vendredi 11 avril 2014

Nauru

La première fois que j'ai entendu parler de l'île de Nauru, c'était pendant un cours d'anglais à l'IUT. Je ne me souviens plus exactement de quoi il était question, mais je me rappelle encore d'une voix enregistrée commençant son histoire par "Landing in Nauru...".

J'ai retrouvé cette île bien plus tard, dans un reportage télé sur son histoire édifiante, puis j'en ai de nouveau entendu parler lors de la crise de Crimée. C'est cet évènement qui m'a inspiré ce post.

Introduction

Nauru est une petite île du Pacifique (21,3 km²), située grosso modo à l'intersection du parallèle supérieur de l'Indonésie et d'un méridien traversant la Nouvelle-Zélande.

Très isolée et peuplée de moins de 10.000 habitants, la plupart de souche micronésienne ou mélanésienne, elle est considérée comme la plus petite république du monde.

Son histoire est assez classique de la région.

Peuplée d'indigènes divisées en tribus, elle a ensuite été "découverte" par des navigateurs européens, puis colonisée et évangélisée (aujourd'hui 2/3 des Nauruans sont protestants, 1/3 catholiques).

Les premiers tuteurs de l'île furent les Allemands, qui la perdirent pendant la première guerre mondiale, en même temps que le reste de leur empire.

Elle échut alors à l'Australie, connut une brève -et douloureuse- période japonaise pendant la seconde guerre mondiale, avant d'accéder à l'indépendance en 1968.

Le pays du phosphate

Mais la caractéristique majeure de Nauru, celle qui la distingue de ses voisins et rend son histoire singulière, c'est qu'elle contenait un gigantesque gisement de phosphate.

Découvert au début du XXième siècle dans l'intérieur des terres, il fut tout d'abord exploité par les puissances colonisatrices, puis par l'état nauruan à partir de l'indépendance.

Cette ressource abondante permit au pays d'atteindre un niveau de vie exceptionnellement élevé. A l'instar du pétrole pour d'autres états, la rente du phosphate assura longtemps au pays un PIB colossal, Nauru ayant même en 1974 le deuxième PIB par habitant de la planète.

Les premières années d'indépendance furent fastes, avec une consommation frénétique de biens importés et l'adoption de modes de vie occidentaux: voitures, climatisation, suréquipement...

L'état, de modèle dirigiste, dépensait alors sans compter, multipliait les investissements immobiliers à l'étranger, allait jusqu'à créer sa propre compagnie d'aviation (pour un pays de 9.000 habitants !).

Puis arrivèrent les années 90, et avec elles le tarissement du gisement.

Bien que cet événement ait été prévu depuis longtemps, le pays fut néanmoins pris de court.

Une gestion des finances publiques calamiteuse et court-termiste, la corruption et le détournement de fonds, l'absence de vision entrainèrent Nauru dans une spirale infernale.

Les biens acquis par les gouvernements furent vendus un par un pour éponger des dettes grandissantes, puis finalement ce fut la faillite.

L'ère de la survie

Ainsi, après avoir connu le paradis, les nauruans se retrouvèrent brusquement en enfer.

Les biens de consommation devinrent brutalement inaccessibles, des années d'excès en tout genre firent exploser les problèmes de santé (l'obésité et le diabète se généralisèrent, l'espérance de vie se mit à chuter), la courbe du chômage s'affola et la fin de l'exploitation minière révéla une île ravagée d'un point de vue écologique.

Devant un tel désastre, les gouvernements qui se succédèrent se mirent à tout tenter pour renflouer les caisses, recourant à des moyens pas toujours recommandables.

Ils commencèrent par porter plainte contre les anciens colonisateurs pour avoir détruit leur île avec l'extraction du phosphate, pour laquelle ils n'avaient évidemment pas demandé d'autorisation.

Ensuite, ils devinrent un des nombreux états blanchisseurs d'argent du globe.

Puis ils se mirent à vendre leur nationalité à qui voulait bien payer : de nombreux mafieux se ruèrent sur cette opportunité.

Un autre moyen plus original de récupérer de l'argent fut de monnayer leurs voix dans les organismes internationaux.

Ainsi, Nauru est l'un des rares états à reconnaitre Taïwan (qui apparemment possède une ambassade sur l'île !).

Ils ont également vendu au Japon leur soutien dans leur demande de relancer la chasse à la baleine.

Et ils ont reconnu, en échange de plusieurs millions de roubles versés par Moscou, l'indépendance de l'Ossétie du sud et de l'Abkhazie.

La dernière source de revenu trouvée par Nauru fut d'accepter de sous-traiter la gestion de l'immigration clandestine de leur ancienne métropole.

Celle-ci a en effet ouvert des camps sur l'île, où sont détenus les candidats à l'installation en Australie mais qui sont gérés, moyennant finance, par les nauruans.

Cette politique étant contestée en Australie comme à l'extérieur, cette importante source de revenus devrait néanmoins finir par échapper elle aussi à Nauru, qui devra prendre de nouvelles mesures pour essayer de s'échapper de la situation dramatique dans laquelle elle est tombée.

