vendredi 25 juin 2010

Le cimetière des technologies

Avec désormais plus d'un tiers de siècle au compteur et ayant passé la première partie de ma vie dans une de ces vieilles maisons de campagne où l’on ne jette rien, j'ai eu l'occasion de manipuler voir ou utiliser un assez grand nombre d'objets, des plus anciens oubliés là jusqu’aux plus récents.

Cette expérience m'a inspiré ce dont je vais parler aujourd'hui, à savoir la place impressionnante qu'ont prise les applications concrètes de la science dans nos vies, leur perfectionnement croissant et la vitesse à laquelle elles sombrent dans l'obsolescence, ces technologies devenues dépassées peuplant chaque jour un peu plus ce que j'appelle (avec une ironie un peu facile) le cimetière des technologies.

Les générations précédentes (je pense à celles de mon père et de mon grand-père) avaient un rapport aux objets différent du nôtre. On y trouvait en effet un grand nombre de gens qui démontaient et réparaient un objet quand il ne fonctionnait pas ou plus, qui « regardaient sous le capot », parfois complétaient ou amélioraient ledit objet à leur guise.

Plus qu’une question de personne ou de mode de vie, ce rapport était dû à une question de technique. Jusqu’à une date récente, le fonctionnement des objets se voyait ou s’appréhendait plus facilement. Il était en effet généralement basé sur la mécanique, sur une utilisation simple de l’électricité ou de matériaux plus facilement accessibles ou manipulables (ainsi on utilisait aussi beaucoup plus le métal que le plastique).

Tout cela impliquait que quelqu’un d’un peu habile pouvait changer une pièce lui-même, voire, s’il était équipé, souder, fondre, rabouter, rebrancher, etc. Il était plus évident d’être bricoleur qu’aujourd’hui.

En effet, l’ère du plastique et surtout de l’électronique ont induit un premier changement des choses. Les nouveaux objets, moins chers et moins résistants sont plus hostiles : il est impossible de réparer un objet en plastique, et on est désespérément démuni devant un circuit électronique qui ne fait pas ce que l’on souhaite.

Du coup, en cas de panne, les seules solutions sont l’appel au spécialiste, et encore plus souvent le remplacement de l’objet défectueux.

Finies les machines à laver que l’on réparait soi-même et qui repartaient pour dix ans, terminés les moteurs de voiture retapés à la main, exit les radios remontées dans le garage...


Cette augmentation de la technicité et ce côté « boite noire » nous rend plus vulnérables, plus dépendants aussi de ce que Virgil Gheorghiu appelait les « esclaves techniques », dont on ne peut plus se passer et qu’on ne maitrise plus.

L’étape suivante dans cet éloignement entre l'objet et son usager a été la généralisation du principe de « facility » au sens anglais, l’objet disparaissant derrière son usage, et l’usager payant quelqu’un ou utilisant quelque chose pour faire ce qu’il aurait jadis fait lui-même.

Ainsi le bois que l’on coupait puis rentrait pour l’hiver est remplacé par l’électricité immatérielle que l’on utilise à volonté.

Ainsi l'on mange des plats déjà préparés au lieu de se frotter aux ingrédients bruts.


Ainsi les locations de matériel et de moyens de transport non individuels se développent (vélibs de Paris et de province, voitures en leasing).

Ainsi l’on écoute de la musique lue directement sur internet, affranchie de tout support.

Ainsi on ne fait plus d’albums photos (qu’on ne développe plus soi-même) mais on les stocke sur un site internet, etc.


Ce qui m’amène à la dernière grande étape de ce mouvement qui est le passage à l’ère numérique, qui fait tout converger vers le réseau internet et les outils interconnectés.

Internet nous permet en effet de tout sous-traiter : livraison, photos, musiques, films, voyages, livres, téléphone, etc. Pour gérer tout cela, on n’a plus besoin d’équipements particuliers, plus besoin de se déplacer, plus besoin de rencontrer. A priori on peut tout faire via ce qui est devenu l’objet ultime, l'ordinateur connecté.

Le revers est évidemment une dépendance accrue et la disparition de tout un tas de savoirs, la fin d’une forme d’autonomie. Faut-il le regretter ? Difficile de répondre, mais la littérature et le cinéma sont hantés par des histoires où la civilisation technique s’écroule, révélant des hommes de nouveau nus face au monde.

Indépendamment de ces aspects un peu « philosophiques », il est frappant de constater à quel point la progression de la technique s’est accélérée, l’obsolescence étant de plus en plus rapide, et touchant parfois des standards avant qu’ils n’aient eu le temps de s’imposer.

Je vais illustrer cette tendance à mon échelle, en prenant l’exemple des supports utilisés pour écouter de la musique, voir des films et stocker des données informatique.

Si l’on fait abstraction du cylindre initial, le premier support musical à être popularisé a été le disque. D’abord en cire puis en vinyle, il a connu divers formats. Dans mon enfance, les standards de disque étaient les 33 et 45 tours.

J’ai vu des 16 tours et des 78 tours chez ma grand-mère, mais ils étaient déjà dépassés et impossibles à lire sur un équipement « moderne » de l’époque.


Le support phare de ma jeunesse était toutefois la cassette audio, la musicassette, au format compact, robuste, et surtout ré-enregistrable à souhait : à l’époque de mes petits moyens, la copie était en effet reine !

