mardi 5 juillet 2016

Mon aperçu de la littérature afro-américaine (1): introduction

En 2008, Barack Obama devenait le 44ième président des États-Unis d'Amérique, la première puissance mondiale depuis plusieurs décennies.

Cette élection a constitué un événement majeur dans le sens où, pour la première fois, un Américain ayant des origines africaines accédait à la magistrature suprême.

On pourrait d'ailleurs généraliser ce cas à l'ensemble du monde occidental, même si la comparaison serait un peu boiteuse (en effet, la présence noire est postérieure à la naissance des états européens, tandis que les Afro-Américains sont une partie constitutive des États-Unis depuis les origines de ce pays).

Dans cette nouvelle série de posts, j'évoquerai des auteurs et/ou livres produits par des membres de cette singulière communauté. Et pour commencer, je vais parler un peu de son histoire.

Traite et esclavage

Tout d'abord précisions ce qu'on appelle Afro-Américain.

C'est une personne dont au moins un ascendant fut un esclave africain déporté aux États-Unis, et -surtout- qui en possède le phénotype.

Ainsi, beaucoup de Noirs américains ne sont pas des Afro-Américains. C'est notamment le cas des très nombreux Noirs venus de la Caraïbe ou de l'Amérique latine, même si ceux-ci partagent l'héritage de la traite.

C'est aussi le cas des immigrés, de plus en plus nombreux, qui viennent d'Afrique subsaharienne. Le plus célèbre de ces derniers est le père kenyan de Barack Obama, qui étant Américain par sa mère blanche, n'est donc pas issu de la communauté dont je parle aujourd'hui.

L'événement fondateur que fut la traite change complètement le rapport au pays.

Alors que le migrant européen venait en Amérique à la recherche d'une vie meilleure, le migrant africain était arraché à sa terre par d'autres pouvoirs africains, vendu à des négriers européens, puis revendu comme esclave à son arrivée.

Alors que l'Européen emmenait avec lui ses racines, sa religion, ses souvenirs et son nom, l'identité de l'Africain était brutalement effacée, et tout ce qui le constituait dans sa vie d'homme libre était supprimé par la force.

Il devenait Américain malgré lui, sans vraiment l'être d'ailleurs puisqu'aux yeux de ses maitres et de la loi il était l'équivalent du cheval de labour ou du chien de chasse importé d'Europe.

Ce schéma fut la règle sur l'ensemble des Amériques, où, à l'exception des extrémités trop froides et trop vides et des pays à fort peuplement indigène comme le Pérou ou le Mexique, on fit venir des Noirs d'Afrique, jugés mieux adaptés au climat, et aussi peut-être plus faciles à repérer et contrôler.

Dès le début, les États-Unis se singularisèrent toutefois, dans le sens où il y exista très tôt un courant antiesclavagiste.

Certains états interdirent en effet cette "institution particulière", comme le Vermont dès 1777 ou la Pennsylvanie quelques années plus tard, cette dernière en grande partie grâce au lobbying des Quakers.

Une autre caractéristique, qui va à rebours des idées reçues, était que les Noirs y mourraient globalement moins qu'ailleurs, moins qu'à Saint-Domingue ou au Brésil par exemple, et aussi que la taille des exploitations était souvent plus petite.

Enfin, au contraire d'autres pays et surtout des îles de la Caraïbes, les Blancs furent toujours majoritaires aux USA, le plus haut pourcentage de Noirs dans le pays ayant été de 20%, aux alentours de 1790.

Ces conditions, majorité blanche et petites exploitations, entrainèrent un métissage assez fort, métissage imposé puisque les couples interraciaux étaient bannis et que les Noires étaient souvent la cible de viols, qu'ils soient perpétrés par leurs maitres ou par d'autres Blancs.

On estime ainsi qu'aujourd'hui les Afro-Américains ont tous de 10 à 20% de gènes européennes. La mode du profilage génétique permet de vérifier cette assertion (au grand dam de certains d'ailleurs).

Un métissage eut également lieu avec l'autre population paria des États-Unis, les Amérindiens, que ce soit dans le cadre de plantations (certains Indiens étaient eux-mêmes esclavagistes) de contacts pionniers ou d'intégration d'Africains en fuite aux tribus.