Parabole?

Cette histoire m'a parue édifiante par l'exemple qu'elle donne: un pays riche de ressources qui flambe tout sans vraiment réfléchir au lendemain, jusqu'à atteindre un point de non retour après lequel tout le monde tombe dans la misère.

Difficile de ne pas faire le parallèle avec un certain discours sur notre planète...

vendredi 10 janvier 2014

Enfant de la télé

Je fais partie de la dernière génération des « Enfants de la télé ».

En disant cela, je ne fais évidemment pas référence à l’émission du même nom. Celle-ci était intéressante du temps où elle était en deuxième partie de soirée sur la 2, avant de devenir un grand Barnum en arrivant sur la 1.

Non, je veux en fait parler de la place qu’a eue ce média dans notre société entre le milieu des années 60 et la fin des années 80.

C'est en effet pendant cette période que la télévision a connu son apogée et qu'elle est devenue le média numéro 1, prenant une place prépondérante dans notre mode de vie et marquant ceux qui comme moi, ont grandi à cette époque.

Aujourd’hui encore, la télé continue de dominer l'audiovisuel. Son contenu s'est enrichi, elle offre une très grande variété de chaines et d’abonnements possibles, mais la façon de la regarder s'est radicalement modifiée par rapport à mon enfance.

La situation a commencé à changer à partir de l'apparition du magnétoscope, quand il fut désormais possible de regarder une VHS au moment où on le désirait, qu'on l'ait enregistrée soi-même, achetée ou louée.

Cette évolution a continué avec le DVD et le Blue-Ray, avant que ce mode de visionnage soit lui-même dépassé par le développement d'internet.

Tout cela est très éloigné du contexte dont je parle.

A l'époque, la première caractéristique de la télévision était une offre limitée. Il n’y avait en effet alors que trois chaines, qui ne diffusaient pas toute la journée, la célèbre
« mire » indiquant que les programmes étaient terminés (et aussi les grèves et les pannes techniques).

Ces trois chaines étaient toutes issues de l'ORTF (Office de Radiodiffusion Télévision Française), l'organisme étatique qui gérait l’infrastructure comme le contenu de ce qui était diffusé.

Ce côté Service Public donnait une couleur particulière aux programmes.

Il y avait peu de publicité, pas vraiment de concurrence, un côté très amateur et des émissions qui n’auraient sans doute pas vu le jour dans un contexte plus concurrentiel.

De plus, chaque alternance entrainait des changements de personnel, et le poids de la politique, notamment de la censure, se faisait souvent sentir.

Plus tard apparurent les chaînes privées sur les canaux 4, 5 et 6.

Le 4 fut occupé par Canal+, dont la particularité était d'être payante et accessible grâce à un décodeur, à part quelques plages en clair.

Le 5 fut tout d'abord occupé par La Cinq, chaine codirigée par Silvio Berlusconi qui finit par faire faillite et être remplacée par alternativement par Arte et la Cinquième.

Le 6 fut occupé par M6, qui sut se créer une identité décalée et plus orientée jeunes et ainsi trouver sa place. Elle est aujourd'hui un poids lourd de notre audiovisuel.

Enfin, la première chaine fut privatisée en 1987, cette opération s'accompagnant de violentes polémiques.

Tout ça pour dire qu'avant l'apparition du câble et du satellite, les Français avaient à leur disposition seulement six chaînes, qui se réduisaient à cinq pour la majorité qui n'avait pas le décodeur de Canal+, voire à trois pour les zones où la Cinq et M6 n'étaient pas reçues pour des raisons techniques (zones rurales essentiellement).

La deuxième caractéristique de la télé de ma jeunesse était qu’il n’y avait aucun moyen d’enregistrer un film ou une émission pour la rejouer a posteriori.

Ceci impliquait que si l’on ratait un programme pour une raison x ou y, on n’avait aucune possibilité de le revoir tant qu'une des trois chaînes ne le rediffusait pas.

Et pour peu que l'émission, le film ou la série ne soit jamais rediffusée, le programme raté tombait dans l'oubli aussi surement qu'une représentation d'un artiste à laquelle on n'aurait pas pu se rendre.

Ce mélange de choix limité et du côté diffusion instantanée faisait que les programmes télé étaient une espèce de rendez-vous collectif, avec des millions de gens regardant la même chose au même moment.

Comme la météo, le programme vu la veille était un sujet de conversation, un point de ralliement, un rituel suivi par la masse des téléspectateurs de tout le pays. On avait aimé, on n'avait pas aimé, mais on avait vu et on en parlait.

Ce côté événement était valable pour les émissions et les films du soir, mais aussi pour les séries, les émissions de variété ou les jeux.

La premier passage à la télé d'un film attendu était un rendez-vous qu'on anticipait, presque aussi important que sa sortie au cinéma. Je me rappelle de la première diffusion des Dents de la mer ou de la série humoristique Palace par exemple, dont tout le collège parlait le lendemain.

