dimanche 30 avril 2017

Livres (26): Lettre au père / L'homme qui m'aimait tout bas - Père et fils

Dans le post d'aujourd'hui, je vais évoquer deux livres marquants, chacun à leur manière, qui parlent de la relation père-fils.

Le premier des deux livres, (recommandé par mon beau-père), a été écrit par Franz Kafka et s'appelle justement Lettre au père.

Il s'agit d'un courrier que le célèbre auteur tchèque aurait voulu faire à l'auteur de ses jours et qu'il ne lui a jamais envoyé.

Commencé sur un ton déférent, il se transforme peu à peu en une sorte de réquisitoire et dessine deux portraits saisissants.

D’abord celui du père, qui apparaît comme tyrannique, moqueur, débordant, cruel, contradictoire et plein de colère, voire de mépris pour son fils. Il le critique, interfère dans sa vie, le juge, dénigre ses choix, sans qu’il ne se semble jamais se remettre en question.

Ensuite celui de Franz Kafka lui-même, enfant sensible écrasé par cette personnalité, prenant des coups, tentant de s’adapter à l’image attendue, convaincu de sa propre culpabilité, plein de complexes et de souffrances, puis peu à peu de colère, mais sans jamais arriver à vraiment se rebiffer.

On sent qu’une inépuisable rancœur l’a façonné, et que ce rendez-vous manqué avec l’auteur de ses jours, son incapacité à lui plaire comme à lui dire son fait a constitué un fardeau dans sa vie, une entrave et un regret permanent.

C’est très triste, touchant et très profond.

Ce livre est sorti à titre posthume, longtemps après la mort de Kafka, et l’on dit qu'il a éclairé son œuvre d’un jour nouveau.

L'écrivain semble avoir été obsédé par l’idée d’autorité arbitraire, absurde et destructrice, ce qu’on lie à ce père difficile (n’ayant rien lu d’autre de lui, je ne fais que répéter).

Le second livre est un peu le contraire.

Intitulé L'homme qui m'aimait tout bas, il s'agit de l'hommage ému d'un fils adoptif à celui qui l'avait choisi alors qu'il avait déjà une dizaine d'années, pour le meilleur et pour le pire.

Eric Fottorino, son auteur, est l’enfant naturel d’une jeune Française et d’un Juif marocain qu’il n’a longtemps pas connu.

En effet ses grands-parents s’étant opposés au mariage, ils furent séparés et la malheureuse envoyée dans un village isolé pour éviter le scandale (nous sommes en 1960).

L’écrivain grandit donc seul avec sa mère, jusqu’au jour où celle-ci se mit en couple avec M. Fottorino, un dentiste pied-noir de Tunisie qui un jour vint le trouver dans sa chambre et lui proposer humblement d’être son papa.

L’écrivain dit avec pudeur que ce moment constitua pour lui une deuxième naissance, et que rapidement il se tissa entre les deux hommes un lien de cœur puissant et profond, qui n’avait rien à envier à bien des familles génétiques.

Deux petits frères vinrent compléter la fratrie, les parents se séparèrent à leur tour, le père génétique d'Eric Fottorino réapparut dans sa vie, mais rien n’altéra l’amour qui s'installa entre l’auteur et l’homme qui l’aima tout bas.

Ce livre est un magnifique et touchant hommage à ce père choisi, d'autant plus touchant qu'il fut écrit après que ce dernier se soit tiré une balle dans la tête, surprenant tous ses proches.

Comme pour Kafka, je n’ai rien lu d’autre de cet auteur, mais l’on dit que la question de la paternité et des origines est centrale dans ses romans.

Sans donner dans la psychanalyse de bazar, je pense que le lien père-fils a un poids certain dans la vie d'un homme.

Le père est en effet le premier modèle masculin, la première référence, la figure par rapport à laquelle on va se construire, soit en essayant de la suivre et de l’imiter, soit en cherchant à s'y opposer, soit, le plus souvent, dans un mélange de ces deux attitudes.

Mon histoire avec mon propre père n’est ni celle de Kafka ni celle de Fottorino, mais elle ne fut jamais simple. Nous sommes extrêmement différents et j’ai toujours ressenti cette différence comme un manque.

Depuis la vie m’a fait père de garçons à mon tour, m’obligeant à envisager cette relation depuis l'autre côté.