Ainsi plusieurs célébrités afro-américaines (Tina Turner, Jimi Hendrix, Chuck Berry...) revendiquent du sang indien. Et comme pour les Blancs, cette ascendance est majoritairement cherokee.

Au début du XIXième les voix contre la traite négrière commencèrent à se faire plus fortes, et le Royaume-Uni, alors le maitre incontesté des océans, mit cette pratique hors-la-loi, décidant d'arraisonner tout navire porteur de bois d'ébène.

Pour contourner cette interdiction, les planteurs firent alors appel à la contrebande, ils tentèrent de faire procréer leur main d'œuvre comme un cheptel humain (il y eut même apparemment des "nègres étalons" que l'on se prêtait), ou encore ils achetèrent des esclaves noirs dans la Caraïbe, prolongeant le système tant que c'était possible.

Résistance, guerre civile américaine et abolition

Il est important de noter que les Afro-Américains ne se résolvaient pas tous à leur sort et qu'ils mirent en œuvre dès le début des résistances.

Elle pouvaient être de différents types.

Certains se suicidaient, des mères avortaient plutôt que de donner la vie à un esclave, et mille et une ruses permettaient de contourner les règles et les ségrégations.

Il y eut aussi des révoltes, ouvertes et violentes ou plus discrètes, des tentatives de création d'enclaves noires indépendantes comme aux Antilles ou en Amérique latine.

Et il y eut enfin la fuite vers les états non esclavagistes. Avec le temps, celle-ci se développa et un véritable réseau se mit en place, composé de routes tenues secrètes, avec des points de chute et des gens qui aidaient les fuyards au péril de leur vie.

Puis vint la Guerre de Sécession, dont l'un des enjeux était l'abolition de l'esclavage et consécutivement le choix du modèle à appliquer dans les nouveaux états de l'Ouest.

Je dis bien l'un des enjeux parce qu'il ne faut pas imaginer les états confédérés comme des endroits où chaque homme avait des esclaves derrière lui: en vérité, seulement 4% des 8.000.000 de Blancs sudistes possédaient des esclaves.

Quand la guerre éclata, plusieurs Noirs voulurent s'engager pour en découdre et gagner leur liberté, et malgré la répugnance des armées, certains parvinrent à convaincre les nordistes de leur créer des régiments. L'histoire de l'un d'entre eux est racontée dans l'émouvant film Glory.

Cette guerre longue et meurtrière finit par se terminer par la victoire du nord. L'esclavage fut alors aboli et les Afro-Américains devinrent en théorie des Américains comme les autres.

Migrations internes, ségrégation et relations inter-communautaires

Une fois la guerre finie et devant le non respect de la promesse de "40 acres et une mule" pour chaque esclave libéré, la plupart des citoyens noirs se trouva dans une situation extrêmement précaire.

Une partie décida de créer son propre monde (avec notamment des villes noires), une partie finit par travailler pour les anciens maitres, et un très grand nombre émigra vers le nord, à la recherche d'emploi et de meilleures conditions de vie.

Hélas pour eux, si l'esclavage n'y avait pas cours, les préjugés étaient les mêmes, et discrimination, violence et vexations devinrent le lot de ces malheureux qui découvrirent que là-bas aussi ils étaient des citoyens de seconde zone et semblaient devoir le rester ad vitam aeternam.

D'ailleurs chaque nouvelle vague de migrants, aussi pauvres et incultes soient-ils, finissait par s'acclimater au pays et par les dépasser, les reléguant toujours à la dernière place. Et ces nouveaux Américains s'empressaient aussi de s'affirmer aux dépens de leurs compatriotes afro-américains.

Pendant la guerre de Sécession, les célèbres émeutes de New York qui dégénèrent en véritables pogromes anti-Noirs en sont l'exemple le plus connu.

La principale motivation de cette violence était le refus par les nouveaux arrivants (notamment Irlandais) de la concurrence de ces migrants de l'intérieur que constituaient les affranchis.

Dans le sud, la ségrégation devint le régime ordinaire, que les ex-confédérés maintenaient par l'intimidation et la terreur. C'était la période des lois Jim Crow et du Ku-Klux-Klan, des lynchages et de la stricte séparation.

Dans tout le pays, des quartiers entiers étaient physiquement interdits aux Noirs, toute transgression étant extrêmement périlleuse pour tout Noir s'y risquant.