De même, le mercredi, le soir après l’école, le dimanche matin ou pendant les vacances, des millions de têtes blondes se ruaient devant leur poste pour suivre L’île aux enfants, Croque-vacances ou Récré A2 et communier devant les aventures de Goldorak ou Candy.


Beaucoup d'ex-enfants qui ont connu cette époque où les images étaient plus volatiles et incontrôlées en ont gardé une forme de nostalgie. Ils sont attachés à ces programmes que l'impossibilité de revoir a rendu magiques dans leur souvenir.

C'est ce qui explique le succès des « 
Gloubi boulga nights » qui furent organisées quand ils atteignirent la trentaine, ainsi que la ruée sur les coffrets de séries qui firent (avant internet) les beaux jours de l'édition.

 
Enfin, en ce temps-là et contrairement à notre époque où chacun ou presque dispose d'un ou plusieurs écrans avec ses propres programmes, regarder la télé était un moment collectif.

On se réunissait à l'heure imposée autour du poste, et parfois il fallait arbitrer entre les désirs des uns des autres.


Pour les jeunes d’aujourd’hui qui grandissent à l’ère de la vision à la demande, tout cela semble bizarre, d’un autre monde. Je me souviens qu'un soir où nous regardions exceptionnellement un truc en direct, un de mes fils n'a pas compris que je ne puisse pas mettre en pause (!)

En ce qui me concerne, internet me permet de fouiller dans les méandres de mes souvenirs télévisuels et de retrouver avec émotion des programmes entrevus et/ou suivis avec plus ou moins de bonheur.


J'ai notamment remis la main sur beaucoup de séries dont je n’ai que de vagues images mais un souvenir très fort, comme l’Homme de l’Atlantide, l’Homme qui valait trois milliards, Galactica, V ou Silas.

Liens :

- sur les séries
- Le journal télévisé de votre naissance

dimanche 15 décembre 2013

Musique(7): Folk & country

Quand j'étais plus jeune, je détestais le bal musette, le flonflon, la musique populaire dite franchouillarde. Pour moi tout cela se rattachait aux beaufs, aux ringards, aux gros nazes bas du front, nappes à carreaux et rouge qui tâche, etc.

De même, la country et tous ses dérivés me semblaient extrêmement chiants et inintéressants. C'était la musique des conservateurs, des ploucs racistes.

Je ne jurais que par ce qui était "moderne", à savoir le Top 50 dans un premier temps (ne pas rire!), le hard rock dans un deuxième, puis d'une manière plus générale, le rock, pourvu qu'il ne soit pas "commercial", mot terrible qui valait condamnation pour n'importe quel artiste.

Bref, j'étais jeune, donc con, et à fond dans ce trip d'enterrer ses prédécesseurs et de rechercher l'absolu, le désintéressé, le "pur" dans la musique.

Puis j'ai grandi. J'ai commencé à aller un peu plus loin, à lire sur le sujet, à remonter les racines des influences de mes artistes favoris.

Cela m'a tout d'abord mené au blues, dont plusieurs titres étaient repris par quelques groupes ou chanteurs que j'aimais: Animals, Aerosmith, Led Zeppelin, les Doors...

Pendant un long moment, j'ai donc consciencieusement emprunté des CD dans la médiathèque où j'avais mes habitudes, découvrant John Lee Hooker, Rufus Thomas, Sonny Boy Williamson II, Howlin Wolf ou encore B.B. King et Muddy Waters. 
 
A mon grand regret à l'époque, je n'ai pas accroché plus que ça...cette musique était certes sympa, mais il lui manquait généralement quelque chose pour me parler, pour vraiment me toucher.

Le rock venant d’un mélange blues et country, et la country se prolongeant dans le folk, je découvris aussi cet univers du folk, dont les artistes connurent leur âge d'or à peu près à la même époque qu'une grande partie de mes musiciens favoris.

L'esprit folk me semblait intéressant, ce retour aux racines populaires de la musique, cette volonté de s'inscrire dans les chants simples du passé pour faire une musique engagée qui soit directe et sans fioritures.

J'écoutais donc Crosby, Still, Nash & Young, Joan Baez, Bob Dylan, etc.

Mais là encore, cette musique m’a laissé plutôt froid. Il faut dire que contrairement au blues ou au rock, le folk fait la part belle aux paroles. Et ces paroles, ben elles sont en anglais, et l'anglais chanté...ce n'est pas ma langue maternelle, c'est aussi bête que ça.

Il y avait aussi dans le folk pré cité un côté extrêmement politisé, dans le sens souvent simpliste du terme, qui m'a rapidement fatigué.

Les chansons à messages c'est bien, mais la musique c'est aussi quelque chose qui doit parler aux tripes, donner du plaisir, divertir. Bref, j'accrochai encore moins qu'au blues.

Toutefois, je continuai à creuser pour découvrir la riche histoire de la country américaine dont se réclamait les folkeux des seventies.

Cette musique résulte elle-même d'une fusion des mélodies apportées par les émigrants européens qui construisirent les USA.

