vendredi 11 mars 2016

Livres (15): Le marché aux illusions: La méprise du multiculturalisme

Après les attentats meurtriers du 13 novembre dernier, comme beaucoup de personnes en France, mes collègues se sont mis à discuter l'événement, tentant de comprendre et d'apprivoiser la sinistre réalité.

L'une d'entre elles, la plus française (ce n'est pas anecdotique de dire ça) d'un point de vue génétique et éducatif, est repartie dans l'idée que c'était la faute de notre société, raciste et fermée, si ces jeunes Maghrébins étaient partis vers les rives de l'islamisme.

Et comme à chaque fois est ensuite venue la petite musique de la supériorité anglo-saxonne dans la gestion des minorités et l'ouverture de la société.

Et comme d'habitude en tête de liste était cité le Canada.

A propos de ce pays, j'ai lu plusieurs articles et entendu le témoignage de plusieurs personnes qui y vivent, et je n'ai pas l'impression que dans ce domaine miné de la gestion des minorités ce soit plus le paradis qu'ailleurs.

Tout cela m'a décidé à lire un livre emblématique sur le sujet dont j'avais pas mal entendu parler: Le marché aux illusions - la méprise du multiculturalisme de Neil Bissoondath.

Cet ouvrage, paru en 1998 a en effet constitué un véritable pavé dans la mare, suscitant une levées de boucliers et de longues polémiques au pays de la feuille d'érable.

Et pour cause: pour la première fois était remis en question le mythe lénifiant de l'harmonieuse société multiculturelle canadienne et la pertinence de sa politique officielle.

Et la réaction de la société canadienne à ce livre était d'autant plus forte que la critique du modèle émanait de la "diversité", puisque son auteur est un immigré, issu de la communauté indienne de l'île de Trinidad y Tobago et venu s'installer au Canada.

J'y ai trouvé beaucoup de choses intéressantes à mettre en perspective avec ce qui se passe de ce côté-ci de l'Atlantique.

Le multiculturalisme

Tout d'abord un petit point sur la naissance de cette politique.

Le Canada est une ancienne colonie française puis britannique qui s'est progressivement émancipée de sa métropole.

Comme tous les autres pays du continent américain, il fut d'abord fondé par les armes et son développement se basa sur la spoliation des Amérindiens et sur des politiques volontaristes de peuplement.

Les colons français furent peu nombreux, et si beaucoup d'entre eux se mêlèrent aux Indiens, ils leur firent aussi des guerres violentes, accaparèrent leurs territoires et leur imposèrent langue et religion.

Lorsque leurs successeurs britanniques s'emparèrent de l'ensemble de la colonie, ils appliquèrent une version anglaise de ces méthodes.

C'est-à-dire qu'ils mirent eux aussi en place des politiques de peuplement organisé, avec des lois ouvertement racistes, comme celles qui interdisaient l'établissement de tout colon asiatique sur le sol canadien (les USA ou l'Australie eurent les mêmes) et une volonté d'angliciser les nouveaux territoires.

Pour cela il devaient effacer les traces de la culture de leurs prédécesseurs français, et, comme ils le firent en Afrique du sud avec les Boers, ils s'y employèrent de façon plus ou moins frontale et plus ou moins efficace.

Pendant les conflits avec la France il y eut ainsi la célèbre et tragique déportation des Acadiens.

Puis après la conquête, ils favorisèrent l'installation de colons anglophones et de protestants, en accueillant notamment les loyalistes américains lorsque les USA gagnèrent leur indépendance.

Ensuite le recrutement de ces colons se fit beaucoup en Europe centrale et plusieurs tentatives furent faites pour imposer la langue anglaise.

Toutefois, les Québécois résistèrent.

La puissante église catholique leur offrait un sanctuaire et préservait leur identité, tandis qu'une fécondité impressionnante leur permettait de continuer à représenter une part incontournable de la population du pays.

Le pouvoir anglais les confinant dans un statut de seconde zone, des revendications de plus en plus fortes se firent jour.

Finalement, dans les années 60, certains mouvements, comme le FLQ, allèrent jusqu'à la lutte armée, tandis que l'idée d'indépendance devenait de plus en plus populaire parmi la population francophone.