Dans certaines villes, dites sundown towns, il était même explicitement dit que leur présence au coucher du soleil leur vaudrait la mort...

C'est ainsi que du nord au sud des États-Unis se mirent en place des ghettos, sortes de villes noires dans la ville, pauvres et marginalisées, qui commerçaient avec le monde extérieur via des intermédiaires, souvent juifs, et qui devaient se contenter des miettes du rêve américain.

Constat sans appel: à partir des années 60 les flux migratoires afro-américains se sont inversés, les Noirs retournant désormais vers le sud, comme si dans le pays entier c'était la même chose.

Affirmation et révolte

Durant de long siècles, les Noirs rasèrent donc les murs et vécurent dans l'ombre où les reléguait le reste de la population.

Mais certains tentaient toutefois d'améliorer leur sort ou d'imaginer un destin plus favorable sous d'autres cieux.

Citons Marcus Garvey, qui fut le premier à imaginer et organiser le retour des Noirs en Afrique, ou W. E. Du Bois qui fut co fondateur de la NAACP, la célèbre association dont le but était et est encore aujourd'hui d'améliorer le sort des Américains de couleur.

D'autres choisirent l'exil, souvent en Europe comme ces nombreux artistes venus chercher une société plus color blind à Paris.

Mais c'est à partir des années 60 que les Afro-Américains essayèrent de vraiment faire bouger les choses, de sortir du placard et de s'assumer en tant que citoyens complets, avec leur culture et originalité.

Le mouvement des droits civiques emmené par le charismatique Martin Luther King, tenta de faire tomber les sinistres lois ségrégationniste, ce qui lui valut la mort.

Malcom X crut trouver dans la secte Nation of Islam puis dans le sunnisme la religion originelle de son peuple et un motif de fierté (le pauvre ignorait sans doute l'ampleur des traites orientales).

Les Black Panthers, quant à eux, prônaient un séparatisme et la création d'un état noir.

L'heure était à la fierté, avec une africanisation des looks (coupe afro, imprimés léopard, etc.), les films de la Blaxploitation, le festival de Wattstax ou le "I'm black, I'm proud" de James Brown, et avec des artistes ou sportifs engagés comme Mohamed Ali, les coureurs Tommie Smith et John Carlos.

Depuis, la vague d'optimisme est retombée.

D'un côté, malgré les succès bien réels de la déségrégation officielle et des politiques de rattrapage engagées par Washington (affirmative action) les Afro-Américains continuent de squatter les couches basses de la société et de se faire doubler par les migrants qui les suivent, même lorsqu'ils ne sont pas blancs: le succès des Asiatiques et d'une part croissante des Latinos le souligne bien.

De l'autre, les retrouvailles fantasmées avec l'Afrique n'ont pas eu lieu ou bien furent celles de la désillusion.

En effet, les Afro-Américains qui tentèrent de s'installer sur le continent de leurs ancêtres s'y firent souvent plumer, s'aperçurent qu'ils ressemblaient bien plus à leurs compatriotes blancs qu'aux Africains, et que très souvent ces derniers méprisaient les descendants d'esclaves métissés qu'ils étaient devenus.

Et d'autre part, eux-mêmes peuvent être très amers vis-à-vis de la réussite de migrants africains venus s'installer aux US et s'en sortant mieux qu'eux-mêmes.

On dit ainsi que c'est seulement grâce à son épouse qu'Obama a gagné le vote afro-américain.

Une anecdote rapportée par l'écrivain franco-congolais Alain Mabanckou est très révélatrice sur ce rapport entre les Noirs des deux côtés de l'Atlantique.

Alors qu'il enseignait aux US, il raconte avoir un jour été très violemment pris à parti par un ami afro-américain un peu ivre. Ce dernier lui reprochait avec haine d'avoir vendu ses frères puis d'être venu lui piquer son travail sans honte ni remord alors que lui-même vivait comme un chien.

Une connaissance sénégalaise me raconte avoir vécu un peu la même chose avec une Guadeloupéenne.

Et puis au sein même de la société américaine, les préjugés ont-ils vraiment disparu? En fait, tout comme chez nous, les stéréotypes ont la vie dure, et parfois se réinventent.

Le combat de boxe Johnson-Jeffries est une illustration intéressante de ces évolutions.