On y trouve énormément de traditionnel anglo-saxon et irlandais (il semble que ces derniers ont été particulièrement populaires), des danses allemandes, polonaises et...françaises.

Via le Canada et la Louisiane, où naquirent les styles spécifiques cajun et zydeco, la musique populaire française a en effet marqué la country nord-américaine d'une façon étonnante et souvent méconnue de ce côté de l'Atlantique.

Cette découverte m'entraina logiquement vers l'écoute de musique québécoise et cajun.

La pop de la Belle Province me laisse généralement froid. A vrai dire, à part Lynda Lemay et son humour ravageur (par exemple ce titre fétiche pour moi), je la trouve en général aussi ennuyeuse que la musique irlandaise.

La musique de Louisiane m’a paru plus sympa, plus "noire" sans doute aussi. Beausoleil, Clifton Chénier & co m'ont un peu plus parlé, mais sans vraiment me conquérir.

Au final, après tous ces détours, je suis revenu à la source, c'est-à-dire à mon pays. J’ai vu que le mouvement folk avait également touché la France dans les années 70, produisant quelques groupes qui revisitèrent le patrimoine musical de l’Hexagone.

Étrangement, cette scène n’a pas vraiment émergé et reste aujourd’hui confidentielle, à l’exception des provinces périphériques à l’identité très forte, comme la Bretagne ou la Corse, omniprésentes quand on parle de folk français.

C’est d’autant plus dommage que la France possède un fond très riche et une longue histoire, mais on préfère en général écouter ce qui vient de l’extérieur.

Je suis aussi revenu vers des sonorités plus modernes en découvrant qu’il existait tout un courant, essentiellement américain, qui mêlait les rythmes et instruments des musiques traditionnelles à une énergie plus contemporaine, voire un esprit punk.

Plusieurs me séduisirent, comme Violent Femmes ou Sixteen Horsepower.

Que retenir de toutes ces pérégrinations musicales ? Plusieurs choses.

Tout d'abord la vérification d’une série de clichés qui disent qu’au fond il faut se méfier des étiquettes, que la musique se réinvente sans cesse et que les influences ne cessent de se mêler. Qui peut dire d’un morceau qu’il est blues ou country ? Qui peut dire d’où vient tel ou tel air ?

Le deuxième point concerne mes goûts. Je suis devenu plus tolérant, plus ouvert, moins dogmatique. C'est aussi dû à l'âge, mais le fait est que je fais maintenant "mon marché" de manière plus décomplexée, sans chercher l'arrière-plan des chanteurs.

Enfin, j'ai constaté que dans toutes les musiques traditionnelles que j’ai pu écouter, françaises, anglo-saxonnes ou autres (maghrébines, roumaines...), je retrouve des points communs, une espèce de mélancolie, une façon de chanter, une narration commune, que je comprenne la langue ou non.

Et ces styles me touchent de plus en plus. Même dans le musette honni j'ai parfois trouvé une forme de poésie touchante, comme lorsque l'accordéon pleure dans les chansons de Jacques Brel.

Quelques illustrations

- des titres rock qui m’ont fait écouter le blues
* Boom boom par les Animals et par John Lee Hooker
* Walking the dog par Aerosmith et par Rufus Thomas
* Bring it on home par Led Zeppelin et par Sonny Boy Williamson II
* Back door man par les Doors et par Howlin Wolf
* Where did you sleep last night par Nirvana et par Leadbelly

- De la musique de Louisiane
* Beausoleil : Cajun party
* Clifton Chénier : Zydeco sont pas salés

- Du néo-folk français
* Malicorne : Le luneux, Le bouvier
* Angelyn Thierry : La complainte de Mandrin

- De l’alternative country américaine
* Sixteen Horspower: Black soul choir, Sinner man

- Du traditionnel d'ailleurs
* Guillermo Portabales (Cuba) - El Carretero


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mardi 10 décembre 2013

Musique(6): Musique mécanique

Dans un précédent post, j'ai parlé des instruments de musique inventés au cours du XXième siècle. Je continuerai dans cette veine aujourd'hui en parlant d'un instrument qui m'a toujours fasciné: l'orgue de Barbarie.

Comme tous les orgues, cette étrange machine, qui existerait depuis le XVième siècle, fait partie des instruments à vent. C’est-à-dire que les sons qu’elle produit sont issus d’un passage d’air dans des tuyaux, et non de la frappe de cordes comme par exemple le piano.

Dans cette famille, elle se rattache au sous-groupe des instruments qui n’utilisent pas directement le souffle du musicien pour produire des notes, mais fonctionne avec de l’air envoyé par des soufflets.

Les autres orgues fonctionnent aussi sur ce principe, y compris les orgues d’église. D’ailleurs, avant la mise en place des souffleries électriques, un malheureux, caché dans la machinerie, devait y pomper de manière régulière pendant les offices ou concerts, et de sa constance dépendait la qualité de la musique produite.

Les cornemuses aussi fonctionnent sur ce principe : le musicien souffle pour remplir le sac d’air, et cet air est insufflé a posteriori dans les pipes de son instrument.