J'ai également pu rencontrer l’ancêtre de la cassette, la bande magnétique en rouleau, lue sur des lecteurs spéciaux par mes professeurs d’anglais.


A cette époque-là, la micro-informatique balbutiante connaissait la disquette « molle » de 5 pouces ¼, remplacée ensuite par la nouvelle disquette 3 pouces ½, plus petite et rigide, et dont la capacité fut d’abord limitée à 720 Ko, avant de passer à 1,4 Mo (on pouvait toutefois « ruser » et transformer une 720 en 1,4 Mo en la trouant judicieusement...).

Quant aux films, il fallait aller au cinéma ou attendre leur diffusion sur le petit écran pour les voir. On pouvait toutefois déjà faire ses propres films avec les caméras super 8.

Les années 80 virent deux importants changements.

La première nouveauté fut le Compact Disc, premier pas de la numérisation en marche. Ce nouveau support, vendu comme inusable (belle blague, mais tout le monde y a cru à l’époque), a mis une bonne décennie à tuer le vinyle, avec lequel il a longtemps cohabité.

Le transfert des œuvres du format analogique au numérique a été long et inégal, et je me souviens des trois formats désignant les parties du processus. AAD indiquait une simple numérisation du support d’origine (souvent avec souffle ou craquements de disque reproduits sur le CD !), ADD impliquait une phase de remasterisation, c’est-à-dire un travail de « nettoyage » de l’œuvre originale (donc restauration de l'œuvre et suppression des bruits parasites), et DDD faisait référence à un travail 100% numérique.

La cassette audio mit plus de temps à disparaitre. Quelques challengers furent proposés, qui moururent en route. Si le Minidisc existe encore, il est peu utilisé en occident (il semblerait qu’il ait eu plus de succès au Japon), et les alternatives à la musicassette ont fait long feu.

La cassette DAT, première tentative, n'a pas touché le grand publie. Elle a été reconvertie pour un usage professionnel (parfois informatique).

Par contre, plus personne ne se souvient de la cassette DCC, pourtant lancée à grand renfort de publicité en 1992 (les lecteurs étaient compatibles avec la cassette existante) pour être piteusement abandonné quelques années plus tard.


Parallèlement au compact disc apparut le magnétoscope. Cet équipement engendra une véritable révolution, car il permettait à tout un chacun de voir chez lui les films de son choix, achetés ou loués, et ça quand il le voulait. On pouvait également regarder la télévision en différé grâce à sa fonction d’enregistrement. Aussi le succès fut-il énorme.

Au début cohabitèrent cependant plusieurs formats de cassette (bien sur incompatibles entre eux), avant que le VHS ne finisse par s’imposer (du moins en France) et par reléguer ses concurrents au rayon obsolète.

Un autre support apparut à l’époque, le vidéodisque ou laserdisc, mais son encombrement (il faisait la taille d’un 33 tours) son prix, sa capacité limitée, le fait qu’on doive changer de face comme pour un vinyle et surtout l’impossibilité d’enregistrer soi-même, grand atout du magnétoscope, l’empêchèrent de connaître le plein succès.

De son côté l’informatique découvrait le CD-Rom, les lecteurs zip (sortes de super disquettes), suivi par les CD ré-inscriptibles et les clés USB, qui reléguèrent enfin la bonne vieille disquette aux oubliettes.

La principale révolution était toutefois à venir. Je parle bien sur de l’ère de la numérisation dans laquelle nous sommes entrés et qui fait peu à peu converger tous les supports vers des formats informatiques et une interconnexion généralisée.

Après avoir tué l’analogique (vinyle, cassette et maintenant radio et ondes hertziennes) le numérique et l’informatique se sont invités partout, et désormais on peut écouter de la musique, voir des films, consulter ses mails, stocker ses photos et téléphoner via un média unique, l’ordinateur, branché sur le réseau internet.

Les capacités de stockage semblent infinies, de même que les applications possibles. L’informatique pénètre tous nos objets, qui deviennent de plus en plus « intelligents », qu’il s’agisse de l’électroménager, des voitures, des téléphones ou d’autre chose, mais qu’on peut de moins en moins maitriser ou même comprendre.

Quand je regarde derrière moi, que je me souviens des voitures à starter, des bricolages électriques de mon père (notamment l’ajout d’un bouton de démarrage sur une voiture !), des cafetières métalliques à étages, des mange-disque, des yaourtières, des télévisions à antenne « râteau » aux écrans bombés et sans télécommande, des téléphones à cadran, des brosses à vinyle pour nettoyer les disques, des cabines téléphoniques à pièces puis à carte, des filtres à écran sur des ordinateurs pourvus d’un bouton « turbo », des appareils photo polaroids, des minitels 1 et 2, des composteurs SNCF orange qui trouaient les billets dans un « clac » sonore, ainsi que tous les objets déjà obsolètes à ma naissance, je me dis que le monde va vite, que le mouvement technologique est vertigineux et…que je vieillis !

2 commentaires:

  1. C'est une article très bien fait!
    J'ai eu l'occasion de apprendre beacoup de choses neuves!
    (Pardonne-moi mes errore de grammaire, je ne suis pas francophone...)
    Bravo!

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