Retrouver dans leurs yeux l’admiration et l’amour sans calcul que je pouvais ressentir enfant a été un sentiment indescriptible, mélange de bonheur insondable, de craintes et de vertige devant la responsabilité que cela implique.

L’approche de l’adolescence avec ses conflits et mon inéluctable découronnement m’inspire quelques angoisses, même si une part de moi s’en sentira aussi soulagée.

J’espère au final être dans leurs vies quelque chose comme une ancre, un appui, et je serais honoré si je parviens à être le lien entre leur futur et leurs souvenirs d’enfance.

C’est un peu ainsi que je vois la paternité.

vendredi 28 avril 2017

Réflexions sur la beauté

Qu'est-ce que la beauté?

Même si on dit qu'elle est relative et que les critères en sont différents selon le pays et l'époque, force est de reconnaître que partout et de tout temps il y a eu des gens beaux et d'autres qui l'étaient moins.

Et que la beauté est et fut toujours un facteur discriminant, qui hiérarchise, aide ou handicape.

Dans n’importe quelle collectivité, les beaux exercent une sorte d’attraction sur les autres, qui cherchent spontanément leur compagnie et/ou leurs faveurs.

Et a contrario, les gens au physique plus ingrat sont plus facilement isolés, mis à l’écart et ostracisés.

C’est assez flagrant lorsqu’on regarde une cour d’école, une colo ou n’importe quel groupe de jeunes : la hiérarchie y est aussi nette que cruelle.

Force est aussi de constater que les gens se fréquentent également selon ce critère, plus ou moins inconsciemment. Avec l’origine sociale, la religion ou la politique, la beauté fait partie des facteurs de regroupement.

Être beau ouvre indéniablement des portes. Par défaut, on est plus indulgent avec eux, plus enclin à la sympathie, on cherche à leur plaire, avec ou sans sous-entendus de séduction.

Je me souviens, lorsque j'étais étudiant, de m’être trouvé à travailler avec un fumiste je-m’en-foutiste insupportable, mais doté d’un physique d’Apollon: son sourire lumineux faisait passer nombre d'écarts qu'on n'aurait pas pardonnés à d'autres.

Plus tard, lors d'une mission professionnelle, il y eut aussi cette jeune Irlandaise, jolie blonde aux yeux bleus à qui tout le monde avait proposé de l’aide à son arrivée dans mon équipe. A côté d’elle une collègue plus ronde et au visage moins avenant avait dû se débrouiller seule.

On peut multiplier ces exemples, qu’on a tous à l’esprit, surtout quand on ne fait pas partie des beaux.

Pire encore, la beauté peut être associée à la vertu et la gentillesse, et la laideur au vice et à la méchanceté.

C'est flagrant dans les contes et les romans d'amour type Barbara Cartland, où l'héroïne est belle et la méchante laide.

Et il fut même un temps où l'on liait laideur physique et morale, affirmant qu'on pouvait voir les penchants criminels d'une personne en regardant son visage (théorie débile, bien sûr, comme l'illustra le cas du serial killer Ted Bundy).

La beauté peut pourtant être également difficile à vivre.

Être trop beau peut intimider, voire susciter l'hostilité, et les personnes très belles sont aussi souvent systématiquement résumées à ça.

Par exemple les réussites d'une femme intelligente et compétente seront souvent attribuées à des passe-droits et du favoritisme si en plus elle est belle.

Les rapports du beau avec les autres sont également faussés par l’attirance, toute marque de sympathie pouvant cacher un désir inavoué.

Il est clair en tout cas que, comme la richesse ou la force, la beauté est une donnée très importante dans les relations humaines et qu'elle fait partie de ce qui définit la place d'une personne dans la société.

Néanmoins il reste difficile de définir précisément ce qu’est la beauté.

Est-ce l'harmonie, la régularité, la jeunesse, la santé? Est-ce le corps, le visage, le maintien, l’attitude ? Quelle est la part de la mise en valeur (maquillage, vêtements…), la part de la nature, la part de l'attitude ?

Les canons de la beauté ont varié et varient encore.

Beaucoup de femmes d'aujourd'hui se plaignent du modèle unique incarné par la femme blanche occidentale.

Mais je ne suis pas convaincu qu’il soit si universel que ça, et qui regarde sans filtre peut trouver de la beauté sur n’importe quel type de physique.