Dans le cas de l’orgue de Barbarie, les soufflets sont remplis à l’aide de la manivelle actionnée par le « musicien » (un bien grand mot ici).

En revanche, et c’est là où l’on touche au génie de l’instrument, cette manivelle ne fait pas que pomper comme pour un orgue classique. Elle « lit » aussi la musique, fidèlement restituée sans avoir besoin d'une dextérité particulière puisque la façon de tourner n’a d’influence que sur la vitesse d’exécution du morceau.

Cette musique a préalablement été codée sur une longue bande de papier cartonnée que la manivelle entraine à l’intérieur de l’appareil. Ce codage est effectué en transcrivant la partition en un ensemble de perforations.

Schématiquement, la position d’un trou (en ordonnée) indique quelle note doit être jouée, et la longueur de ce trou (en abscisse) la durée de cette note (noire, blanche, croche...).

Donc, lorsque la manivelle tourne, elle fait avancer la feuille dans l'orgue, et en fonction des trous, envoie l’air des soufflets dans le(s) tuyau(x) correspondant(s) pendant le(s) temps correspondant(s), produisant les notes souhaitées. La position suivante donne la ou les note(s) suivante(s) et ainsi de suite.

Ainsi, pour peu que le musicien tourne avec une vitesse constante, la mélodie est parfaitement reconstituée.

En fonction de la sophistication de l’appareil et du nombre de notes qu’il a à sa disposition, la musique qu’il peut jouer est plus ou moins riche et fidèle à l’original, mais bien souvent on peut simplifier un morceau et l’adapter à l'orgue de Barbarie.

Le son rendu peut sembler sommaire voire dissonant, mais il faut bien se rappeler qu’avant l’apparition puis la généralisation des tourne-disques et autres postes de radio, l’orgue de Barbarie constituait le moyen d'accès privilégié à la musique pour des millions de gens.

Via les organistes ambulants qui jouaient dans les foires et autres lieux publics, des mélodies ont ainsi pu circuler dans toute l’Europe et être ensuite reprises par d’autres musiciens. Certains compositeurs ont d'ailleurs déclaré que leurs morceaux ont touché les masses grâce à cet instrument.

Pour finir, on ne sait pas grand-chose sur l’origine du nom lui-même. Est-ce une façon de mépriser son côté populaire en l’opposant à la musique réellement jouée dont profitait seulement l’élite ? Cela vient-il comme le dit la légende d’un fabricant italien nommé Barberi ?

La seule chose dont on est sûr, c’est que ça n’a aucun lien avec les côtes de l’Afrique du nord, comme j’ai pu le croire au début.

Quelques liens sur le sujet :
- très intéressante vidéo d’un organiste

lundi 9 décembre 2013

La tête ou la main?

Le général Aussaresses est mort cette semaine.

Ce personnage peu ordinaire et son parcours m’ont inspiré le post d’aujourd’hui.

Aussaresses était un soldat, présent sur tous les terrains où la France s’est battue au XXième siècle : Résistance, Indochine, Algérie…

Extrêmement décoré, doté d’un grand courage physique, il est surtout connu pour son rôle dans la sinistre Bataille d’Alger(*), où il reconnaît avoir participé à la mise en place d’escadrons de la mort et aux opérations de police musclées pendant lesquelles la torture était essentielle.

Il a sous-entendu avoir été à l’origine de l’exécution sommaire de Larbi Ben M’hidi dans sa cellule à cette époque-là.

Contrairement à tant d’autres, le général n’a jamais rien renié et tout assumé, soulignant bien qu’il n’avait rien fait de son propre chef mais toujours agi avec l’aval de sa hiérarchie et des instances politiques de l’époque.

Cette constance ainsi que l’affirmation qu’il considérait qu’on avait eu raison de suivre cette politique lui ont valu une amende pour apologie de crimes de guerre, ainsi que sa radiation de la Légion d’Honneur par le président Chirac.

Toutes proportions gardées, on peut rapprocher son cas de celui de Joseph Darnand.

Celui-ci était également un homme d’action, un héros décoré des deux guerres mondiales . Après la Libération, l'écrivain Georges Bernanos dira que s’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944.

Mais Darnand est surtout resté dans l’Histoire comme le chef de la sinistre Milice de l’État français.

Lui aussi n’a jamais renié ce qu’il a fait.

A la fin de la guerre, lâché par un Pétain retors inquiet des revers allemands, il ne se priva pas de lui rappeler qu’à une époque celui-ci avait moins de réticences à le fréquenter et l’invitait même à déjeuner.

Et devant le peloton d'exécution il entonna encore le chant des cohortes, hymne de la Milice, avant d'expirer.

Ces deux personnages ne sont pas exactement sympathiques, mais tous deux nous posent une question essentielle.

Qui faut-il condamner, la tête ou la main ?

Le pouvoir qui a créé la Milice, le parlement qui a voté les pleins pouvoirs à l’armée en Algérie sont-ils plus ou moins condamnables que ceux qui ont mis les mains dans le cambouis (et en l’occurrence dans le sang) ?