Cela ne pouvait évidemment pas laisser indifférente la majorité anglophone, à qui la partition apparaissait comme un véritable désastre, d'autant qu'à l'époque (ça a changé depuis) le Québec était une région stratégique.

Une solution très anglaise finit par être trouvée: le Canada allait devenir un état officiellement multiculturel. C'est-à-dire que toutes les communautés y seraient reconnues de manière égale et obtiendraient des droits.

Cela permettait d'éviter la partition, de réparer un peu le tort fait aux Indiens, rebaptisés Premières Nations et trop minoritaires pour vraiment compter, et cela donnait au Québec une large autonomie et des lois linguistiques.

Les nationalistes québécois semblent dire aujourd'hui que c'était un piège, car leur spécificité historique se trouva dès lors noyée dans quelque chose de plus grand, et délégitimée.

Mais toujours est-il qu'à compter de ce moment-là les communautés et les cultures obtinrent droit de cité, reconnaissance et protection de l'état canadien.

Concrètement, cela allait se traduire par des politiques de neutralité absolue de l'état vis-à-vis de chacune des communautés, dont les droits devaient être les mêmes, par une volonté de lutte contre les discriminations et par des administrations dédiées.

Parmi les outils mis en place il y eut les accommodements raisonnables, c'est-à-dire la possibilité de déroger à la règle commune dans le cas où celle-ci entrait en conflit avec une conviction ou qu'elle entraînait la discrimination, réelle ou supposée (là est la difficulté) d'un membre d'une minorité.

Les critiques de Neil Bissoodath

C'est dans un Canada fièrement multiculturel que Neil Bissoondath débarqua un beau jour pour y faire ses études.

Fasciné par les possibilités infinies que lui offrait ce pays comparativement à une île qu'il trouvait trop étriquée, il ressentit rapidement un malaise dans la façon dont les gens le traitaient.

Il raconte avoir fini par l'identifier comme le sentiment d'être assigné à ses origines trinidadiennes de gré ou de force, d'y être en quelque sorte réduit.

L'impression qu'il donne du multiculturalisme c'est celle d'une idéologie qui fige les gens une fois pour toutes dans des groupes folklorisés pour l'éternité, dans des cultures gravées dans le marbre et pour lesquelles le temps s'est arrêté.

Le piège qu'il voit là-dedans est la fermeture des gens, la réduction des échanges véritables, et aussi un potentiel de dislocation pour la société dans son ensemble, qui devient un simple assemblage de "réserves indiennes" dont chacune défend son pré carré sans s'occuper des autres.

Pire, le souci majeur est devenu de ne pas froisser une minorité, surtout de la part des majorités historiques dont on attend qu'elles se rattrapent d'avoir eu un passé plus tumultueux et oppressif.

Cette obsession va jusqu'à une forme de négation du passé et de l'héritage canadien, devenu susceptible de constituer une oppression et de choquer les derniers arrivés.

L'exemple qu'il donne de ce point est éloquent.

Un éditeur scolaire est intéressé par un roman dont l'auteur raconte son enfance dans une petite ville du Québec des années 40, et veut l'inclure dans un manuel.

Il contacte donc l'écrivain mais lui demande de corriger son oeuvre: pour ne pas offenser les élèves non chrétiens, il doit enlever toute référence au christianisme.

Quand on sait que l'église catholique était à l'époque décrite l'ossature même de la société québécoise, on se rend compte à quel point c'est débile.

Mais ce cas reste risible par rapport aux autres dérives que Bissoondath cite et qui cette fois ont trait à la justice.

Les deux exemples suivants sont particulièrement sordides.

Le premier concerne une fille violée par deux Haïtiens et dont les agresseurs bénéficièrent de circonstances atténuantes parce que dans leur culture c'était un acte moins grave.

Le second était le jugement d'un Algérien qui avait violée la jeune fille de sa compagne québécoise et qui lui aussi bénéficia de circonstances atténuantes.

Elles étaient dues au fait qu'il avait sodomisé la malheureuse dans le souci de préserver sa virginité vaginale, ce qui est censé être important dans sa culture et dénotait une forme d'attention à l'égard de la fillette.

Fort heureusement, ces jugements effarants ont scandalisé bon nombre de Canadiens de toutes origines.