Le métro est un excellent endroit pour vérifier ça, offrant le spectacle des mille et un exemplaires des types de beauté qu'il existe.

La photographe roumaine Mihaela Noroc, dont le nom (qui est peut-être un pseudonyme d'ailleurs) signifie « chance », a eu l’étrange et excellente idée de se lancer dans une sorte de tour du monde de la beauté.

Allant de pays en pays, elle y rencontre des femmes qu'elle convainc de poser pour elle dans les vêtements de leur choix.

De ces photos elle a fait un site qui expose de magnifiques illustrations de ce mystère qu’est la beauté, si injuste et si fascinante.

mercredi 29 mars 2017

Cinéma (17): Exotica

Je n'ai jamais été très fan de Léonard Cohen, mais sa mort récente (enfin, récente quand j'ai commencé ce post) m'a touché.

En effet, quelqu'un que j'aime en a été fan et sa musique a accompagné quelques films qui m'ont beaucoup marqué.

Le premier d'entre eux était le film israélien d'Assi Dayan (fils du célèbre général borgne Moshe DayanLa vie selon AGFA (1993), dont je reparlerai peut-être un jour et dont le final était accompagné par Who by fire, dont les accents lugubres soulignaient le tragique de la scène avec une force peu commune.

Le second, qui m'a inspiré ce post, c'est l'étrange Exotica (1994) dans lequel la magnétique actrice Mia Kirshner faisait du strip-tease sur le sombre et ambigu Everybody knows.

Je l'avais vu lorsqu'il était sorti au cinéma, à un moment où je n'allais pas très bien, et j'en étais ressorti dans un état second, fasciné et troublé.

Il a été réalisé par le cinéaste Atom Egoyan, un Arméno-Canadien né en Égypte, cette identité compliquée ayant marqué en profondeur ses œuvres.

L'histoire tourne autour de l'Exotica, un bar à strip-tease dans lequel différents personnages vont se rencontrer.

Il y a là un contrôleur fiscal, qui vient systématiquement voir danser la même lolita (sur la chanson de Cohen donc), pour laquelle il éprouve une obsession dont on sent qu'elle est tout sauf sexuelle.

Cette danseuse, qui semble elle-même rongée par quelque chose, est à son tour surveillée, de manière malsaine et jalouse, par l'animateur du club, une grande gueule qui introduit les numéros et la musique qui se succèdent sur la scène de l'Exotica.

On comprend très vite qu'un secret douloureux unit ses trois personnes, qu'il a structuré leurs vies et qu'il les obsède, envahit leurs actes et leurs existences.

Lentement, par petites touches et flashbacks entrecroisés, de plus en plus oppressants et tristes, le film va progresser vers la révélation de ce secret.

A la fin on comprend, et l'explication est d'une tristesse abyssale, d'autant qu'on réalise que rien n'est résolu ni ne peut l'être, et qu'on ne voit pas ce qui pourrait libérer les malheureux protagonistes de leur fardeau.

D'autres personnages interviennent également dans l'histoire.

Il y a un paraplégique silencieux, un homosexuel trafiquant d'animaux sauvages, et la patronne de l'Exotica, une maîtresse femme interprétée par l'actrice Arsinée Khanjian (la propre femme du réalisateur) dont on apprend qu'elle s'est fait faire un enfant par le DJ.

La magnifique musique de Mychael Danna est également un personnage à part entière du film.

Ses volutes arabisantes et ses obsédants thèmes de piano contribuent en effet grandement à l'ambiance d'oppression et de désespoir qui suinte de tout ce long métrage.

Le qualificatif qui me vient à l'esprit quand je pense à Exotica est "hypnotique". C'est l'effet qu'il m'a fait, une fascination un peu morbide qui m'a scotché devant l'écran comme une souris devant un serpent.

La prison dans laquelle tous ces personnages semblent barricadés me rappelle un peu les livres de Patricia Highsmith, qui mettent le lecteur dans la position de voyeur impuissant à changer le cours des choses.

Je ne saurais trop conseiller cet excellent moment de cinéma, même si après ça il est peut-être bon de revoir la Grande Vadrouille.


mercredi 15 mars 2017

Musique (14) : Daniel Balavoine

J'écoute Daniel Balavoine depuis au moins trente ans.