Faut-il cracher sur ceux qui mettent « leur peau au bout de leurs idées », pour reprendre le titre de la biographie de Pierre Sergent, autre personnage sulfureux de la guerre d'Algérie, ou plutôt sur ceux qui disent ce qu’il faut faire de loin, depuis un bureau feutré et protégé où les conséquences de leurs actes ne les atteignent pas ?

Sans minimiser la gravité des horreurs perpétrées par Aussaresses, Darnand et consort, il me semble en tout cas bien facile d’en faire les boucs émissaires, dédouanant par leur condamnation tous ceux qui ne se sont pas directement salis sur le terrain en prenant les risques mais qui ont donné les ordres.

Je terminerai mon article par une petite citation de Paul Valéry que j’aime bien et qui va à merveille avec ce post : « Les guerres, ce sont des gens qui ne se connaissent pas et qui s’entretuent parce que d’autres gens qui se connaissent très bien ne parviennent pas à se mettre d’accord. ».







(*) Le film éponyme de Pontecorvo est absolument à voir.

Ce film coup de poing fut tourné dans l’Algérie fraichement indépendante par un cinéaste engagé et avec le soutien du révolutionnaire Yacef Saadi, qui fut lui-même l'un des acteurs de cette lutte à mort.

Factuel, douloureux, exposant les théories appliquées sans faire l’impasse sur les ambiguïtés des uns et des autres, il reste une œuvre majeure et bien des scènes en sont marquantes.

Ironie du sort, le réalisme de ce film dénonciateur en a fait un objet d’études pour les écoles militaires du monde entier (on rapporte que Georges Bush Jr l’aurait visionnée avant l’invasion de l’Irak).

vendredi 22 novembre 2013

Vie professionnelle (3) - La Sainte Sous-Traitance (2): Dérives

Dans le précédent post, j'ai évoqué l'irrésistible essor de la sous-traitance mondialisée qu'a connu le monde ces dernières années. Dans cet article je vais parler de la face sombre du phénomène.

Sous-traitance "idéologique"

L'appel d'air financier et la souplesse donnée par l'externalisation a entrainé ce qu'on peut considérer comme une sous-traitance idéologique: pour certains, sous-traiter semble être devenu une sorte de panacée servie à toutes les sauces.

On externalise des pans entiers du cœur de métier de l'entreprise, confiant à des prestataires des fonctions stratégiques, notamment dans le SI des entreprises, déléguant la gestion de ses pièces essentielles et de la matière grise associée à des acteurs extérieurs.

On externalise pour baisser les coûts, mais aussi, du moins en France, pour préserver les statuts de ceux qui sont "en fixe", de la même façon qu'on a recours à l'intérim.

Ce petit calcul fait cohabiter au sein des entreprises deux populations, les internes et les externes, qui font censément le même travail, mais pour des salaires et dans des conditions radicalement opposées.

Et cette course un peu folle n'épargne pas les états, qu'ils l'assument pleinement ou qu'ils le fassent en catimini. Même les sous-traitants un peu gros ont recours à la sous-traitance, engageant à leur tour des prestataires plus petits ou des indépendants.

Confusion des genres et conflits d'intérêt

La sous-traitance est une bonne chose quand elle est faite avec mesure et discernement.

Confier le gardiennage ou la restauration de son site à une entreprise connue, faire assurer le développement de son SI par des spécialistes, mutualiser son secrétariat a du sens. On est dans un échange client-fournisseur classique, du donnant-donnant économiquement intelligent.

Par contre, donner le pilotage de son SI à des externes, sous-traiter sa R & D à un tiers ou pallier à ses propres blocages RH en reportant la pression sur un fournisseur est dangereux pour une entreprise.

En faisant ça, elle perd le savoir, elle perd le contrôle, elle perd ce quelque chose de moins quantifiable et de plus diffus qu'on appelle la culture d'entreprise et qui fait aussi sa richesse.

Ça fait un peu cliché de parler de capital humain, mais c'est une réalité.

Dans une mutuelle où je suis passé comme chez EDF où travaille un de mes amis, les internes qui avaient connu l'avant sous-traitance ont acquis une connaissance et une expérience énormes et sous-estimées, que le turn over des prestataires ne pourra jamais remplacer, a fortiori si ceux-ci travaillent à distance.

Et en cas de problème sérieux, il arrive qu'on aille piteusement les rechercher dans leur placard ou leur retraite, car ils sont les seuls à avoir suffisamment de recul et de connaissance pour le résoudre.

Autre point important, un prestataire n'a pas son client comme employeur. Son investissement dans la mission ne va donc pas avoir d'effet direct sur sa propre fiche de paye, sur sa carrière.

En conséquence,ses intérêts ne sont donc pas les mêmes que son client, envers lequel il n'a ni la même loyauté ni la même responsabilité que ceux que ce dernier a directement embauchés.

J'ai souvent vu des "internes" se plaindre de la non implication des prestataires, de leur je-m'en-foutisme, voire leur déloyauté.

