemin public, ce qui illustre bien le cas.

On a également tous en tête les altercations entre écologistes et chasseurs paysans du coin, qu'il s'agisse du bombardement de Sophie Marceau s'opposant à la chasse en 1991 ou des bergers excédés par le retour d'ours et loups qui se sont organisés pour les tuer, au grand dam des amoureux -urbains- de la nature qui en organisaient les lâchers.

Ou encore, plus récemment, les violences entre des habitants des Landes et des militants et les affrontements entre les zadistes venus manifester contre le barrage de Sivens et les agriculteurs du coin qui soutenaient le projet.

Dans certains zones, c’est l'installation de riches Parisiens ou Britanniques qui font flamber les prix et remodèlent l'espace à leur image qui est vécue comme une agression, comme par exemple le Lubéron, dont la transformation en réserve de riches oblige les derniers autochtones à quitter les lieux.

D'une manière générale, le monde rural ne correspond donc pas du tout au tableau pastoral coloré et idéal qu'on fantasme.

Les villages ne sont pas des réserves indiennes dont les habitants seraient les dépositaires d'une quelconque "vraie vie" ou d'une sagesse particulière au sens mystico spirituel à la mode.

Ils sont au contraire partie prenante des changements sociaux économiques en cours dans le pays, qui se font rarement à leur bénéfice, et il y a là-bas aussi de la misère, de l'hostilité, de l'incompréhension, bref du mouvement et une vie propre, ainsi qu'un tas de problèmes qu'il ne faut pas sous-estimer.

En vérité, la ruralité est en perte de vitesse depuis des décennies, et le monde du Cheval d'orgueil, de Goupi mains rouges ou de La Horse n'existe plus qu'à l'état de vestiges.

Les rurbains qui arrivent s’intégreront moins à ces lieux qu'ils ne les transformeront. Ce n'est ni mal ni bien, il faut juste en avoir conscience.

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Lire:
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