Je l'avais tout d'abord vu quelques fois à la télé, j'avais ensuite accroché sur son tube l'Aziza - 1985 (avant qu'il ne me sorte par les yeux) à l'époque où il cartonnait au top 50, mais j'ai vraiment commencé à le connaitre après sa mort, en écoutant les albums Un autre monde et Loin des yeux de l'Occident.

Je les avais recopiés depuis une cassette elle-même recopiée d'un vinyle (comme le prouvait la phrase "J'avais réuni le conseil des savants", tronquée dans le titre Mort d'un robot - 1980 et toujours tronquée dans ma tête depuis) de mon grand frère

[Aparté - Pour cela j'avais branché la prise DIN de mon magnétophone à celle de son radio cassette via le câble qui allait bien (j'ai l'impression d'être un dinosaure en écrivant ça, mais j'ai effectivement connu cette époque et ces technologies mortes aujourd'hui) - Fin de l'aparté].

Je ne comprenais pas tout (j'avais moins de 15 ans) mais sa voix expressive m’émouvait, et j'accrochais aux mélodies et au son, m'attachant à découvrir tout ce qu'il avait pu produire, des 8 albums aux 45 tours en passant par son groupe et ses collaborations.

Avec l'âge et l'ouverture sur d'autres choses, mes goûts évoluèrent.

Je finis par vomir le top 50, j'eus ma phase hard rock, une autre où je cherchais tout ce qui était anti commercial et underground, une autre où je (re)découvris le tradi et le folk, une autre -plus récente- où je repartis en arrière avec nostalgie, revisitant yéyés et variété.

Au fil du temps, j'ai découvert, je me suis enthousiasmé, j'ai rejeté beaucoup de choses. Mais j'ai tout le temps gardé et écouté Balavoine.

Sa musique est désormais datée, avec des arrangements très seventies puis très eighties et ses paroles sont parfois faiblardes, un peu dans le style de Michel Berger, dont il était très proche, mais en tout cas loin de la poésie puissante et plus classique à la Brel ou Brassens. Il avait aussi donné dans les comédies musicales. En clair, il vérifie la plupart des critères qui font que je n'aime pas un musicien.

Et pourtant. En fait, à l'exception de ses tous débuts et un peu de son dernier album (dont je n'aime pas trop le son exagérément synthpop années 80), je continue à apprécier son œuvre et à me replonger régulièrement dedans.

Est-ce parce qu'il a fini par me devenir aussi familier qu'un vieux pote? Parce que c'était un peu mon jardin secret quand plus personne de mon âge ne l'écoutait? A cause de l'amateurisme que je croyais souvent trouver dans ses premiers titres? Ou bien pour sa voix, sa présence scénique et la sincérité rock qu'il dégageait?

Quoi qu'il en soit, j'aime toujours.

Comme Thiéfaine, j'ai d'abord commencé par sa musique, puis au gré des rétrospectives, notamment celles qui passaient à la télé les 16 janvier, date anniversaire de sa mort, j'ai découvert le personnage.

Soixante-huitard sanguin et coléreux, originaire du sud, Balavoine était connu autant pour ses chansons que pour ses prises de position à l'emporte-pièce, comme lorsqu'il interpela le candidat Mitterrand sur un plateau de télévision, qu'il insulta les anciens combattants avant de s'excuser, ou encore lorsqu'il s'énerva contre l'image du rock en français lors d'une remise de prix.

Il donna aussi beaucoup dans l'antiracisme si à la mode à l'époque, dont avec l'Aziza, dédiée à son épouse nord africaine, il composa l'un des hymnes les plus célèbres.

On le vit également reprendre, d'une manière étonnamment posée pour lui d'ailleurs, un commentateur raciste lors d'une émission.

Mais l'engagement de Balavoine était aussi concret, comme lorsqu'il finança l'installation de pompes pour améliorer l'accès à l'eau dans les régions d'Afrique qu'il traversa pendant le Paris-Dakar.

Car c'était aussi un passionné de sport automobile, qui participa deux fois à cette course mythique, ce qui causa d'ailleurs sa mort puisqu'il s'écrasa en hélicoptère pendant une de ses éditions, en 1986.

Il est mort au sommet, alors que son dernier opus, Sauver l'amour, cartonnait, ce qui en fit l'une de ces icônes mortes trop jeunes qui font marcher les compilations.