Ce comportement est pourtant parfaitement logique et c'est la rançon de la sous-traitance poussée à l'extrême.

Perte de responsabilité

Une autre conséquence, à mon avis encore plus grave que cette divergence d'intérêts, c'est la dilution de la responsabilité.

Quand vous avez sous-traité une fonction importante de votre entreprise à un tiers, parfois soumis à un droit du travail différent, qui lui-même emploie d'autres sous-traitants dont vous ignorez ou non l'existence, que se passe-t-il en cas de problème? Qui est responsable?

On en arrive ainsi aux polémiques sur les enfants travaillant chez les sous-traitants asiatiques d'Apple ou de Nike, sur les clandestins employés par des sous-traitants de niveau 2, 3 ou plus du bâtiment, du gardiennage ou du ménage, aux pratiques louches des banques de niveau 3 dans les montages financiers de blanchiment de l'argent et tutti quanti.

J'ai habité à côté d'une entreprise de nettoyage qui employait des Africains sans papier, lesquels travaillaient parfois depuis des années.

A l'occasion d'une grève, on a découvert qu'elle les envoyait jusque dans les collectivités locales, voire des ministères (!)

Je me souviens aussi d'un scandale lorsqu'on découvrit qu'une partie des ouvriers travaillant sur le chantier d'une gendarmerie étaient dans l'illégalité.

Sans aller jusqu'à ces exemples un peu particuliers, dans le cas d'un service non rendu correctement par un fournisseur utilisant plusieurs niveaux de sous-traitance, la réparation/correction ou le paiement des dommages et intérêts pourront se révéler très longs, voire kafkaïens, chacun se renvoyant la balle.

Bien sûr, ce flou peut être un choix cynique qui débarrasse le commanditaire final de sa responsabilité en la sous-traitant en même temps que le "sale boulot"...

En revanche, la défaillance d'un sous-traitant impacte tous ceux qui l'emploient, que ce soit en termes financiers ou en termes d'image.

Du coup, les économies faites en sous-traitant peuvent être englouties par un scandale. On pense à la récente affaire de la viande de cheval pour Findus.

Et il y a d'autres exemples encore pires, comme le souligne cet article qui va dans mon sens et dont je trouve le libellé très pertinent.

Dilution des fonctions régaliennes

Parmi toutes les dérives que je trouve éminemment inquiétantes, il y a enfin la sous-traitance des fonctions régaliennes de l'État, à commencer par la sécurité.

De plus en plus, en effet, les gouvernements emploient ce qu'on aurait appelé autrefois des mercenaires pour épauler leur police ou leur armée.

J'ai lu qu'en Hongrie, la police travaillait énormément avec des policiers sous contrat privé, le rapport étant quasiment de un pour un (ma source date un peu, mais l'idée est là).

Lors de l'opération qui a abouti à la destruction de l'armée de l'air ivoirienne par la France, des soldats privés ont été signalés par les journalistes ivoiriens.

Leur utilisation a été encore plus flagrante lors de la deuxième guerre en Irak, où en additionnant le nombre de combattants sous contrat privé on arrivait à un effectif supérieur à celui de l'armée britannique, ce qui faisait de ces mercenaires la deuxième force sur le terrain en terme d'hommes.

Cet emploi de sous-traitants, généralement pour des missions dangereuses de gardiennage ou de convoyage, présente l'avantage politique indéniable de faire baisser les statistiques de morts au combat, puisque les mercenaires tués en service n'apparaissent pas dans les listes. Mais les risques de bavure sont bien réels.

Aux USA, ce sont également des acteurs privés qui gèrent une bonne partie des prisons. On n'ose imaginer les dérives de ce business, dont le développement et la pérennisation nécessitent qu'on incarcère un maximum de gens.

Enfin, dans les fonctions régaliennes sous-traitées, il y a la gestion des centrales nucléaires, équipements sensibles financés par l’État et relevant de l'indépendance énergétique d'un pays.

Tout dysfonctionnement dans ce domaine a des conséquences désastreuses, comme on peut le constater au Japon, et l'externalisation de ces fonctions pose un problème évident.

En conclusion, tout cela semble confirmer l'idée que nous vivons bien, comme le disait Gilles Bridier dans son article, une bulle de la sous-traitance, système qui à l'instar de la finance, est utile et bénéfique, mais s'est dangereusement emballé ces derniers temps, pour parfois tourner à vide.

Les bulles sont censées finir par éclater, espérons que celle-ci le fera sans trop faire de mal.

Livres (4): De l'autre côté de l'eau

Parmi les livres qu'on lit, il y a ceux des auteurs ou des genres auxquels on est fidèle, il y a ceux qui ont trait à un pays ou à une époque que l'on aime, et puis il y a les OVNI, ceux qu'on ne sait pas où ranger, qui n'entrent dans aucune case prédéfinie.

De l'autre côté de l'eau, de Dominique De La Motte fait partie de cette dernière catégorie.