Celui-ci eut lieu en 1910 à l'instigation de l'ex-champion blanc James Jeffries, qui entendait démontrer la supériorité intrinsèque d'un Blanc sur un Noir, y compris sur le plan physique, ce qui était alors une opinion couramment admise.

Malheureusement pour tous les racistes et contre toute attente, il se fit laminer par Jack Johnson. Le film du combat a été interdit dans plusieurs états et la nouvelle entraina nombre de lynchages, mais la stupeur fut grande chez les Blancs.

Depuis lors, on a changé d'extrême et énormément de gens sont convaincus de la supériorité physique naturelle des Noirs dans le domaine sportif.

Une culture et une position à part

Tout ce vécu particulier a fait des Afro-Américains une communauté singulière au sein des États-Unis.

On peut comparer leur sort à celui des indigènes, mais ces derniers avaient tout de même un lien physique avec leurs origines, ils étaient sur leur sol et purent garder une partie de leurs racines. Même ostracisés, méprisés et décimés, ils savent d'où ils viennent.

A contrario, les Afro-Américains ont perdu ce lien et leurs souvenirs commencent en Amérique. Cet aspect-là, ainsi que leur marginalisation originelle et permanente, font de ce groupe une composante vraiment à part de la population des États-Unis, avec sa propre vision de l'histoire, son héritage et sa culture.

Sur un aspect purement pratique, la ségrégation de droit ou de fait les obligea longtemps à se ménager une existence parallèle.

Ils durent notamment s'organiser pour occuper l'espace qui leur était laissé, s'y déplacer, y communiquer, y loger, y vivre.

En fait, une espèce de double de la société américaine exista aux USA dès l'esclavage, se modernisant et évoluant en parallèle au reste du pays, tout en restant invisible aux dominants.

Et à l'intérieur de cette société du ghetto, certains Afro-Américains parvinrent à se faire des situations enviables, toutes proportions gardées.

Plus tard, lorsque cette sous-bourgeoisie commença à vouloir goûter au mode de vie moderne et notamment au tourisme, elle dut inventer ses propres outils.

C'est ainsi que fut créé le Negro Motorist Green Book, un guide spécifique qui indiquaient les endroits à éviter, et a contrario les aires de repos, stations service, hôtels ou restaurants servant les Noirs.

On associe aussi souvent une religiosité spécifique aux Afro-Américains. Leur christianisme est vécu de façon très intense, la transe intervient dans nombre de leurs cérémonies, et beaucoup de leurs pasteurs sont des showmen qui semblent littéralement habités par Dieu.

Le parallèle avec la sensibilité africaine et les cultes originaux est évident, même si toute référence au panthéon d'avant la déportation a généralement disparu aux USA.

(Il existe néanmoins quelques poches vaudouisantes, surtout dans le sud et dans les communautés d'ascendance caribéennes, ainsi que des personnages qui peuvent se rapprocher des rebouteux ou des gens un peu sorciers de nos campagnes).

L'autre domaine d'excellence est bien évidemment la musique. Car c'est clairement dans ce domaine que l'apport afro-américain à la culture nationale puis mondiale est le plus marqué.

S'appropriant les instruments et le répertoire de leurs maitres et voisins blancs ou amérindiens, les Noirs américains en firent quelque chose de nouveau, où certains musicologues retrouvent des harmonies et gammes de l'Afrique de l'ouest.

Chansons des champs de coton, negro spirituals, blues, funk, soul, rap...le nombre d'expressions musicales qu'on leur doit est énorme et les styles sont toujours novateurs et inventifs.

En dehors de ces domaines, auxquels d'ailleurs on réduit trop souvent la culture afro-américaine, il existe d'autres spécificités, que ce soit la nourriture, les formes linguistiques telles que l'Ebonics ou d'autres détails comme les jeux de cartes tels le tonk dont il existerait une variante afro-américaine (selon Toni Morrison).

En conclusion, la communauté des Noirs américains est bien une partie constitutive des USA, à la culture riche, originale et universellement reconnue.

Malheureusement, sa pleine intégration au pays reste problématique: malgré de considérables avancées et une présence très ancienne, il continue à y avoir une "question noire" aux États-Unis, des tensions et des soucis particuliers, comme l'actualité vient régulièrement nous le rappeler.

Je vais dans un post à venir évoquer la littérature afro-américaine à laquelle je me suis frottée.

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