Beaucoup de ses chansons sont engagés ou dénonciatrices: il parle des deux Allemagne (tout son second album Les aventures de Simon et Gunther.. - 1977), de la sécheresse africaine (Un enfant assis attend la pluie - 1985), de la révolte de la jeunesse (Petite Angèle - 1985), de l'anti-militarisme (Viens danser - 1982), des enfants soldats iraniens (Petit homme mort au combat - 1985), de la torture (Frappe avec ta tête - 1983), de l'injustice dans les cas de divorces (Mon fils ma bataille - 1980), du sort des veuves dans le monde (Pour la femme veuve qui s'éveille - 1983)...

D'autres sont des tranches de vie, sur l'amour (Dieu que l'amour est triste - 1982, Lucie - 1978), le couple (Toi et moi - 1979, Tu me plais beaucoup - 1979) ou d'autres sujets plus variés, comme la course à pied (10.000 mètres - 1980), une fille des corons (Rougeagèvre - 1979), la paternité (Dieu que c'est beau - 1984), le désespoir existentiel (Vivre ou survivre - 1982, Tous les cris les SOS - 1985, La vie ne m'apprend rien - 1983), les rêves de gloire des apprentis chanteurs (Le chanteur - 1978) ou encore le souhait de ne pas survivre à ses proches dans le prémonitoire Partir avant les miens - 1983.

On rappelle souvent qu'il était très exigeant en terme de son, toujours à l'écoute des nouveautés venues du continent anglo-saxon.

D'ailleurs, à l'instar de Claude François il se préparait à tenter d'y faire une carrière en anglais, malgré un amour viscéral pour son pays et sa langue, qu'il a plusieurs fois chantés (Le français est une langue qui résonne - 1978, Ma musique et mon patois - 1977). Les deux en furent privés par la mort.

Balavoine était un artiste pop rock dont le style a longtemps semblé se chercher, et sur la fin de sa carrière on peut finalement parler de lui comme d'un chanteur de New Wave francophone.

Toutefois, ce qui à mon sens différenciait vraiment cet artiste de ses pairs, c'était sa voix, très haute, très étrange, expressive et puissante, qui faisait qu'on l'aimait ou qu'on le détestait très vite.

Et je crois finalement que cette singularité est aussi ce qui m'avait conquis.

Écouter aussi:
- Dancing samedi - 1979
- Détournement - 1980

dimanche 5 mars 2017

Livres (25): La nuit des grands chiens malades

J'ai découvert A.D.G. par Manchette, je crois.

Grand amateur des romans de ce dernier, je suis un jour tombé sur un article parlant du nouveau roman noir de l'époque (on aime bien les "nouveaux" en France) où les deux étaient mentionnés. Comme ils semblaient mis un peu au même niveau, j'ai donc décidé de tenter le deuxième.

A.D.G. prit ce pseudonyme bizarre (D et G étant les initiales de ses grands-parents) parce qu'il s'appelait Alain Fournier, ce qui pour un écrivain n'est pas forcément facile à porter. L'ombre de l'auteur du Grand Meaulnes plane en effet immédiatement sur lui et peut donner à imaginer de la prétention ou à un lien familial (en plus il venait du même coin).

Outre ce pseudo, la spécificité d'A.D.G. qui revient dans tous les articles où j'ai entendu parler de lui, c'est qu'il était LE romancier policier de droite, ce qui, surtout à l'époque, détonnait dans le paysage national.

En effet, en France cette littérature était plus rouge que brune, donnant souvent dans le communisme ou le trotskisme (par exemple Manchette était un fervent partisan de la Révolution et un lecteur de l'Internationale Situationniste, comme on le voit dans son journal).

A.D.G. était donc engagé à droite, il milita avec les Caldoches contre l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie (où il vécut un temps) et se fit remarquer par quelques prises de position et sorties virulentes, virant même Front National.

D'aucuns disent que c'est à cause de cet engagement que son œuvre n'a pas bénéficié d'autant d'égards que d'autres auteurs de polars valant moins que lui...je n'en sais rien et de toute façon ce genre de considérations ne m'empêche jamais de lire un auteur.

Je me suis attaqué à son oeuvre en achetant un vieil exemplaire de La nuit des grands chiens malades. Et je n'ai vraiment pas été déçu! Ce livre est en effet extrêmement jubilatoire, plein de suspense, d'humour et de portraits truculents.