Ce livre est le journal, écrit plus de cinquante ans après les faits, d'un officier de l'armée française en Indochine. Dit comme ça, on imagine le livre pontifiant, colonialiste, avec des chiffres et des batailles...

C'est exactement le contraire.

Tout d'abord un petit point de contexte.

L'Indochine française regroupait les états actuels du Cambodge, du Laos et du Vietnam, alors lui-même découpé en trois entités: Tonkin, Annam et Cochinchine. Les statuts de ces territoires étaient variés, allant d'une colonie directement administrée au protectorat.

Conquise progressivement durant la deuxième moitié du XIXième siècle, l'Indochine était, avec l'Algérie, le fleuron de l'empire français.

Contrôlées par les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, ces colonies déclarèrent leur indépendance après le retrait des troupes nippones, qui décimèrent brutalement l'administration française avant de partir.

La France refusa et dès la Libération envoya un corps expéditionnaire reprendre le contrôle de ces territoires, la restauration de l'empire paraissant à beaucoup comme une condition sine qua non pour que le pays reprenne son rang.

Commença alors un long conflit sur fond de guerre froide, les USA finançant largement l'effort français, la Chine populaire et l'URSS soutenant massivement le Viet Minh. Il ne prit fin côté français qu'en 1954, avec les accords de Genève.

C'est dans le cadre de cette longue et sale guerre que le tout jeune Dominique De La Motte s'est vu attribuer la responsabilité d'un poste isolé gardé par des auxiliaires indigènes.

De l'autre côté de l'eau décrit cette expérience, qu'au soir de sa vie l'auteur considère avoir constitué l'apogée de sa carrière, voire de son existence.

Ce livre de souvenirs m'a fasciné parce qu'il sonne vrai. L'auteur ne ment pas, n'enjolive pas, ne noircit pas, semble simplement vouloir nous raconter sans fioritures ce moment de sa vie.

On le sent également sincère sur ce qu'il était, un Français catholique, attaché à la mission de l'armée française et de son pays, sans être pour autant convaincu d'une supériorité intrinsèque de sa "race" sur les indigènes, et cherchant l'aventure sans a priori ni avis définitif.

Simplement et directement, il raconte sa rencontre avec son poste, où il était le seul blanc, son renoncement rapide à apprendre la langue en voyant que le ridicule de ses difficultés nuisait à son autorité, puis son adaptation toute pragmatique à la mentalité des différentes ethnies qu'il allait côtoyer.

Concernant ses hommes, il en parle avec respect et curiosité.

Il cite par exemple une discussion avec eux sur leurs croyances et religions respectives sans en tirer de conclusion définitive ni penser qu'il vaut plus qu'eux.

A contrario, il note chez le Chinois qui travaille pour lui un très fort complexe de supériorité, vis-à-vis de toutes les non Chinois, blancs inclus.

Dans le même ordre d'idée, il raconte ses démêlées avec le planteur qu'il est censé protéger puisqu'il est dans son secteur.

Celui-ci le prend du haut de sa morgue coloniale et lui fait des menaces à peine voilées, mais il parvient à le remettre à sa place sans se renier.

De La Motte cite aussi les moqueries qu'inspirent ses états d'âme à un homologue marocain qui tient un poste indigène du même genre en y faisant régner l'ordre sans se poser de questions.

Ce respect sans jugement ne le rend pas pour autant dupe ou naïf sur ses rapports avec les indigènes.

Il raconte s'être drogué tout le temps de son affectation afin de ne quasiment pas dormir et ainsi ne pas être pris en défaut.

Pour garder la distance nécessaire à son office, il refusait également de prendre une congaï, ainsi qu'on appelait les concubines indigènes d'à peu près tout le personnel européen de la colonie.

Il explique aussi que ses troupes avaient la propension à changer facilement de camp et que pour en obtenir des résultats, il devait tisser un lien personnel de sujétion avec eux.

Et pour créer ce lien, il lui fallait rendre la justice et représenter l'autorité sous toutes ses formes, y compris lors de querelles domestiques, rôle difficile mais indispensable pour rester crédible. Il devait aussi s'attacher à payer, et à bien payer, ses troupes.

Il décrit aussi les combats imprévisibles et violents où il oppose ses soldats à un ennemi non identifiable et qui leur ressemble.

Enfin, il nous parle de la relation difficile avec une hiérarchie méfiante, versatile et appliquant tant bien que mal des politiques erratiques et contradictoires.

Quand ce livre se clôt, on reste songeur sur cet épisode oublié de notre histoire récente.

La sincérité de cet homme qui a fait de son mieux pour une tâche qu'il savait un peu absurde et qui a été marqué à vie par cette expérience est presque dérangeante.

De fait, ce n'est ni une apologie datée ni une condamnation convenue du colonialisme. On ne sait pas vraiment ce qu'il en pense et on a l'impression que là n'est pas la question.

De l'autre côté de l'eau est en fait un simple compte rendu de la naissance d'un homme à lui-même dans situation historique particulière, avec des acteurs qui ne sont ni les bons ni les méchants, juste des hommes. 

Cela rend ce témoignage d'autant plus fort.

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