Mais cela a aussi poussé les partisans de la fermeture communautaire à toujours plus de revendications.

Pêle-mêle les sikhs exigèrent de pouvoir porter leur kirpan à l'école, alors qu'il s'agit d'une arme blanche, certains noirs réclamèrent des lieux d'enseignement spécifiques, et en Ontario on alla jusqu'à demander l'établissement de tribunaux d'arbitrage islamiques, ce qui fut refusé in extremis grâce à l'action d'autres musulmans canadiens.

Mais dans bien cas, les particularismes primèrent: on peut par exemple choisir le sexe de son examinateur de permis de conduire en fonction de sa religion.

En fait, la vigilance antiraciste et la protection des minorités finissent par aboutir à d'étranges mesures qui valident des comportements qu'on juge -à raison- inacceptables dans les cultures traditionnelles canadiennes.

Et c'est ainsi qu'apparaissent un sexisme et un racisme protégés par la loi (Bissoondath cite des colloques tout simplement interdits aux blancs).

C'est ainsi aussi que la fermeture devient si complète que parler de quelqu'un qui n'est pas de sa communauté est illégitime et offensant.

Pour valider cette politique, des chiens de garde veillent, et la critique est systématique et virulente pour tous ceux qui s'y aventurent.

L'auteur donne pour exemple les avalanches de critiques qu'il reçut lorsqu'il créa des personnages fictifs féminins ou noirs, citant notamment les combats de la journaliste Marlene Philip qui considérait cela comme du racisme.

Conséquences et risques

A travers sa démonstration, Bissoondath se demande au final ce que peut devenir l'identité canadienne dans un tel contexte d'apartheid culturelle et de séparation des communautés.

Ne finira-t-elle pas par disparaître? Et quel intérêt peut-on avoir à s'intégrer?

Il se demande par ailleurs jusqu'où on va descendre dans la catégorisation, citant le cas de la fille qu'il a eue avec une Québécoise ayant des ascendances amérindiennes. Celle-ci doit-elle créer une nouvelle catégorie pour exister, celle des Amérindo-Franco-Indio-Trinidadienne?

Il oppose à ce culte de la diversité le métissage et une société qui lutterait contre le racisme, mais considérerait avant tout l'individu et ses droits, le laissant seul juge de ses propres assignations et libre de définir lui-même son identité.

Une crainte qu'on pouvait également avoir était celle d'un retour de bâton des communautés historiques.

Celui-ci commença quelques années plus au Québec, dont le peuple à la fois minorité canadienne et majorité régionale est peut-être plus enclin au questionnement.

Le point de départ fut l'affaire d'Hérouxville. En 2007, cette petite ville établit une charte de comportement pour ses habitants présents et surtout futurs, qui interdisait notamment la discrimination sexuelle, la lapidation et les mutilations rituelles, façon polie de désigner un certain type de migrants.

L'événement fit grand bruit, fut médiatisé et suscita tellement de débats que le Canada mit en place une commission, dite Bouchard-Taylor du nom de ses dirigeants, qui fut chargée d'enquêter sur la situation au Québec pour d'éventuelles actions.

Il semble qu'il n'en soit pas sorti grand-chose, mais sa simple existence témoigna de la prise de conscience d'un malaise sur la question et du risque que les blancs se constituent de nouveau en tribu, en groupe d'intérêt décidé à jouer sa propre partition avec tous les risques que ça comporte.

Ce livre très intéressant a bien évidemment des échos avec la France et l'Europe, et il permet de relativiser le fantasme canadien.

On dirait en effet que le multiculturalisme officiel a créé autant de problèmes qu'il en a résolus et qu'au final la société canadienne n'est pas moins fragmentée que celles qui sont confrontées aux mêmes défis et ont choisi une autre voie.

Le multiculturalisme est donc bien le marché aux illusions dont l'auteur parle.

Il n'est certes pas le seul (il suffit de regarder les résultats concrets du prétendu modèle français) mais en tout cas, cette méthode made in Canada n'est certainement pas le remède magique qui ressoudera notre communauté nationale et évitera les attentats.

Lire:
- Article sur les multiculturalismes canadiens et britanniques

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