L'histoire débute par l'installation d'un groupe de hippies -nous sommes en 1972- sur un petit terrain, dans un village perdu du Berry profond (l'auteur était de la région).

Leur arrivée génère une certaine tension dans le village, mais bien vite les locaux vont faire amis-amis avec ces jeunes, qui, un petit coup de whisky aidant, leur semblent finalement bien sympa. Un arrangement est trouvé et les voilà adoptés.

Mais l'histoire va vite se compliquer.

D'abord peu de temps après leur installation, une grenouille de bénitier du village, issue d'une famille noble désargentée, est retrouvée étranglée chez elle.

Suite à ce décès, son frère, un ancien d'Indochine jadis condamné pour trafic de piastres, quitte Paris pour revenir au village, accompagné de son fils, de sa bru et d'un chauffeur qui a tout du truand.

Puis c'est le deuxième des propriétaires présumés du terrain qui débarque à son tour de Paris. Lui aussi est accompagné de personnages douteux, et il exige avec violence le départ des baba cools.

Lesquels s’avèrent n'être pas si cool que ça et de taille à se défendre, notamment du fait de la présence d'un G.I. déserteur parmi eux.

Très vite on sent que les Parisiens cherchent quelque chose qu'ils veulent à tout prix, pour laquelle ils sont en concurrence et prêts à tout, et que ce quelque chose a un lien avec le terrain des hippies.

Du coup une espèce d'hostilité s'installe entre les trois groupes, qui va enfler jusqu'à éclater, avec des coups puis des armes, fusils de chasse et pétoires de la résistance côté villageois, automatiques côté parisiens.

Le village va alors connaitre d'insolites scènes de quasi guerre, avant qu'un dénouement inattendu vienne tout faire comprendre.

Le livre vaut autant pour l'intrigue que pour le portrait plus vrai que nature de ce bled perdu et de sa population.

Cette authenticité est renforcée par le fait que l'auteur fait raconter l'histoire par un des habitants, dans une langue truculente pleine de mots écorchés (comme le "ouiskie"), de régionalismes et de verdeur, et qu'un humour ravageur ressort de ces portraits de paysans roublards et méfiants.

Malgré le suspense et quelques scènes violentes, j'ai souri du début à la fin, retrouvant dans le portrait de cette communauté ce monde de la campagne que j'ai connu, et j'ai partagé la jubilation évidente que j'ai sentie dans l'écriture d'A.D.G...dont je vais me mettre à chercher d'autres bouquins dès que possible!

A noter que Georges Lautner a adapté La nuit des grands chiens malades au cinéma, sous le titre de Quelques messieurs trop tranquilles.


vendredi 24 février 2017

Chanson (26) : J'avais un camarade

Comme je l'évoquais il y a déjà pas mal de temps, mon expérience de conscrit m'a fait réfléchir sur cette très ancienne institution qu'est l'armée, intéressante à étudier comme toutes les institutions.

Aujourd'hui c'est par la musique que je vais y revenir.

Ce post m'a en effet été inspiré par la chanson qui a bercé (enfin, façon de parler..) mes classes: le célèbre J'avais un camarade.

On y parle, en termes simples, de solidarité, de sacrifice, d'esprit de corps, de nostalgie, de salut...tous les ingrédient du titre patriotique sont là.

Contrairement à d'autres chants militaires que j'ai dû chanter pendant mon service ou que j’ai pu entendre ailleurs, je trouve celui-ci plutôt beau. Quand il est bien chanté par un groupe d'hommes, il est même puissant et émouvant, parfait pour galvaniser les troupes françaises.

Françaises? Et bien pas seulement. En effet, j'ai découvert qu'il s'agissait de l'adaptation d'un chant militaire allemand ancien et très célèbre outre-Rhin: Der gute Kamerad, qu'on peut entendre ICI (et que personnellement je trouve plus fort en VO qu'en VF).

En fait nous l'avons récupéré puis adapté à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque, comme je l'ai rappelé dans mon article sur la guerre d'Indochine, notre Légion Étrangère a recyclé quantité de soldats de la Wehrmacht, épisode dont on ne s'est guère vantés pour des raisons assez évidentes.

Ces soldats ont amené dans l'armée française leur expérience, mais aussi leurs traditions et leurs chants, dont une partie a été adoptée. Parmi ceux-ci se trouvait J'avais un camarade.

Cette histoire m’amuse car je trouve assez fort qu'un chant utilisé par nos militaires, qui représentent la patrie et tout ce qui va avec, provienne du pays qui fut son pire ennemi pendant plus d'un siècle.

Dans le même genre paradoxal, j'ai entendu plusieurs fois des soldats reprendre la célèbre Blanche hermine de l'artiste breton Gilles Servat (écouter ICI).

C’est peut-être même pire que J'avais un camarade, aux paroles assez universelles, puisque ce titre, très fort et très beau là aussi, est un appel des Bretons à la résistance armée contre les Francs, c'est-à-dire la France: que l’armée de cette dernière reprennent de tels vers est donc encore plus curieux...(un exemple de reprise ICI).

Mon dernier exemple de chanson itinérante, le plus frappant selon moi, m'a été fourni par la réalisatrice bulgare Adela Peeva, dans son documentaire A qui est cette chanson?, que j'ai vu il y a pas mal d'années un soir sur Arte.

Il commence par une soirée qu’elle partage avec des gens de différents pays balkaniques et qui est animée par un orchestre.

A un moment, ce dernier se met à jouer une chanson qui attire l’attention de tous les convives. En discutant entre eux, ils se rendent compte qu’ils la connaissent tous, et qu’ils sont aussi tous persuadés que ce titre vient du folklore de leur pays respectif.

Intriguée par ce constat, Adela Peeva décide de tenter de trouver la vérité sur cette chanson.

Elle va donc se rendre en Turquie, en Serbie, en Bulgarie, etc. pour essayer de voir si quelqu’un sait qui l’a écrite et quelle est son histoire.

Partout où elle passe, elle rencontre des gens persuadés que la version locale du titre est l’original et qu'elle a été ensuite usurpée par les voisins (certaines des personnes interrogées font même preuve d’une franche hostilité vis-à-vis des autres pays).

A la fin de ce voyage, la réalisatrice en arrive à la conclusion que personne ne sait d’où vient réellement cette chanson. Et aussi que le nationalisme reste très fort dans les Balkans, où il se couple souvent à une ignorance des nombreux points et héritages communs qu’ont tous les peuples de cette aire géographique.

J’ai pu le constater en Roumanie, où beaucoup de gens n’en savent a priori pas plus que moi sur la Bulgarie ou l’Ukraine pourtant tous proches. A contrario, ils sont bien plus intéressés et au courant de l'actualité et de la culture des pays occidentaux.

Toutes ces histoires m’ont paru très intéressantes parce qu’elles montrent qu’un titre galvanisant un peuple pourra galvaniser à l'identique son ennemi: une simple traduction suffira à le faire sien et l'en rendre fier et prêt à mourir au combat en l'écoutant.

Ce qui fait évidemment réfléchir aux prétendus caractères nationaux uniques et immémoriaux dont on hérite.

Au final nous sommes bien plus proches les uns des autres qu’on ne le pense, surtout entre voisins.

Nous sommes également bien plus plastiques et changeants qu’on ne l’imagine. A l’échelle de l’Histoire les attachements sont relatifs et mouvants. Comme le disait Salman Rushdee, « un homme n’a pas de racines, il a des pieds » et tout peut changer en quelques générations.

A notre époque de repli identitaire profond, il est bon d’y repenser parfois.

Cela ne délégitime en rien l’attachement qu’on peut éprouver pour sa grande ou petite patrie, ni la nécessité de parfois se battre pour des valeurs ou un pays, mais ça permet de relativiser certaines choses, de se rendre compte de l'interdépendance et de la similitude du genre humain, et du fait que rien n'est éternel en ce bas monde.

Plus légèrement, j’ajouterai que c’est une preuve de plus que l'art se moque bien des frontières.

- Paroles de J'avais un camarade telles que je les ai apprises:

J'avais un camarade,
De meilleur il n'en est pas.
Dans la paix et dans la guerre
Nous allions comme des frères
Marchant d'un même pas. (bis)

Mais une balle siffle.
Qui de nous sera frappé ?
Le voilà qui tombe à terre,
Il est là dans la poussière,
Mon cœur est déchiré (bis)

La main, il veut me tendre
Mais je charge mon fusil;
Adieu donc, adieu mon frère
Dans le ciel et sur la terre
Restons toujours unis (bis)